hindouisme

Chair et symbolisme

Il est des mots, comme ça, qu’on emploie depuis toujours mais dont on ne connaît pas la signification exacte tant elle est recouverte par un emploi à sens presque unique et obsessionnel. Le mot chair fait partie de ceux-là. Dans le dictionnaire, la chair est définie comme le tissu conjonctif du corps que recouvre la peau. Autrement dit, la zone qui va du squelette à la peau tout en les excluant, c’est la chair. C’est une chose que nous comprenons tout à fait lorsque nous mangeons de la viande, de la chair, en bon carnivore – littéralement, mangeur de chair.

En revanche, lorsqu’il s’agit du corps humain, les choses deviennent plus floues parce que culturellement, dans un monde qui fut très chrétien, le sens moral a pris le pas sur le sens premier et la signification du mot chair, connoté négativement, désigne surtout ce qui est bas, vil, faillible et médiocre dans le vivant. Dans une société héritière du christianisme, la chair est le plus souvent associée à  la sexualité : « plaisir charnel » : au péché « le péché de la chair », et la pulsion irrésistible et condamnable : « la chair est faible ». Le tissu conjonctif comprenant muscles, vaisseaux, veines, artères, nerfs, tendons, organes, etc. et associé à de multiples fonctions allant du maintien de la vie aux diverses actions les plus complexes et variées concernant le miracle et la mécanique du vivant se trouve ainsi réduit par le langage aux actions les plus viles au premier rang desquelles la sexualité la plus dévoyée, celle qui se perd entre la volonté de plaisir et la pulsion incontrôlable.

Son étymologie déjà, impose au mot sa bassesse, car chair vient de « cadere », tomber, que l’on perçoit plus clairement dans le verbe choir auquel le mot chair ressemble tant.

Derrière cette chute se devine toute une idéologie que possèdent la plupart des religions qui opposent l’esprit, pur, spirituel et apte à rejoindre les sphères du Salut, et la chair, vivante, et donc entraînée par les plaisirs mais soumise à la souffrance, et finalement mortelle, si mortelle et si basse qu’elle finira en terre. Dans cette configuration, l’Homme est comme un moyen terme entre le plus haut et infaillible, Dieu, désigné souvent comme le Ciel, et le plus bas et faillible, l’animal, attaché à la Terre. Pris entre l’étau de ses contradictions, son esprit qui, rendu pur, peut le faire devenir semblable à Dieu, et sa chair qui l’entraîne vers le bas, l’Homme a toute une vie d’actions pour révéler dans quel plateau, pur ou impur, de la balance il va pencher.

Mais la chute, c’est aussi celle d’Adam et Eve, déchus – encore un dérivé du verbe choir – du Paradis, tombés du Ciel à la Terre pour avoir découvert leur nudité après avoir croqué la pomme de l’arbre de connaissance du Bien et du Mal. Dans le judaïsme, Dieu donne un ordre à Adam et Eve qui, ne le respectant pas, sont punis tandis que lui-même jamais ne déchoit. Dans le christianisme, en revanche, Dieu accepte de déchoir, de s’incarner, autrement dit, d’être dans une chair, pour vivre une vie d’homme par amour pour le genre humain.

Cette sensualité du christianisme, sa relation particulière à la chair se manifeste pour le croyant dans l’Eucharistie, consommation symbolique de la chair et du sang de Dieu incarné ainsi que dans le culte des reliques dont, outre des squelettes et des bouts d’os, on peut exposer à l’adoration des fidèles des momies entières dont les chairs, si elles n’ont pas pourri, sont néanmoins mortes. C’est paradoxalement avec la partie charnelle des saints que peut s’établir une connexion spirituelle qui élève l’âme.

Ce rapport ambigu à la chair, entre lieu de l’incarnation de Dieu en une figure historique nommée Jésus pour les chrétiens d’une part, et lieu de tous les péchés d’autre part, est peut-être ce qui entraîne la culture occidentale sur la voie de l’obsession maladroite pour le corps et la sexualité en même temps que leur condamnation inconsciente et donc la souffrance irrémédiable provoquée par cette contradiction qui le pousse justement à avilir tout ce qui est sexuel quand il faudrait au contraire l’embellir et l’élever.

Car dans les traditions hindoues et bouddhistes, si la chair, vile et mortelle, s’oppose également à l’esprit, de nature divine, la solution à ce dilemme se trouve dans l’intégration plutôt que dans la dissociation ou le déni. L’Homme étant corps et esprit, il est possible de se purifier, rejoindre Dieu et dépasser son état mortel et charnel par les disciplines corporelles telles que le Hâtha Yoga ou, à l’extrême et dans un cadre strict, ritualiste et rigoureux, le Tantrisme de la main gauche consistant à manger de la chair, boire de l’alcool et à pratiquer la sexualité là où les autres pratiques ascétiques l’interdisent. La voie privilégiée de ce dernier Salut étant justement la femme et son corps, manifestation de la Grande Déesse, pure énergie dont procède le monde.

Entre temps, en Occident, la religion étant devenue la consommation, on vend des cours de soi-disant Tantrisme, qui bien sûr et heureusement n’en est pas, à des couples blasés en mal d’exotisme sexuel, et pour comble d’absurdité, quand les magazines ont envie de voir augmenter leurs ventes, ils annoncent un article sur le sujet, débarrassé de toute considération spirituelle qui n’intéressent personne, avec parfois, ce slogan évocateur : « Tantrisme, croquez la pomme ! ».

L’élévation spirituelle par la chair, ce n’est pas pour tout de suite, apparemment…

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Désir et civilisation

Le désir est un des sentiments les plus ambivalents auxquels la civilisation ait à se confronter, et ce quelle que soit la civilisation.

Chez les Grecs, et d’abord pour Hésiode, Eros est un dieu primordial qui vient opposer au Chaos un ordre du monde qui lui permet d’être stable. Cette idée, on la retrouve chez Empédocle et sa loi aphrodisienne d’attirance et répulsion qui crée la cohérence de l’univers. Mais à l’inverse, plus tardivement, Eros, le désir, est devenu le petit dieu ailé, insolent, indiscipliné qui dicte sa loi au père des dieux lui-même et sème paradoxalement…le chaos.

Car le désir, c’est l’inattendu, la force qui fait agir hommes et femmes, leur fait construire ou détruire des vies, des enfants, des familles, des empires, même, comme le roi Edouard VIII qui abdiqua pour épouser Wallis Simpson.

Le désir est d’une telle puissance qu’il n’est pas une civilisation qui ne se soit méfiée de lui tout en reconnaissant qu’on ne peut faire sans. Et entre la tendance humaine à l’absolu apportée par l’intelligence et la tendance naturelle au désir de vivre imposé par l’espèce, les plateaux de la balance ne sont jamais vraiment parvenus à s’équilibrer. De la satisfaction de ses désirs prônée par Epicure à la maîtrise de ceux-ci par Platon, la philosophie grecque a pu affirmer une chose et son contraire.

En Orient, en revanche, rien ne vaut la maîtrise de soi et la paix de l’esprit. Chez les Hindous, il existe un dieu du désir, Kamâ, dont le Kamâsûtra tire son nom. Pourtant, le jour où Shiva s’éprend de son épouse Paravatî, il le fait sans l’aide du dieu du désir qu’il a pulvérisé de son 3 ème oeil pour avoir osé le perturber pendant sa méditation.

Ce mythe est très éclairant et la suite le confirme : il est du devoir de Shiva d’épouser Parvatî pour engendrer le chef de guerre des dieux, Skanda, destiné à les protéger. Le devoir ! Pas le désir. La maîtrise. Le dieu hindou se doit de dépasser tous les conditionnements imposés par la matière dont il n’est pas fait. Dans l’idéal, l’Homme devrait les dépasser aussi, et dépasser ce qui conditionne son espèce, cette espèce qui le rapproche de la bête et l’éloigne de Dieu.

Car le désir, c’est ça : cette puissance qui nous rappelle qu’à force de vouloir faire l’ange, on finit par faire la bête, cette bête que l’on est aussi et qu’on voudrait bien oublier.

Pire même, à force de vouloir faire l’ange, le Bouddhisme lui-même dut assouplir sa philosophie uniquement destinée aux vrais renonçants, et valoriser le mariage, la famille, au risque de voir chacun vouloir devenir moine ou nonne et voir s’éteindre du même coup, bien sûr, la doctrine. Le détachement absolu, ce n’est pas bon pour la natalité ni pour la diffusion de la doctrine qui serait morte en une génération si chacun avait suivi ses préceptes libérateurs. Sur le site Buddhachannel tv, on peut lire un article portant néanmoins ce titre révélateur de ce que le Bouddhisme du Petit Véhicule reflète : «  Procréer, c’est engendrer le dépérissement et la mort. »

Et c’est un peu la posture de toutes les religions à l’origine des civilisations : leur survie dépend beaucoup de ce démon logé au fond du corps qu’il faut tenter de canaliser, équilibrer pour l’empêcher de faire oublier Dieu.

Et puis, Freud est arrivé pour nous expliquer que le désir était à la base de la construction compliquée de notre psyché et nous a également appris que sa répression avait permis à l’Homme de créer la civilisation, mais que son passage dans l’inconscient faisait de nous des marionnettes qui pilotions en automatique.

Cette vérité sera reprise à son compte par son neveu Edward Bernays qui, sur la base des découvertes de Tonton, inventera la propagande moderne et le marketing – inspirant ironiquement Goebbels qu’on croit souvent être l’inventeur de la propagande -, n’hésitant pas à utiliser des images phalliques et user et abuser de ce démon controversé des religions dans le commerce pour nous faire consommer.

Et c’est pourquoi, à la télé, les femmes semblent avoir un orgasme quand elle goûtent un carré de chocolat ou une tasse de café, se caressent nues en mettant du gel douche dont les ventes vont sûrement exploser sans que soit intervenu l’entendement, le jugement critique, l’attention portée aux choses qui nous entourent et qui nous conditionnent.

Saisi par les ailes et mis en cage par le père de la psychanalyse, le bel Eros est désormais condamné à nous envoyer ses flèches par campagnes publicitaires, films ou musiques médiocres interposés pour un succès facilement assuré. Il fut un dieu, le voici désormais aussi esclave que nous.

Souviens-toi toujours que le désir est sacré pour lui rendre sa liberté et fonder la tienne.

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Poèmes indiens d’amour et de spiritualité

La Centurie est un recueil de 101 poèmes amoureux de l’Inde du VII ème siècle, écrits originellement en sanskrit. Ils sont censés avoir été écrits par Amaru, roi cachemirien.

La spiritualité indienne peut être portée par des idées contradictoires qui vont la pousser à glorifier le renoncement, le détachement comme moyens les plus sûrs de parvenir au divin contenu en tous et qu’il nous faut seulement découvrir et révéler, et paradoxalement l’amour, la passion, le désir qui sont les meilleurs sentiments pour connaître Dieu par les actes de dévotion absolue qu’ils génèrent.

Cette apparente contradiction, qui n’existe que pour qui est soumis à la dualité ( bien/mal, etc.) se retrouve dans l’image du dieu Shiva, ascète, grand méditant mais aussi amant passionné qui fit l’amour à son épouse Parvatî pendant 1000 ans !

C’est pourquoi, sans doute, les poèmes de la Centurie sont surtout ceux de l’abandon, de la trahison, des scènes de colère entre amants, mais d’un autre côté, ils peuvent aussi être ceux de l’amour qui fait parvenir jusqu’au divin, que ce soit :

– dans l’amour d’abord non partagé peut-être, où la quête, l’attente suffisent :

 » Esprit plein de joie à simplement la voir,

Souci constant d’en trouver le moyen,

Passion à son comble,

lettres innombrables confiées à une messagère…

Qu’importe alors d’atteindre au bonheur

Que dispense l’étreinte ardente de l’aimée ?

Emprunter seulement les rues près de chez elle

Promet le parfait accomplissement. »

– dans la beauté de la femme qui, attendant son époux, est l’offrande faite au dieu, son époux, qui n’a besoin de nul autre sacrifice :

« Longue guirlande d’accueil, son regard,

Pour tous lotus ;

Jonchée de fleurs, son sourire,

Pour les jasmins de toutes sortes;

La sueur de ses seins, oblation,

Pour l’eau du vase :

Des parties de son corps,

A son époux qui rentre,

La belle rend hommage. »

– dans l’union sexuelle, enfin, où chevauchant l’homme, la femme devient Shakti, c’est-à-dire le principe féminin et parfois terrible du divin, qui anime le principe divin masculin, passif et donc dépendant du principe féminin. Les divinités du védisme et de l’hindouisme s’effacent alors devant la Grande Déesse dont la religion est attestée de plus longue date en Inde et que rien n’a pu éclipser.

 » Les boucles dansent, emmêlées,

Les anneaux d’oreilles se balancent,

La marque au front s’estompe,

Sous les fins réseaux de sueur,

L’oeil est alangui après le plaisir.

Le visage de jeune femme

Qui, dans la volupté, a échangé les rôles,

Qu’il te protège longtemps :

A quoi bon Vishnou, Shiva et les autres dieux ? »

Amaru, La Centurie. Traduction Alain Rebière. Collection Folio

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