caractéristiques d’ Aphrodite

Philosophie d’Aphrodite

Dans une culture, tout ce qui concerne les grands sujets théologiques ou mythologiques est toujours complexe, si ce n’est contradictoire. On pourrait chercher des points communs, des unités dans les récits, les représentations, les façons de parler d’une chose ou d’une autre, il ne s’en trouverait jamais de manière absolue.

Aujourd’hui, on opposerait sûrement l’Amour à la Haine, et on le faisait déjà autrefois, mais il se trouva pourtant des représentations d’Aphrodite guerrière comme il nous reste des statues d’Aphrodite pudique, ce que nous associons pourtant mal à une déesse des prostituées, par exemple. Mais il est bien d’autres contradictions concernant la déesse de l’Amour et de la Beauté, non seulement à propos des récits qui parlent d’elle, mais aussi sur le genre d’idées qu’elle inspirait et qu’elle inspire parfois encore.

Dans les mythes, la déesse de l’Amour et de la Beauté apparaît surtout comme une belle semeuse de trouble qui a couché avec la plupart des dieux, a provoqué la guerre de Troie et puni quelques Mortels pour leur insoumission, voire sacrifié certains d’entre eux pour sa vengeance personnelle. Ce qui la distingue est sa beauté, sa douceur et son sourire qui sont les qualificatifs qui s’attachent à son nom. La tradition littéraire en lien avec l’épopée et la tragédie en fait plutôt une déesse superficielle, proche de ces Vénus de la Renaissance, belle et charmante, sans aspérité autre que quelques colères vite oubliées. Sa nature douce la pousse aux intrigues amoureuses et aux actions inconsidérées, proches de celles qu’on attribua de tout temps au féminin, laissant sous ce prétexte toute sa vie la femme sous tutelle masculine.

Pour les poètes, en revanche, Aphrodite, plus essentielle, est la déesse qui impose sa loi à tous : »Aphrodite est cruelle en nous forçant d’aimer« , dit Sappho. Sophocle lui-même lui a consacré un poème, « la puissance de l’Amour », traduit par Marguerite Yourcenar, où il évoque sa capacité à soumettre tout le vivant :

« …Et en tout lieu, dans l’univers,

L’âme vivante et respirante le reçoit

Et se soumet, aussi bien le poisson qui erre

Dans l’océan, que le quadrupède sur terre;

Pour les oiseaux et pour la bête carnassière,

Pour l’homme, pour les dieux immortels, il est Loi… »

Le poème conclut par cette phrase évoquant presque un monothéisme aphrodisien : « Et Cypris règne seule.« . Cypris, déesse de Chypre, un des noms de la grande Aphrodite.

Ce point de vue n’est pas que poétique, et avant le triomphe de la pensée platonicienne, celle d’Empédocle, philosophe brillant, d’une élégance insolente, empruntait aux Upanishad – l’ensemble de textes philosophiques de la religion hindoue – le concept de cycle perpétuel de l’univers sous les effets de l’attirance et de la répulsion qui en forment les mouvements apparents. Apparents, car pour les Upanishad comme pour Empédocle, tout est Un, et la matière qui se reforme, le corps qui naît après la mort d’un autre, tout est fait des mêmes éléments de l’univers.

Si dans les Upanishad le système philosophique va plus loin, spéculant à partir de cette logique sur la fin du cycle des renaissances et le retour possible à son unité originelle par une ascèse appelée yoga, les fragments conservés d’Empédocle n’ont pas l’air d’aller plus loin que d’expliquer l’univers, de constituer une cosmologie.

Et Aphrodite, dans tout ça ?

Au coeur du système d’Empédocle, la déesse joue un rôle majeur « en nous forçant d’aimer », comme disait Sappho. En tant qu’être unique, nous venons de l’union d’un homme et d’une femme, du multiple, donc. En aimant à notre tour, nous perpétuons le cycle. Pour la pensée asiatique d’origine hindoue, la vie contient en elle la mort et la mort contient la vie dans le cycle de morts et de renaissances incessantes. Dans ce système, le désir agit comme un aimant, nous entraînant dans une série d’actions qui nous enchaînent au karma, tout comme peut le faire conjointement et de façon inverse la répulsion.

Pour Empédocle, c’est l’Amour et la Haine qui nous font agir; et l’Amour, il le nomme Aphrodite : « Amour, qu’on nomme aussi Aphrodite et Délice. »

« L’un devient multiple, et le multiple, motion incessante, redevient l’Un. (…)Les éléments qui ne sont qu’Un forment l’Unique, sous l’effet de l’Amour, et tantôt sous le froid empire de la Haine, ils forment l’Innombrable. »

Cette qualité d’Aphrodite de réunir le multiple en l’Un permet d’autres raisonnements inattendus chez Empédocle : « Aphrodite a uni sous son joug les 2 yeux, Infatigable paire; à eux deux, ils produisent l’image unique« , répondant ainsi à la question que devaient se poser les Anciens : « Comment deux yeux parviennent-ils à ne former qu’une seule image ? »

Enfin, Empédocle, un de ces nombreux philosophes végétariens de l’Antiquité inspirés par l’Inde, semblait dire que les premiers sacrifices, destinés justement à la déesse de l’Amour, se faisaient sans faire couler le sang, insinuant sans doute que les sacrifices venus après et destinés aux autres dieux constituaient une cruauté autant qu’une régression.

La souffrance de l’animal n’a donc pas été qu’un souci contemporain.

Labo de Cléopâtre : un cosmétique antique : l’huile de ricin

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Mythe d’un secret de beauté ancien : la rose

On trouve au livre XII des histoires diverses d’Elien, historien romain de langue grecque des II ème et III ème siècles après J-C, l’histoire curieuse d’une certaine Aspasie, dont la destinée est marquée par la faveur d’Aphrodite tout au long de sa vie. Le début de la vie de cette Aspasie est pourtant marqué du sceau de la laideur avant que la petite fille se transforme en la plus belle de toutes grâce à un remède spécial :

« Aspasie de Phocée était la fille d’Hermotine : sa naissance coûte la vie à sa mère. (…) Dans son enfance, il lui survint sous le menton, une tumeur qui la défigurait : le père et la fille furent également affligés de cet accident. Hermotine la fit voir à un médecin, qui promit de la guérir moyennant trois statères : « Je ne les ai pas », lui dit Hermotine. »Et moi, je n’ai point de remède à vous donner. »

Aspasie, justement attristée par cette réponse, sortit en pleurant : un miroir qu’elle avait sur les genoux, et dans lequel elle ne cessait de se regarder augmentait encore son affliction. Dans cet état, elle ne put souper. Cependant, un sommeil favorable s’empara de ses sens; elle vit, en songe, s’approcher d’elle une colombe qui, prenant tout à coup la figure d’une femme, lui tint ce discours : »Prenez courage; laissez là médecins et remèdes; mettez en poudre quelques roses sèches d’une des couronnes consacrées à Aphrodite, et appliquez-les sur votre mal. »

A peine Aspasie eut entendu ce conseil, qu’elle se hâta de le suivre, et sa tumeur disparut. Ainsi, par la faveur de la plus belle des déesses, elle redevint la plus belle des filles de son âge; et dans son siècle, il n’y eut point de beauté qu’on pût comparer à la sienne : elle était formée de l’assemblages de toutes les grâces. »

Elien. Histoires diverses. Livre XII. I.

La colombe était un oiseau consacré à Aphrodite. Bien que cela paraisse étrange, c’était l’animal qui conduisait son char. L’arrivée de la colombe annonce celle de la déesse de l’Amour. Aujourd’hui, messagère de la paix ou symbole plus ambigu annonçant la grossesse de Marie, l’oiseau conserve les symboles associés à la déesse de l’Amour : la douceur, la fragilité, l’amour, et même la sexualité trouble.

La rose était une fleur consacrée à Aphrodite, mais dans l’Antiquité, elle était d’une taille bien inférieure à celle des nouvelles variétés hybrides et souvent magnifiques, qu’on dénombre par centaines, variant en couleurs et parfums presque à l’infini. Car considérée depuis toujours comme la plus belle et la plus odorante, elle a fait l’objet de toutes les exploitations, améliorations, expérimentations possibles jusqu’à ce qu’on puisse la rendre aujourd’hui éternelle, comme on le voudrait de l’Amour et de la Beauté.

Des roses, oui, mais pas n’importe lesquelles : celles offertes en couronne à Aphrodite lors de son culte. On a dit bien souvent que rien ne ressemble plus à la religion de l’Antiquité gréco-romaine que celle pratiquée par les hindous qui, elle, n’a quasiment pas changé depuis cette époque. Dans l’hindouisme, la statue n’est pas le dieu, mais le dieu vient habiter sa statue : c’est donc personnellement que la divinité reçoit les offrandes qui lui sont faites. Parmi celles-ci, des fleurs, de l’encens, des lumières et de la nourriture. Après avoir reposé le temps de la cérémonie sur l’autel où elle a été offerte, l’offrande, chargée de la bénédiction du dieu, se partage.

Dans l’histoire d’Elien, la couronne de roses, chargée du pouvoir de la déesse de l’Amour et de Beauté, peut agir sur la peau de la petite fille au moyen d’un cataplasme. Cette histoire est postérieure à  l’époque mythologique où les dieux intervenaient directement car c’est de façon indirecte et liée au culte que la déesse manifeste son pouvoir.

Des histoires ! Encore et toujours des histoires !

Mais oui ! Et de belles, en plus !

Rose de Damas, rose de mai, rose de Turquie, de Syrie, etc..Au-delà des jardins qu’elle embellit, il n’est pas de fleur plus réputée dans les soins de beauté pour sa douceur et son parfum, en externe, et même en interne ! Des sirops, confitures aux pétales, thés, lotions du Maroc, poudres ayurvédiques indiennes en passant par les masques, crèmes et les huiles essentielles, il n’est pas un cosmétique contemporain ou traditionnel qui puisse nous attirer plus que ceux qui sont faits à base de rose.

C’est comme si, sans jamais l’avoir appris, une part de nous se rappelait de la promesse faite par Aphrodite à la petite Aspasie d’en faire, grâce à sa fleur consacrée, la plus grande des beautés de son siècle…

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Aphrodite la généreuse

Aphrodite est une déesse ambivalente au caractère réputé effroyable : https://echodecythere.com/2014/05/28/aphrodite-la-terrible/, et ce d’abord parce qu’elle nous impose l’amour. « Aphrodite est cruelle en nous forçant d’aimer.« , dit Sappho.

Elle est déesse de l’Amour et de la Beauté, mais lorsqu’elle se venge, on ne dirait jamais que la beauté, l’amour, la douceur sont ses caractéristiques. Un dieu, une déesse, pour une société pré-scientifique, c’est une cause, la cause invisible des actions des Hommes, celle qui les conduit au génie stratégique, aux arts, à la guerre, l’amour, la folie, la mort. Mais ce sont aussi des identités, des amitiés, des inimitiés, des amours, des actions parfois incompréhensibles et ambiguës. Justement, de façon très étonnante, Aphrodite sait être généreuse.

Sa générosité, c’est d’abord celle de sa nature. La déesse de Cythère s’éprend facilement, et des déesses, elle est la seule qui se soit autant offerte aux dieux ou aux mortels. Et si la mythologie nous raconte comment Zeus l’a fait s’éprendre d’Achise dans un sort auquel elle n’a pu échapper, ses autres amants ne semblent pas lui avoir été imposés par la volonté d’un dieu.

En revanche, les mythes nous racontent qu’Héphaïstos avait créé un filet pour emprisonner Aphrodite et Arès dans le lit accueillant leurs ébats pour exposer les deux adultères aux dieux de l’Olympe. Contre ce qu’il désirait, on se moqua de lui et les dieux envièrent Arès, disant que si le prix à payer pour être l’amant d’Aphrodite était d’être emprisonné dans le filet, ils voulaient bien risquer cette humiliation. Qui dit cela ? Trois dieux : Hermès, Poséidon et Dionysos. En récompense de leurs propos galants et leur admiration, Aphrodite conçut Hermaphrodite avec Hermès, Rhodos avec Poséidon et Priape avec Dionysos. C’est dire si elle sait accepter un compliment !

D’autres dons, d’autres actes généreux furent offerts aux mortels par la déesse. Elle sauva Boutès, marin faisant partie de l’équipage de Jason parti à la conquête de la Toison d’Or. Attiré par le chant des Sirènes, il plonge et manque se noyer. Aphrodite le ramène en Sicile dont il devient le roi et lui donne deux enfants.

Mais l’histoire la plus connue parce que la plus réadaptée dans d’autres arts est celle de Pygmalion, sculpteur célibataire endurci tombé amoureux de la statue qu’il réalisait. A cette statue, la déesse va donner vie comme une mère ferait un cadeau d’exception à un enfant prodigue revenu repentant dans le giron de la loi maternelle. Pygmalion acceptant enfin l’amour et en subissant toutes les souffrances, Aphrodite lui permet de le goûter jusqu’au bout avec la belle Galatée, femme de marbre qu’il avait créée devenue femme de chair qu’elle a animée.

Cette figure maternelle, qu’on lui concède rarement à cause de sa fonction sexuelle, est pourtant celle qu’elle adopte le plus volontiers avec les mortels, n’hésitant pas à intervenir pour protéger ses fils lors de la Guerre de Troie, mais aussi sous la forme inattendue d’une vieille femme, laissant penser comme Socrate, qu’il existait deux Aphrodites, l’une ancienne et spirituelle inspirant l’amour éternel, et l’autre plus jeune et superficielle, inspirant l’amour physique.

Ainsi, pour honorer la parole qu’elle a donnée à Pâris de lui permettre de posséder Hélène, la plus belle femme du monde, c’est sous cette forme qu’elle apparaît dans le palais de Priam pour ranimer le désir vacillant de la belle pour celui qui l’a séduite. Car depuis que Grecs et Troyens se font la guerre, Hélène a revu son premier époux, est prise de remords et commence à regretter son ancienne vie d’autant plus facilement qu’Héra et Athéna, du côté des Grecs, tentent d’infléchir son coeur en faveur de son ancien mari Ménélas. Mais Aphrodite veille. Troie sera en flammes plus facilement que la déesse ne manquera à sa parole.

C’est encore sous cette forme qu’elle fait son don le plus surprenant et le plus désintéressé des mythes qui la concernent. Passant par Lesbos, la célèbre île où vécut Sappho, elle emprunte la barque d’un vieux passeur pauvre mais généreux. Croyant que l’aspect misérable de la déesse était dû à sa vieillesse et à sa pauvreté, il décide de ne pas la faire payer. Aphrodite, reconnaissante, lui offre un baume magique lui rendant jeunesse et beauté. La légende raconte que c’est par amour pour lui, Phaon, que Sappho, pourtant peu attirée par les unions hétérosexuelles, s’est jetée d’une falaise par dépit amoureux. Il se dit que la déesse l’aima aussi.

Nos sociétés n’ont plus de déesse de l’Amour et de la Beauté à laquelle ils croient pour comprendre par une culture et des symboles cette partie fondamentale de leur existence qui se verra, au pire exposée vulgairement, au mieux gardée secrète en le coeur de chacun, ou confiée à l’oreille d’un membre du corps médical.

C’est pourquoi, lecteur, lectrice, toi qui as si souvent connu Aphrodite sous son aspect terrible et qui en as gardé le souvenir douloureux, songe pour une minute à Aphrodite la généreuse en te rappelant et honorant tout ce qu’elle t’a donné.

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Aphrodite androgyne et transgenre

C’est une chose étonnante et merveilleuse que de voir Conchita Wurst, gagnante du concours Eurovision de la chanson 2014. Un travesti barbu, on n’avait encore jamais vu ça ! Gagner l’Eurovision est une chose en soi pas très prometteuse en terme d’avenir et tout le monde se rappelle bien qu’hormis Abba, personne n’en a pu faire un tremplin. Avec la gagnante de cette année invitée au Parlement européen, félicitée par le chef du gouvernement du pays qu’elle représente, l’Eurovision peut paraître à nouveau dans le coup.

Pourtant, rien n’est plus faux. Le personnage de Conchita Wurst, créé de toutes pièces par Thomas Neuwirth, un chanteur autrichien qui ne parvenait pas à la célébrité avant l’invention de ce personnage, ne doit son succès qu’au hasard qui a fait d’elle celle qui était au bon endroit au bon moment.
En effet, comme l’explique le site du Nouvel Obs, pour un pays conservateur mais également entaché par des événements peu reluisants comme l’est l’Autriche, une représentante telle que Conchita Wurst donne enfin de ce pays une image résolument moderne. Et effectivement, l’Europe entière réagit au message du personnage qui interroge bien mieux notre identité dans l’image qu’elle renvoie que son créateur ne l’aurait fait par des propos qu’il aurait exprimé sans son déguisement.
Mais quel est le lien avec Aphrodite, se demande-t-on ?
Il exista à Chypre, dans l’Antiquité, plusieurs représentations d’Aphrodite conçue comme dieu et non comme déesse, considérée à la fois comme masculine et féminine, explique un article d’archéologues chypriotes Sophocles Sophocleous. Voici un extrait assez troublant :  » Aphrodite était considérée à la fois masculine et féminine, concept qui faisait d’elle une divinité androgyne. Ce caractère ambigu de la déesse fut ainsi représenté dans l’art, selon les mêmes auteurs.
Macrobe nous décrit une de ces effigies, où la déesse réunissait les attributs des deux sexes en prenant la stature d’un homme habillé en femme, pourvu d’une barbe et tenant un sceptre. »

Bien que l’article précise qu’il s’agit d’une caractéristique chypriote, la représentation d’une divinité comme androgyne se rencontre encore chez les hindous, où Shiva peut prendre l’aspect d’Ardhanaraisvara, dans lequel il est mi-homme, mi-femme. Cette moitié féminine de lui-même est celle de son épouse Paravatî, et la répartition homme-femme de la divinité se fait de façon latérale et non de haut en bas comme chez les chypriotes. Mais l’affirmation est la même.
La divinité primordiale est au-delà des répartitions sexuées car elle exprime l’intégralité de l’univers. Shiva, Aphrodite, le divin ne peuvent se laisser limiter par ces bornes. Fut un temps où l’Europe le savait. Puis le Christianisme est venu, héritier du judaïsme, et avec lui des règles claires :  » Une femme ne portera point un habillement d’homme, et un homme ne mettra point des vêtements de femme; car quiconque fait ces choses est en abomination à l’Eternel ton Dieu. » Deutéronome.
En effet, un monde dans lequel un homme est un homme, s’assume comme un homme, s’habille comme un homme, et de même pour une femme, est un monde rassurant sans les complications liées à l’identité sexuée, la façon de l’assumer au moral de façon personnelle sous les noms et actes des travestis, transexuels, transgenres, et à la manière d’en user avec autrui dans ce qu’on appelle l’orientation sexuelle, devenue elle aussi génératrice de conflits toujours d’actualité. Pourtant, ce ne serait pas un monde conforme à la diversité et la beauté du vivant qui montre des aspects plus surprenants au travers d’une seule ou plusieurs espèces, animaux monogames, hermaphrodites, mâles qui portent les petits dans leur ventre, etc.
Et Conhita Wurst, dans tout ça ?
Etant donné que c’est un personnage inventé dont on connaît plus la barbe que les chansons, qu’à l’heure du buzz, il vaut mieux faire parler de soi en mal que de ne pas faire parler du tout, que ce personnage est plus célèbre que son créateur et que chacun s’empare de lui politiquement au gré de ses besoins, il est légitime d’éprouver à son égard une certaine méfiance, le choix du nom  » saucisse » n’aidant pas non plus.
D’un autre côté, lorsqu’on connaît l’Aphrodite androgyne, on ne peut que s’émerveiller de voir renaître de ses cendres une figure européenne dont la modernité se compte en réalité en millénaires…

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Fille de personne

D’après Hésiode, Aphrodite est née de l’écume fécondée par l’émasculation d’Ouranos, ce qui fait d’elle une exception, une fille de personne. Quelquefois, il est fait mention de Zeus comme père d’Aphrodite, mais plutôt comme d’un père adoptif que comme réel géniteur.

Il faut reconnaître que dans une société telle que la grecque ancienne, Zeus serait un drôle de père de laisser sa fille avoir des moeurs aussi légères. Mais justement, dans l’ordre des choses, une déesse comme Aphrodite est aussi indispensable que subversive. Or, la religion athénienne est celle d’un patriarcat bien ordonné, avec Zeus trônant, et les autres déesses ont une place bien définie par rapport à cette autorité.

D’après des poètes comme Robert Graves, des ethnologues comme James Frazer et autres, il n’en fut pas toujours ainsi. En effet, d’après eux, le monde ancien fut féminin, tant dans ses représentations religieuses et son clergé que dans la société, qui était matriarcale avant que d’autres valeurs s’imposent. Ces autres valeurs séparent les hommes des femmes, donnent tous les droits à l’homme qui étudie, réfléchit, se cultive, vote, fait la guerre, et aucun droit à la femme qu’on cache dans le gynécée pour mieux contrôler ses moeurs sexuelles. Car si celles-ci étaient dévoyées, l’ordre social pourrait être détruit en faisant hériter le fils d’une femme et d’un l’étranger de la fortune de son mari. C’est cette crainte qui est à la base de l’oppression des filles et femmes de bonne famille, à l’époque où les tests ADN n’existaient pas. Quant aux autres femmes que le malheur accablait, elles n’avaient d’autre choix que de se vendre.

Athéna, Artémis, Perséphone sont les filles d’un père autoritaire et puissant, garant de l’ordre patriarcal comme cela se passait dans la société. Aphrodite, fille de personne, est livrée à elle-même comme le sont les courtisanes dont elle est la patronne, femmes indispensables à l’ordre social dans un monde où le risque de mourir en couches étant considérable, les épouses n’étaient pas fâchées de se voir délivrées de la dangereuse besogne, comme l’explique l’Histoire des Femmes, sous la direction de Georges Duby.

Dans son Dialogue des courtisanes, le pseudo Lucien de Samosate met en scène des filles libres parlant entre elles de leurs amours, leurs espoirs, les trahisons et même leurs relations sexuelles. De leur famille, il n’est question qu’une fois, lors d’un échange entre une mère et sa fille qui commence le métier. Sa mère justifie sa motivation : devenue veuve, elle et sa fille sont désormais pauvres et sans protection. En perdant son père, l’orpheline devient fille de personne et donc apte à devenir fille d’Aphrodite.

Mais Cythérée est aussi la déesse des jeunes épousées, celles qui découvrent l’Amour et la sexualité quand Artémis est la déesse des femmes en couches et Héra la déesse des matrones, des femmes mariées et installées dont le caractère est bien représenté par la déesse irascible et aigrie qui doit endurer la douleur émotionnelle de l’adultère en échange du soulagement physique qu’elle y gagne. Les différents stades de la vie des femmes étaient représentés par différentes patronnes qui en étaient les archétypes.

Pour les jeunes épousées qui étaient filles de quelqu’un, pourquoi Aphrodite était-elle leur déesse ?

Qui a déjà vu des amoureux ou qui se rappelle l’avoir été a pu constater à quel point la personne aimée était tout pour l’autre. Dans cet état, tout est vu au travers du filtre de ce nouveau bonheur. La famille, devenue transparente, est complètement délaissée tant le coeur de l’amant est plein de ce nouvel amour. Les amoureux sont alors fils et fille de personne tout le temps que dure la passion.

De même, cet état ne peut exister que si on a la force d’être autre chose que l’enfant de quelqu’un pour créer son état d’homme, d’époux ou de femme, d’épouse. Car la famille, construction éphémère qui rêve d’autant plus d’être éternelle qu’elle est impermanente et a eu du mal à trouver son équilibre, a souvent des difficultés à accepter la « branche rapportée », l’étranger indispensable à sa survie mais qui vient lui rappeler que ses valeurs ne sont ni absolues ni éternelles et qu’il va falloir lutter pour les imposer.

Et dans les récits de nombreuses personnes qui n’ont jamais réussi à se mettre en couple, on comprend que c’est de n’avoir pu s’extraire de l’univers familial ou d’avoir cédé sous le poids des critiques faites sur l’être aimé par un parent, bien entendu bienveillant…

Aimer, c’est parfois avoir la force de briser les liens pour créer un nouvel ordre social. Et pour vivre ce que promet la Déesse, il faut avoir la force d’être comme elle, uniquement fils ou fille du ciel et de la mer.

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Aphrodite la terrible

Pour les anciens Grecs, l’Amour est vu de multiples façons, tout comme les forces du monde incarnées par les dieux sont multiples. Aphrodite, c’est aussi bien la source de la plus grande félicité que de la souffrance la plus cruelle, la déesse céleste que la déesse marine et terrestre, le symbole de l’Amour vulgaire autant que de l’Amour spirituel.

Dans un de ses rôles, Aphrodite est  » la terrible », comme la qualifie Artémis dans Hippolyte, la tragédie d’Euripide. Beaucoup de poésies en témoignent : Amour et désir sont sous le signe de la souffrance.

Nouvelle souffrance du désir

 » Pleurs ou fêtes, pourquoi me poussez-vous sans attendre que j’aie le pied hors d’un brasier, dans une autre fournaise de Cypris ? Jamais je n’en finis avec l’amour et sans cesse, de la part d’Aphrodite, le Désir, qui est sans discernement, m’apporte quelque nouvelle souffrance. »

Posipide. Anthologie de la poésie grecque antique. Les Belles Lettres. 2000.

Et ce rôle dévastateur est unanimement reconnu. dans le chant de Thyrsis, Daphnis, qui refuse l’Amour, s’adresse ainsi à la déesse :  » Redoutable Cypris, Cypris haïe, Cypris détestable aux mortels ! »

Le pouvoir de la déesse désole autant celui qui cède à son pouvoir que celui qui s’y refuse, et la poésie comme la mythologie et le théâtre antiques rendent compte du rôle dévastateur de l’Amour dans la vie des mortels, dont Pâris, Hélène, Phèdre et Narcisse sont parmi les plus grandes victimes. La déesse n’épargne jamais ceux qui refusent de l’honorer, ni ceux qui cèdent à son pouvoir et même ceux qui sont sous sa protection. Et pour se venger des uns, elle ne craint pas de sacrifier les autres.

Ainsi Hippolyte, qui chaste et pur, refuse l’amour et ne vénère qu’Artémis dont il est l’ami le plus aimé, mourra injustement accusé du viol de Phèdre, sa belle-mère tombée follement amoureuse de lui par le pouvoir d’Aphrodite et qui se suicidera pour échapper au déshonneur.  » Pour Phèdre, sa mort ne sera pas sans honneur : elle mourra pourtant, car je ne renoncerai point, par égard pour son malheur, à tirer de mon ennemi une justice capable de me satisfaire.« , explique la déesse au début de la pièce d’Euripide. De même, Pâris et Hélène – qui abandonnera mari et enfant pour se consacrer à sa nouvelle passion – protégés de la déesse, seront précipités et précipiteront les autres dans la Guerre de Troie à cause d’Aphrodite.

Ce pouvoir destructeur de la déesse, parfaitement connu des Anciens, se retrouve dans certains de ses qualificatifs :  » la tueuse d’hommes »,  » la sombre », » la Noire », » qui creuse les tombes. » Certains de ces mêmes qualificatifs, inexplicables à présent, sont utilisés pour évoquer la terrible déesse hindoue Kâli, la grande destructrice.

Que reste-t-il de tout cela aujourd’hui ?

Dans les faits, tout est resté. Les lois d’Aphrodite sont immuables. Ce qui a changé, c’est la conception de l’Amour lui-même. La pensée monothéiste moderne, d’autant plus manichéenne depuis  » l’invention du diable », comme dirait Jacques Le Goff, a mis l’Amour sous le signe du beau, du bien, du désirable, même si on admet que l’on puisse souffrir lorsque nous ne sommes pas aimés de la personne dont nous sommes épris.

En revanche, le caractère destructeur de l’Amour n’est plus accepté. Le conjoint qui abandonne femme et enfants – de même pour la conjointe – sont bien les seuls à se dire les victimes de l’Amour. L’abandonné, lui, est victime de trahison. Trahison aux promesses de fidélité, d’amour éternel mais aussi à toutes ces choses qui avaient conçu un univers : la confiance, une maison, des crédits, une image sociale, un sentiment de réussite, une certaine confiance en soi. Construire ici pour ensuite aimer ailleurs même sans quitter sa famille, c’est faire oeuvre de destruction dans son propre univers. L’Homme ayant désormais été responsabilisé, c’est l’oeuvre de la trahison et non plus l’oeuvre de la déesse.

Et lorsqu’on va sur les sites ou qu’on lit les journaux qui révèlent l’adultère des célébrités, quand on parle longuement de la pauvre épouse abandonnée avec ses enfants, va-ton se repaître du malheur de l’autre pour relativiser le sien, critiquer enfin quelqu’un sans que cela soit mal vu ou bien faire oeuvre de purgation en reconnaissant humblement le pouvoir des dieux, de la destinée et notre égalité à tous dans la triste condition humaine ?

Autres temps, autres moeurs…

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Le coquillage

Le coquillage est un symbole bien connu d’Aphrodite, celui qu’on lui associe peut-être encore plus naturellement que la rose, bien que ce symbole soit rarement mentionné dans les dictionnaires de mythologie. L’imaginaire collectif se l’est facilement approprié à partir de la très célèbre peinture de Botticelli, La naissance de Vénus. Le motif était déjà exploité bien avant, puisqu’on trouve une représentation au motif semblable dans la villa de Pompéi portant le nom de la magnifique fresque de son jardin : Vénus à la coquille, où la déesse est allongée nonchalamment dans une énorme coquille Saint-Jacques.

Les symboles associés aux dieux ne sont pas toujours dans un lien très clair avec ce qu’ils représentent, si bien qu’au fil du temps, leur compréhension par tous n’est plus possible. Par exemple, l’association d’Athéna avec la chouette n’est plus compréhensible aujourd’hui. On pense que cela a un rapport avec une religion primitive où les dieux étaient représentés sous forme d’animaux avant de devenir anthropomorphes. Bien loin donc, de ce à quoi la société est sensible.

Dans le cas du coquillage, par contre, le symbole est toujours accessible. Aphrodite étant née de l’écume de l’océan, il n’est pas illogique de la voir associée à un animal marin. Mais pourquoi le coquillage ?

Qui n’a jamais été fasciné par les coquillages qui jonchent par millions le sable des plages ? On cherche les plus beaux, on en fait des bijoux, des ornements, et surtout, on les ramène chez soi à défaut d’y ramener ce qu’on voudrait vraiment : la plage, la mer, le vent, le soleil, ce moment de détente où on est heureux, n’ayant rien d’autre à devoir penser qu’au bonheur de l’instant présent. Cet état de plénitude, c’est celui de l’enfant qui vient de naître. La mer, dans sa fonction de pourvoyeuse primordiale de vie, renvoie à la mère de chacun, qui protège l’enfant dans ses eaux avant de lui donner naissance.Le voyage près de l’océan est toujours un pèlerinage, un retour aux origines que la semi-nudité permise renforce encore un peu plus.

On remarque néanmoins qu’Aphrodite ne représente pas à proprement parler une déesse mère. En tant que déesse de la Beauté et de l’Amour, elle évoquerait plutôt la sexualité, la sensualité que la maternité. Justement, le coquillage est souvent un fascinant bi-valve dont les coques, lorsqu’elles s’entrouvrent, dévoilent légèrement un mystérieux enchevêtrement de chairs molles et vivantes. Ce mystérieux être vivant rappelle ainsi mieux qu’aucun autre le sexe féminin : deux grandes lèvres ouvrant sur un inconnu de chair dont le mystère demeurera toujours entier. En effet, il est à la fois l’origine du plaisir et de l’existence, le lieu d’où un homme vient et où il ne cesse de vouloir revenir.

Dans son ouvrage, La femme celte, Jean Markale remarque que le sexe féminin excité sécrète du trimétylamine, la même substance que celle des poissons en décomposition. L’odeur du sexe féminin est donc proche de celle des animaux marins morts, comme ces coquillages qu’on ramasse sur les plages, ces bi-valves mystérieux dont il ne reste que les coques vides par lesquelles nous sommes toujours attirés sans comprendre pourquoi.

Par ailleurs, les produits issus des coquillages, nacres et perles – dont la couleur blanchâtre irisée renvoie encore à la sexualité – sont des matières précieuses qui ne sont réservées qu’aux femmes, là où pierres semi-précieuses et métaux précieux peuvent être portés indifféremment par les deux sexes.

Enfin, comme ce qu’il représente dans notre inconscient, le coquillage orne les boîtes à secrets, les miroirs, révèle le flux de notre sang quand on y porte l’oreille. C’est donc un objet lié symboliquement à l’intimité, à l’intériorité. On le retrouve également sur les objets archaïques, ethniques ou exotiques pour les décorer et renforcer l’impression de naturel, de simplicité et surtout d’ancienneté. Dans ce cas-là, il renvoie celui qui l’admire aux origines de l’humanité comme à sa propre origine. Et la boucle est bouclée.

Le coquillage est comme une femme qu’on aime et comme la Beauté, on peut les posséder mais ne jamais percer leur mystère. C’est la caractéristique même d’Aphrodite.

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Le mystère de la ceinture

Dans la mythologie, la ceinture est l’accessoire grâce auquel Aphrodite se rend irrésistible, un charme d’Amour divin auquel nul n’échappe. Mais si Zeus ne parvint pas à y échapper lors de la Guerre de Troie, quand Héra l’utilisa pour intervenir dans le conflit à l’insu de son mari, il réussissait malgré tout à résister à son pouvoir avec sa fille adoptive. Mais c’était au prix d’un très grand effort. Pour se venger de le faire vivre dans cette tension permanente, Zeus condamna Aphrodite à s’éprendre d’un mortel, Anchise.

Cette ceinture permit aussi à Aphrodite de manipuler le bel Adonis qu’elle aimait mais qu’elle devait partager avec Perséphone, la première parce qu’elle l’avait découvert, la seconde parce qu’elle l’avait caché et protégé. Dans la rivalité qui opposait les deux déesses, le tribunal des dieux avait tranché le conflit ainsi : le temps du bel Adonis devait être partagé en 3. Dans le premier, il vivrait avec Perséphone, dans le second, avec Aphrodite, le dernier, il le passerait seul. C’est le moins qu’il lui fallait pour se reposer un peu après tant de sollicitations amoureuses…

Mais la ceinture perturba ces règles : le temps qu’il devait passer seul, il le passa avec Aphrodite, et ce ne fut qu’à contrecoeur qu’il consacra le temps imparti à Perséphone, quand il le lui consacra.

Cette tricherie illustre parfaitement le pouvoir de la ceinture de la déesse de l’Amour et de la Beauté.

Comment la ceinture peut-elle être conçue comme un accessoire divin qui rend irrésistible ?

Voyons le vêtement grec antique, le péplos, comme on a pu le rencontrer sur les statues, les bas-reliefs et les poteries. Une longue masse de tissu qui drape le corps d’une seule pièce comme le fait toujours le sari, mais à partir des épaules et non de la taille. Enveloppant le corps, il drape, cachant la nudité et protégeant tout ce qui doit l’être. Mais cette pièce de tissu adopte son propre tombé, et des épaules jusqu’aux chevilles, la pièce de tissu n’a pas vraiment d’autre alternative que de former un large rectangle aux plis irréguliers dont ne doit saillir à peu près que la poitrine.

Les découvertes récentes visant à comprendre les mystères de la séduction révèlent que ce n’est pas la taille ou le poids qui importent dans l’estimation de la beauté d’un corps et son attraction, mais le rapport entre les seins, la taille et les hanches. Une taille fine et des hanches larges sont universellement reconnus comme des critères de beauté d’un corps jusqu’à un niveau si profond qu’il est inscrit au coeur de l’espèce toute entière. Car de toutes les femmes, celles qui possèdent ce corps sont celles qui seront les plus aptes à mettre au monde des enfants en bonne santé.

Ce critère-là, loin d’être basé sur l’esthétique propre à une civilisation, est répandu à l’échelle planétaire et conditionne même ceux qui ne veulent pas d’enfants ! Comment s’étonner de l’universalité d’une attirance sans lui donner un caractère divin, lorsqu’on ne fait que la constater sans la comprendre ?

Et la ceinture ?

La ceinture, qui était un accessoire du péplos et qui existe toujours, est ce qui va révéler la perfection d’une silhouette irrésistible. En ceignant la taille, la ceinture va accentuer la courbe des hanches qui reste ordinairement dissimulée sous le drapé des vêtements. La même femme, d’abord simplement drapée de ce rectangle ou de n’importe quel autre vêtement large, puis la taille sanglée de sa ceinture, passera facilement du statut d’ordinaire au statut de d’irrésistible, de divine, en révélant à tous ce dont l’homme a besoin pour s’enflammer, ce que l’espèce choisit en priorité pour se reproduire et se perpétuer.

Cette silhouette à la taille affinée et aux hanches révélées, est celle qui a le plus été choisie dans l’histoire de la mode, les corsets formant à leur manière une sorte de ceinture en comprimant l’abdomen et donnant alors plus d’amplitude aux hanches et aux seins.

Cette silhouette est aussi celle des pin up des années 40 à 50, Marylin en tête, restées inoubliables, toujours enviées et désirées.

Etrangement indémodables…

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L’aphrodite des poètes

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Comment les anciens grecs voyaient-ils leur déesse de l’Amour, et donc, par extension, de quelle image de l’Amour et de la Beauté notre culture occidentale a-t-elle hérité ?

Les poètes en ont laissé quelques images aussi éclairantes que mystérieuses, sublimes et immortelles.

Hésiode, le premier, nous parle de sa naissance du côté de Cythère, à partir de l’écume formée autour du membre viril d’Ouranos, le ciel. Elle gagna Chypre avant de sortir de la mer. Comme Athéna qui naquit tout armée de la tête de son père, Aphrodite naquit jeune fille et faisait croître l’herbe sous ses pieds en gagnant la terre.

«  Amour l’escorta et le beau Désir la suivit dès qu’elle fut née et alla rejoindre le peuple des dieux.

Depuis le début, parmi les dieux et les hommes, lui sont réservés comme un privilège, les babillages de jeune fille, les sourires, les tromperies, les délices du plaisir, la tendresse et la douceur.« 

Hésiode. La Théogonie. Traduction Claude Terreaux. Arléa.

Sappho la voit couverte de fleurs et ce qu’elle n’offre plus se retrouve dans la poésie qui lui est consacrée :.

«  Je tremble et la vieillesse couvre déjà ma peau.

L’amour s’envole à la poursuite des jeunes.

Prends ta lyre et chante-nous Aphrodite au sein couvert de violettes. »

Sappho. Le désir. Traduction Frédérique Vervliet. 1001 nuits.

Dans un registre plus philosophique et fondamental, Aphrodite est aussi au coeur de la manifestation de l’univers. Empédocle place en effet l’univers et sa manifestation sous la double impulsion de l’Amour, qui unit, et la haine qui désunit. Cette conception ressemble à celle des hindous qui pensent qu’attraction et répulsion sont à l’origine des multiples renaissances de l’Homme après sa mort, entraînant un nouveau cycle de vie terrestre et donc de souffrance. En Inde, et ailleurs dans le monde, cette conception motive la pratique des yogas, qui libèrent de ce cycle infernal.

 » Ainsi, commun à tous, mais s’amorçant sur des cercles contraires, 

Le même être tantôt se défait, tantôt croît, 

Gros ici de ce qu’il perd là; et tantôt frères, 

Les éléments qui ne sont qu’Un forment l’Unique, 

Sous l’effet de l’Amour, et tantôt sous le froid

Empire de la Haine, ils forment l’Innombrable. »

« …Amour, qu’on nomme aussi Aphrodite et Délice. »

« …C’est dans le corps mortel que le mieux s’aperçoit

L’impérissable effet de cette grande loi.

Tantôt l’Amour fleurit la chair et nous unit

A tout ce qui est beau; tantôt triste, terni, 

Luttant contre soi-même, errant sur les rivages

Extrêmes de la vie, en butte à de sauvages

Houles, le coeur se lasse, et nos corps, usés, meurent. »

De façon plus surprenante, c’est encore Aphrodite qui est à l’origine de la vue, selon la même loi :

« Aphrodite a uni sous son joug les 2 yeux, 

Infatigable paire; à eux deux, ils produisent

L’image unique. »

Empédocle. Traduit par Marguerite Yourcenar. La Couronne et la Lyre. Poésie Gallimard.

Pour finir – parce qu’il y en a encore bien d’autres ! -, cette qualité de la vue, de l’éveil de l’entendement, se retrouve aussi chez la poétesse Nossis, être un privilège d’Aphrodite.

Eloge de l’Amour

« La douceur de l’amour surpasse toutes choses, 

Croyez-m’en, moi, Nossis. Le miel a moins de prix.

Celle qui n’a pas eu le baiser de Cypris

Ne sait pas distinguer quelles fleurs sont les roses. »

Nossis. Traduit par Marguerite Yourcenar. La Couronne et la Lyre. Poésie Gallimard

Eros contre Aphrodite ?

La Grèce ancienne avait déjà son dieu du désir. Dans la Théogonie d’Hésiode, Eros est un dieu primordial dans le sens d’archaïque, un de ceux qui viennent en premier. Après Chaos et à l’opposé de lui, il est un ordonnateur. Le désir régule, met de l’ordre. Il va concerner l’ensemble des êtres, l’ensemble du vivant. Le désir est un principe premier qui permet au vivant de se stabiliser et au monde d’être monde. le principe même de la vie. C’est un dieu fondamental.

Plus tard est venue Aphrodite, déesse de l’Amour et de la Beauté. Comme Eros, elle inspire le désir et pourtant, quel besoin a-t-on eu d’une divinité de plus pour un principe déjà incarné par Eros ? Le fait est qu’Aphrodite n’est pas une déesse primordiale. Elle concerne le monde grec civilisé où règne la religion des Olympiens. Elle est plus récente et inclut cette notion strictement de civilisation : la Beauté.

En effet, la beauté se définit par rapport à une norme qui s’oppose à celle de la laideur. Et pour l’établir, il faut qu’un certain sens du goût se soit développé selon des normes établies au fil de longues générations d’individus vivant en société. Ainsi, il y a des pays où les femmes les plus grosses sont considérées comme les plus belles et où on les fait grossir pour qu’elles prennent de la valeur, et des pays où on les veut minces et où les techniques pour les faire maigrir se multiplient, chacun selon les normes de société qu’il a établies.

Par le biais de la Beauté qu’elle représente, Aphrodite recouvre ainsi l’Amour humain, celui qui a inclus des règles de civilisation comme valant plus que celles qui régissent le vivant. On le voit très clairement dans l’accessoire qui permet à la déesse d’inspirer ce désir, sa ceinture, ou, comme le dit l’Iliade, le ruban doré qu’elle porte sur son sein et qui contient tous les désir possibles, tous les charmes et propos amoureux, en bref, toutes les perspectives d’amour.Comment ne pas voir dans tout cela la présence de la civilisation, de l’humain trop humain et de l’expression de la pensée ?

Le désir ne passe plus par le corps mais par le mental. Dans cette utilisation du ruban ou de la ceinture, on peut déjà noter que c’est un accessoire qui ne peut être inventé que par des hommes dotés d’une culture qui a le pouvoir d’inspirer l’amour. C’est un objet culturel, un accessoire de mode, en somme, qui contient la trame de tous les désirs. Les désirs eux-mêmes sont inscrits, définis par la ceinture ou le ruban. Or, la sexualité humaine répond aussi à des codes de société : ce qu’elle admet, ce qu’elle refuse, ce qui est tabou, ce qui est transgression, ce qu’elle valorise, etc. Tout cela est contenu dans une ceinture ou un ruban sans qu’on nous en explique le contenu. Nul n’est besoin, d’ailleurs, ceux qui écoutent l’Iliade à l’époque où elle était encore chantée, savent très bien ce que le désir recouvre.

Aujourd’hui que les codes ont changé, nous pouvons mettre dans cette ceinture ou ce ruban tout ce que nous-mêmes savons et acceptons du désir humain mais ce sera certainement différent de ce qui était admis il y a plus de deux millénaires. Enfin, dernier point, le ruban est près de son sein. Le sein n’est pas forcément ce qu’on croit qu’il désigne. De fait, on en parle aussi pour l’homme car le sein désigne d’une manière plus générale, l’endroit de la poitrine. La poitrine est ce qui renferme le coeur, le coeur était, pour les Grecs anciens, le siège des émotions :  » Calme-toi mon coeur ! », demande Ulysse en proie à des émotions trop fortes. Aimer, désirer, passent donc désormais par la tête et le coeur.

Plus tard dans la culture grecque – bien que les variantes du mythe permettent encore d’autres possibilités -, et plus encore dans la civilisation romaine, Eros devient le fils d’Aphrodite. De ses flèches qu’il décoche, il fait s’éprendre soudain quelqu’un de quelqu’un d’autre, à la demande de sa mère qui a toujours une bonne raison. Pourquoi ?

Peut-être pour mettre plus d’ordre et de raison qu’il n’y en avait dans les mythes grecs. En effet, pour punir Aphrodite, Zeus la fit s’éprendre d’un mortel. Cela ne peut donc être son privilège. Et la ceinture ? Elle la prête à Héra qui la lui demande lors de la guerre de Troie, mais à part elle, qui se permettra de la lui demander pour l’utiliser à son avantage ? De ce fait, Aphrodite en reste seule l’utilisatrice, et dans ce cas qui peut charmer quelqu’un en dehors d’elle ? Le mystère de l’Amour continue ainsi de rester entier, les explications restant contradictoires si ce n’est incohérentes.

Avec Eros-Cupidon qui lance ses flèches, on a une métaphore acceptable de la façon dont le fait de tomber amoureux nous atteint soudainement, avec violence et de façon assez durable, comme si on avait été touché par une pointe empoisonnée. Aphrodite qui décide de qui sera touché exprime le fait qu’il y a forcément une raison à cet état mais qu’elle n’est pas accessible, que c’est une force supérieure, un dieu qui en décide. C’est l’allégorie qui illustre la maxime :  » Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît point. ». La raison inconnue est celle décidée par la déesse.

Dans une société aussi policée et urbaine que l’athénienne et plus tard la civilisation romaine, le sauvage et primordial Eros ne peut plus être. Il devient un petit archer au service d’un chef tout-puissant dont on ne remet pas en question les ordres, un petit archer qui n’est plus l’ordonnateur du chaos mais le petit fauteur de trouble dans une société très organisée.

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