Mois: juillet 2016

Epices : sexualité et bonheur

Parce qu’elles sont échauffantes, qu’elles piquent, qu’elles brûlent ou anesthésient la langue, les épices ont toujours eu la réputation d’être aphrodisiaques. C’est vrai qu’à partir d’un afflux de sang au visage consécutif à l’ingestion d’un piment fort ou d’une autre épice, il n’est pas difficile de le concevoir dans le reste de l’organisme et plus particulièrement dans les organes génitaux.

C’était d’ailleurs un argument de vente pour ceux qui faisaient le commerce des épices, et des philtres d’amour épicés n’ont pas manqué d’être inventés, comme aujourd’hui les sites internet ne manquent pas de mentionner les épices parmi ses réponses à la question « aphrodisiaques naturels » posée au moteur de recherche. Pour autant, si les aphrodisiaques sont aussi réputés dans la culture populaire, ont marqué notre imaginaire et continuent de faire vendre, la plupart des produits estimés comme tels ont échoué à démontrer scientifiquement leur efficacité.

Leur réputation et leur popularité ne se dément pourtant pas, surtout s’il s’agit  d’épices, et pour cause. Nous avons avec les épices une longue et vieille histoire à l’origine de routes commerciales parmi les plus anciennes, de luttes d’influence, d’explorations, de découvertes et de colonisations qui ne s’expliquent que par la valeur qu’on leur donnait. On les a effectivement aimées et recherchées de d’Antiquité au Moyen-Age, de la découverte du Nouveau Monde aux grands comptoirs coloniaux, et jusqu’à nos jours où pour diversifier le marché du luxe dans l’alimentation, des gens parcourent le monde à la recherche de nouvelles épices qu’ils proposeront dans les épiceries de luxe ainsi qu’aux chefs les plus renommés.

De nouvelles sensations, c’est ce qu’apportent les épices depuis la première fois qu’on les a utilisées, acceptant de les payer à prix d’or pour en avoir. Dans leur utilisation en cuisine, il y a toute la capacité des hommes à rêver, inventer, transformer une vie dure où se nourrir des produits qu’on a sous la main est vital en une vie agréable où manger devient un plaisir fait d’art, de culture et de mystère. Qui a pu cuisiner indien s’en est rendu compte avec stupéfaction : la cuisine indienne est pauvre car, comme dans la nôtre, on n’y trouve en réalité que quelques légumes, légumineuses et viandes. Elle n’acquiert son extraordinaire richesse que par son utilisation et sa maîtrise des épices qui poussent sur son sol et les rendent ainsi  plus accessibles et bon marché que pour nous, pour qui elles doivent faire le tour du monde avant de nous parvenir.

Le rapport des gastronomies européennes aux épices est d’ailleurs en lien avec leur rapport au commerce des épices; l’Angleterre ayant colonisé l’Inde, son emploi des épices dans sa gastronomie est importante. En France, monsieur Poivre a donné son nom à une épice qu’il a contribué à commercialiser avec l’autre courante de la gastronomie française dont le pays avait l’exclusivité : la noix de muscade. Mais les épices, c’est aussi une dépense pour des moments d’exception : en Europe, les préparations de Noël, moment où le luxe et le plaisir sont de mise, emploient traditionnellement des épices pour réchauffer au coeur de l’hiver mais aussi parce que fêter la naissance du Christ ne pouvait se faire sans faste.

Alors, comme les épices font d’un plat de pauvre un plat de roi, donnant une dimension, une richesse à ce qui n’en avait plus, il est logique qu’on ait aussi attendu d’elles qu’elles réveillent la sexualité de ceux qui ont la libido éteinte. Il n’est d’ailleurs pas anodin qu’on parle de « pimenter une vie sexuelle ». Les aphrodisiaques sont en effet considérés comme des produits pouvant provoquer le désir là où il n’était pas; à l’inverse, des produits comme le viagra qui n’agissent que s’il y a déjà du désir.

Les Chinois, eux, ont très bien compris l’aspect multi-dimensionnel attribué aux épices quand ils font du piment un de leur porte-bonheur censé booster, pimenter tous les aspects de la vie de celui qui en accroche le symbole chez lui. Tout comme il réveille les plats qu’on oublierait sans lui, le symbole du piment se propose de vous faire une vie savoureuse dans tous les domaines, sexuel, amoureux, professionnel. En Europe, Italiens du sud et Siciliens ont eux aussi comme porte-bonheur une corne d’abondance rouge à l’aspect et au nom de piment qui ont les mêmes propriétés.

Au Maroc, c’est dans l’assiette qu’on se propose de booster votre vie. Le vrai Ras-el-Hanout – pas le mélange rassurant et exotique d’épices à couscous vendu sous ce nom en France – est un mélange d’épices choisies au gré du moment, de l’acheteur et de l’épicier et qui comprend obligatoirement, parmi les 24 à 40 épices et ingrédients – dont beaucoup ne sont pas employés en Europe – plusieurs composants aphrodisiaques comme les célèbres cantharides, aphrodisiaque mécanique avéré mais particulièrement dangereux et qui a déjà produit des accidents.

Suivez la route fascinante des épices pour réveiller votre passion de la vie; mais n’oubliez pas de surveiller quand même la voie qu’elle emprunte pour le faire…

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Recette aphrodisiaque portugaise

Dans son livre Cinq mille ans de cuisine aphrodisiaque, Pino Correnti, le restaurateur qui s’était fait une spécialité des recettes d’amour révèle cette curiosité : en 1953, à la veille de se marier, un voyage au Portugal parmi les étudiants de Coimbra décide du tournant de sa vie. Fin septembre, à la période de l’abattage des cochons, un banquet précédant le dépucelage d’un jeune homme y était organisé, même si ce repas aphrodisiaque, on l’imagine bien, ne lui ait pas été exclusivement destiné. Cette pratique aujourd’hui perdue exigeait dans la recette des baies de mandragore ( effectivement comestibles ) ou un bout de racine ( toxique et plus difficilement maniable ) qu’on pouvait se procurer au Maroc justement à cette époque-là de l’année.

La mandragore, plante magique de première importance qui a dominé l’imaginaire européen pendant des siècles, est comme beaucoup de plantes toxiques également médicinales, à condition d’en consommer la juste dose. Son emploi comme aphrodisiaque est déjà mentionné dans la Bible où les soeurs Rachel et Léa en donnent à Joseph. Dans son livre, qui date de 1992, Pino Correnti précise que seuls aujourd’hui savent se servir de la mandragore dans les philtres d’amour les guérisseurs du Maghreb et du Portugal. Mais près de 30 ans après, qu’en est-il ? Ayant pu vérifier l’information au Maroc, il se trouve qu’il est toujours possible et il est même courant de consommer de la mandragore en l’utilisant pour la cuisine. Néanmoins, il reconnaissait déjà à cette époque-là qu’au Portugal, peu se souvenaient encore de cette pratique, certainement tombée en désuétude.

Pour autant, la plante est effectivement rare car en voie d’extinction; par ailleurs, ayant perdu l’usage approprié et raisonné de cette plante dans notre culture, il serait dangereux de la manier sans la connaître, et ce d’autant plus qu’elle est mortelle et que sa dangerosité étant aussi affaire de sensibilité, il est difficile d’évaluer sans véritables connaissances la dose limite avant d’évidents problèmes de santé. Pino Correnti ayant pensé à ces cas, propose de remplacer les 3 grammes de mandragore par 25 grammes de gingembre.

Pour l’anecdote, c’est ce banquet des étudiants portugais dont la tradition s’est aujourd’hui perdue, qui a convaincu le restaurateur sicilien de se former à la cuisine aphrodisiaque à laquelle il consacra également son restaurant. Certainement parce que lorsqu’on goûte à une tel plat, il est difficile de contester les aspects historique, culturel, et mystérieux de la cuisine aphrodisiaque. Et la recette, la voilà :

Sarrabulgo de Coimbra

Pour la marinade :

  • 2 verres de vin rouge vieux
  • 25 grammes de gingembre
  • 3 gousses d’ail
  • 1 oignon
  • 1 poivron rouge ( piquant ou doux )

Pour le sarrabulgo

  • 600 grammes de filet de porc
  • 300 grammes de foie de porc
  • 100 grammes de saindoux
  • 1 verre de sang de porc frais
  • 300 grammes de riz
  • 1 petit bouquet de persil
  • 1 pincée de cannelle
  • 1 pincée de noix de muscade
  • Sel, poivre

Hachez l’ail, l’oignon et le poivron, râpez le gingembre. Taillez 2 fois 6 tranches dans le filet et le foie de porc. Faites mariner tous ces ingrédients dans le vin rouge pendant 45 minutes.

Ceci fait, retirez les tranches de viande et séchez-les sur du papier absorbant avant de les faire frire dans le saindoux et salez légèrement. Filtrer la marinade avant de l’ajouter. Baisser le feu et profitez-en pour hâcher le persil. Lorsque le liquide a largement réduit, ajoutez le sang de porc. Poursuivez la cuisson pendant que vous faites cuire le riz qui vous servira à présenter votre sarrabulgo en remuant de temps en temps. Laissez cuire jusqu’à ce que tous les ingrédients soient bien amalgamés.

Présentez votre sarrabulgo garni de persil hâché, cannelle et noix de muscade.

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L’imaginaire des aphrodisiaques

Les substances aphrodisiaques, censées provoquer le désir, sont recherchées depuis toujours, l’envie d’une sexualité optimale faisant partie des ambitions ordinaires de l’être humain, voire de l’ensemble du vivant. Or, si cette ambition naturelle est assurée facilement par le désir qui nous pousse vers l’autre, ce désir, rendu parfois défaillant par des circonstances souvent vécues comme mystérieuses, se révèle surtout incontrôlable. Ce faisant, il peut être source d’angoisse. C’est particulièrement vrai pour les hommes qui, à la fois ne peuvent dissimuler leur absence de désir et à la fois doivent culturellement, ne jamais en manquer.

Cette peur universelle qui suscite l’offre et la demande, est au coeur du marché des aphrodisiaques dont la variété et les catégories de produits proposés révèlent une histoire ancienne ainsi que la nature complexe et mobile du désir humain. Car contrairement à celui des animaux, il a aussi ses racines dans la culture, les phénomènes intellectuels et la conscience de la mort. De fait, s’il est vrai que certaines substances fonctionnent physiologiquement et donc mécaniquement sur le désir, la plupart, plus culturelles et plus proches du psychisme où le désir prend de plus en plus racine au fil des expériences et du temps, fonctionnent par effet placebo. Aimer, désirer, c’est d’abord être soutenu par la foi et la confiance.

De ce fait, l’imaginaire des aphrodisiaques est riche et peut agir de différentes manières :

  • Par suggestion visuelle au travers des formes phalliques utilisées depuis toujours dans des représentations pour des rituels de fécondité, des pierres dressées sur lesquelles les femmes se frottaient pour tomber enceinte au gisant de Victor Noir du Père Lachaise noirci à l’entre-jambe à force de frottements et qu’on dut même entourer de barrières pour assurer sa préservation.Dans ces cas-là, le pouvoir passe par le toucher. Dans les substances aphrodisiaques, il passe par le fait d’ingérer un aliment évocateur de forme ou connoté comme le bien nommé bois bandé dont on convoite certainement les qualités de longueur et de dureté, les cornes ou les pénis d’animaux ou les huîtres et les coquillages, les testicules du taureau tué lors de la corrida, en Espagne, mais aussi les racines aux formes évocatrices comme la dangereuse mandragore ou le gingembre.
  • Par analogie symbolique, avec ce gingembre qui est une de ces substances qui « fait dresser le yang », comme a pu le définir un asiatique. Les produits aphrodisiaques naturels sont en effet culturellement marqués et appartiennent à un domaine de croyances ou de représentations, mais ils correspondent aussi à une logique universelle. Ainsi, ceux qu’on estime aphrodisiaques sont sont souvent considérées comme échauffants, de cette chaleur qu’on attribue également à l’amour, au désir, qui en effet, élèvent la température du corps et rendent indifférent à la température extérieure. Le vocabulaire en témoigne à travers des expressions populaires comme : « brûler de désir« , « avoir le feu au cul« , »être chaud« , « faire monter la température« , etc. De fait, gingembre, piment, poivre, clou de girofle et beaucoup d’autres épices qui piquent la langue sont considérées comme des aphrodisiaques au point d’être interdits aux religieux et d’inquiéter les gens prudes.
  • Par logique morbide. C’est peut-être le point le plus obscur du désir mais il est désormais incontesté qu’Eros, principe de vie, est indissociable de Thanatos, principe de mort et que la conscience de la mort peut pousser à l’instinct de reproduction. Chez nombre d’animaux, d’ailleurs, désir et reproduction sont souvent liés à la mort. C’est le cas du rut violent des cerfs, des kangourous, de la dévoration de la mante religieuse mâle par la femelle au cours du coït, ou la mort massive des saumons remontant le cours des rivières au péril de leur vie pour leur ultime voyage de reproduction. Ainsi, bien que conscients de la dangerosité de la mandragore comme des cantharides, aphrodisiaques réputés dont la consommation peut être mortelle, les hommes n’ont pourtant jamais vraiment cessé d’en consommer, sans doute à cause de cette croyance qui veut que tout ce qui ne nous tue pas nous rende plus fort. Comme les pèlerins du Moyen-Age venus dans un lieu dangereux comme le Mont Saint-Michel environné de sables mouvants se sentaient plus vivants et favorisés par Dieu s’ils survivaient aux dangers, ceux qui prennent le risque de consommer un aphrodisiaque toxique n’espèrent-ils pas ce surcroît de vie sexuelle offert à celui qui croyant mourir, se voit sauf et donc infiniment, intensément en vie ? Quand on sait que le fugu, le célèbre poisson-globe très toxique dont les japonais raffolent et que seul un spécialiste peut cuisiner est considéré comme un aphrodisiaque, il n’est pas difficile de le penser.

 

Loin d’un levier morbide et suicidaire pour stimuler ta libido, je te souhaite, cher lecteur, chère lectrice, de forts élans de vie au rang desquels l’amour et la sensualité pour soutenir tes pas vers la beauté de l’existence.

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