Auteur : mke06

Diplômée BAC+ 5 en littérature, j'ai longtemps été prof de lettres en école d'esthétique et en école religieuse. Aujourd'hui, je poursuis mes recherches sur l'amour, la beauté, les relations et les cosmétiques anciens. Bref, le domaine d'Aphrodite.

La sexualité des dieux

Dans la vie des espèces, la sexualité tient une place essentielle puisqu’elle assure la reproduction et la pérennité de chacune d’entre elles tout en les améliorant. Les mythologies, dont on sait aujourd’hui qu’elles remontent au Néolithique, l’âge des premières migrations, vont elles aussi donner de la place à la sexualité, notamment celle des dieux et des héros dans l’histoire de la construction identitaire des blocs se reconnaissant une origine commune.

Mais justement, quelle sexualité, et quelle place tient-elle d’une culture à l’autre ?

Les premiers mythes connus, comme les mésopotamiens – avec le couple Ishtar et Dumuzi, et l’épopée de Gilgamesh – s’avèrent particulièrement décomplexés. Mais plus on entre dans la civilisation, moins c’est le cas. Dans la culture grecque, tout le monde connaît les histoires d’amour de Zeus pour des nymphes ou des reines qui donneront ensuite naissance à des lignées de héros qui feront l’identité, le prestige et la légitimité des différentes cités. Parfois, c’est aussi l’histoire d’amour contrariée d’un dieu courant après une nymphe changée au dernier moment en un végétal, devenant à jamais inaccessible.

Chez les dieux grecs, toute la sexualité semble se vivre dans la dualité, mais non dans l’harmonie. Comme on l’a justement fait remarquer, ce sont essentiellement des histoires de rapts et de viols qui sont relatées, ou d’adultères du Père des dieux, de jalousies de son épouse, mais rarement de leur sexualité, sauf dans le cas d’une manipulation. Les dieux sont volages, les déesses beaucoup moins – hormis Aphrodite, dont c’est la nature et à qui ça ne pourrait pas être reproché puisque c’est l’essence même de sa fonction divine.

De la même manière, le récit sexuel sera dans l’ellipse; il ne nous sera jamais raconté. C’est un acte dont on nous dit qu’il a eu lieu, qui a eu des conséquences, qui a pu s’obtenir par ruse, on peut nous raconter la séduction qui y a conduit, mais jamais l’acte. Dans les mythes grecs, la sexualité est un moyen, jamais une fin, laissant deviner, déjà, malgré l’idée répandue qu’elle nous vient du christianisme, un jugement de valeur négatif posé sur l’acte en lui-même. Un jugement de valeur que l’on comprend être à l’origine des sexes masculins de petite taille dont on s’étonne toujours sur les statues antiques, tandis qu’affreux et vieux satyres ont des phallus remarquables.

Dans la culture gréco-romaine, en effet, il y a dualité : le monde paysan, agricole de la fertilité où le phallus pourra être représenté – même dans l’exagération – dans les fêtes de la fertilité, car les Hommes dépendent de la Terre, et de la fécondité des espèces dont il se nourrit comme de la leur. Pourtant, dans l’échelle des valeurs, divinités champêtres et agricoles ne feront pas l’essence de notre mythologie, qui sera olympienne, et leur sexualité décomplexée et débridée est condamnée, marginalisée au profit d’une certaine idée de la civilisation, laquelle, analysait Freud, se serait construite en réprimant les pulsions sexuelles. Les petits phallus des dieux et héros symbolisent cette maîtrise de ces pulsions.

En Inde, en revanche, la dualité est une valeur qu’on redoute. S’il n’y a que deux choix possibles, on aboutit forcément à de l’intolérance. Malgré les contradictions dans sa propre société, dans la mythologie indienne, la sexualité n’est pas représentée dans une systématique violence ni même comme un moyen vers une fin. Parfois, elle sert même la plus haute finalité comme la connaissance du divin. Globalement, pourtant, le tabou est le même que chez les Grecs : les dieux ne semblent pas pouvoir avoir d’enfants issus de leurs relations sexuelles entre eux. Il faut toujours qu’ils aient fait naître leurs enfants autrement que dans les 9 mois de grossesse, l’accouchement, la douleur et le sang, qui semblent les vrais interdits mythologiques de la sexualité divine.

Pour autant, la sexualité décomplexée, assumée, le phallus en érection, triomphant et au coeur d’histoires mythologiques, est portée en Inde par un dieu majeur, le plus vieux, et peut-être le plus important : Shiva. De fait, bien que souvent spiritualisé dans l’interprétation pour ne pas prêter à confusion auprès des Occidentaux, le linga, le sexe dressé de Shiva, est le symbole le plus simple, le plus abstrait et donc le plus divin pour représenter ce grand dieu. La nuit de la pleine lune de Kârttika (octobre-novembre) est consacrée à l’adoration de Shiva sous forme de linga de feu, qui fait référence à une histoire dans laquelle Shiva apparut dans une colonne de feu dont ni Vishnou, ni Brâhma, autres dieux de la principale trinité divine hindoue, ne parviennent à atteindre l’un, le début, l’autre, la fin.

Cette colonne de feu, c’est le linga de Shiva, son phallus dont l’infini l’établit comme dieu supérieur aux 2 autres. Dans les temples, on arrose une représentation du linga, pour éteindre l’ardeur de Shiva qui menacerait sinon, de détruire l’univers. Cette représentation du linga, normale et millénaire, parcourt toute la société, se célèbre sous forme naturelle, artistique, rituelle, tandis que d’autres histoires de l’hindouïsme parlent du coït du dieu et de sa femme Parvâti, qui dura 1000 ans. La représentation du linga est d’ailleurs contenue dans le yoni, la vulve de la déesse, et tous deux forment l’aspect duel de la nature entre polarité féminine et masculine sans quoi rien n’existe, à la manière du yin et du yang.

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Le fil de l’amour et du destin

Dans la tradition japonaise, une ancienne légende dit qu’un fil rouge unirait chaque personne à l’amour de sa vie. Les êtres unis par ce fil, pour autant invisible, sont destinés tôt ou tard, à se rencontrer au cours de leur vie. Cette ancienne croyance, très romantique, est rendue très vivace par la culture populaire contemporaine tels que les dramas, les mangas et autres programmes destinés à la jeunesse, dont les préoccupations oscillent entre l’incertitude quant à son avenir amoureux et ses rêves normaux du grand amour.

Le fil est rouge comme le sang, l’amour, le feu, la couleur du mariage en Asie. En Occident, on passe l’alliance à l’annulaire dont l’artère est reliée au coeur. Oui, on parle bien d’alliance, du verbe lier, tout comme le fil rouge unit une personne à son grand amour. D’une culture à une autre, la différence est-elle si grande ?

Pour unir les êtres, on n’a pas trouvé meilleure métaphore que celle des liens, les fils nés du travail du textile. Et on a souvent tendance à oublier combien l’homme a pu, à travers ses propres découvertes ou ses propres inventions, accéder à des compréhensions, expressions, représentations plus fines de ce qu’il vivait, faisait, éprouvait ou même comprenait du monde.

Le travail du textile, le simple fait de transformer de la fibre chaotique en une unité pouvant déboucher sur une magnifique pièce de tissu a été pour les Hommes une source d’admiration, d’imagination, et de réflexion métaphorique.

Les liens entre les gens, « les liens sacrés du mariage », tout cela renvoie aux cordes, aux fils, ce qui va nouer. Les gens qui s’aiment sont liés – tout comme les gens d’une même famille -. Pour attirer quelqu’un, et particulièrement dans la magie amoureuse, on utilise le lien, le noeud. Lien de ruban, lien de cheveu, fil pour unir symboliquement une personne à celle qui la désire ardemment et qui fait le rituel pour cette raison.

« Le premier vendredi de lune, achetez sans marchander ruban rouge de 1/2 aune au nom de la personne aimée. Faites un noeud en lacs d’amour et ne le serrez pas, mais dites Pater jusqu’à li tentatiorem, remplacez seb libera nos a malo par lude aludei ludeo, et serrez en même temps le noeud. Augmenter d’un Pater chaque jour jusqu’à 9, faisant chaque fois un noeud. Mettez le ruban au bras gauche contre la chair. Touchez la personne. »

Papus. Traité méthodique de magie pratique

Le fil, le lien, le noeud ne sont pas que gage de l’union mais aussi de l’efficacité. Ce qui fonctionne dans la magie amoureuse est censé fonctionner également dans la magie de vengeance où nouer l’aiguillette, qui se fait également à base de lien, de noeud, empêche à un mariage d’être consommé, une union de se faire, un projet d’aboutir, etc. Le noeud, le lien, le geste réalisé réellement pour s’incarner symboliquement dans le réel, vaut alors pour signe du destin.

Et pour cause : dans le fil, le fil de la conversation, le fil de la vie, le fil du destin, on voit bien le lien entre la maîtrise du textile et l’idée de cohérence. Tout comme les pelotes anarchiques de fibres deviennent fils puis vêtements une fois entrecroisés, atteignant leur pleine beauté et leur pleine utilité, la série apparemment incohérente de petits événements qui font l’histoire d’un individu peuvent, si on les fait s’entrecroiser et se correspondre, sembler avoir du sens sous l’image de la destinée, qui passe aussi, bien évidemment, par la relation amoureuse.

D’ailleurs, est-ce vraiment un hasard si Pénélope promet de se marier avec l’un des prétendants à la fin d’une tapisserie qu’elle fait chaque jour pour mieux défaire chaque nuit afin de ne pas avoir à lier son destin à celui d’un autre qu’Ulysse ?

Ce faisant, un peu comme son mari qui décide d’assumer sa destinée humaine, Pénélope s’affranchit de son destin en remplaçant symboliquement l’action des Moires, déesses de la mythologie qui normalement y président : Clothos en tisse le fil, Lachésis le déroule et Atropos le coupe. Pénélope, tout en feignant l’obéissance dans un travail typiquement féminin, n’est-elle pas en train de décider – en frondeuse contre les déesses qui doivent y présider et qu’elle remplace – de son propre destin ?

D’ailleurs, avez-vous remarqué comme étrangement, c’est préférablement sur des tapisseries que se sont racontées les premières histoires en images ? Tapisserie de Bayeux, tapisseries de la Dame à la Licorne – où semble se mêler amour et histoire aristocratique et symbolique – autres tapisseries symboliques et surtout narratives, au musée de Cluny, au musée du Sacre, à Reims, voire, dans la mythologie, évocation des scènes représentées par Athéna et Arachné lors de leur combat de tapisserie, etc.., tout ce qui semble vouloir raconter une histoire et des liens semble avoir voulu le faire avec des fils.

Hasard, vous croyez ? IMG_3075

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Puissance d’illusion de l’Amour

La poésie antique a beaucoup parlé de ce que l’Amour faisait faire, surtout en terme de tragédie. Médée ou Ariane trahissant leur famille pour le beau héros qui allait ensuite à leur tour les trahir pour une autre n’en sont que quelques malheureux exemples parmi tant d’autres. Mais sur le mode de la comparaison ou de la métaphore, elle a aussi pu parler de ce qu’elle faisait voir d’extraordinaire, c’est-à-dire l’être aimé pareil à un dieu ou l’éclipsant : « Lorsque Théron paraît, tout le reste s’efface, et sitôt qu’il s’en va, qu’importe tout le reste ? » . « Que dis-tu ? Enlevée ? Ah ! Quel monstre sauvage ? Enlève-t-on l’Amour ? Elle est l’Amour fait femme. » Méléagre de Gadara. Anth. Pal.

Une illusion qu’on retrouve beaucoup en littérature et qu’on a tous vécue un jour : celle de projeter un regard si émerveillé sur la personne aimée qu’on croit à son objectivité, son universalité, et s’apercevoir avec stupéfaction que les autres ne voient pas la même chose. Dans A la recherche du temps perdu, le regard subjectif de l’amoureux se confrontant au regard de celui qui ne l’est pas se fait en croisement. L’ami du héros est en adoration devant sa maîtresse, actrice, que le héros a connue comme pensionnaire d’un bordel bas de gamme. Parallèlement, ce même héros raconte ses déboires avec une merveilleuse jeune fille qui, lorsqu’il la montre en photo à son ami, ne lui inspire que cette expression stupéfaite : « C’est ça, la jeune fille que tu aimes ? »

Une expression brutale et inoubliable, bien que littéraire, pour dire tout le caractère subjectif du sentiment amoureux en même temps que l’universalité de l’illusion qu’il provoque. Nous avons tout d’abord crû que sa beauté, son rayonnement, son pouvoir d’attraction émanait de la personne aimée et s’exerçait sur tous ceux qui posaient leur regard sur elle. Puis, nous avons découvert que ce n’était pas le cas. Pire encore, l’apprendre ne fait pas disparaître l’illusion. Ce sont les autres que nous croyons victimes d’aveuglement.

L’expression le dit d’ailleurs très justement :  » L’amour rend aveugle. » Aveugle à qui ? A quoi ? Quand il s’agit de ne pas se rendre compte des imperfections physiques ou de petits travers de caractère, les conséquences ne vont pas bien loin et ne sont pas très graves. Dans le meilleur des cas, une âme de poète ou un artiste le transforme en littérature. Mais en réalité, cette illusion construit nos destins, nos forces et fragilités affectives de base car nous héritons des illusions du couple parental qui a permis à la famille de se constituer. Plus qu’en hériter, nous en faisons le socle sur lequel nous renforçons, consolidons ou construisons en contre nos illusions et désillusions amoureuses sans même en avoir conscience et sans avoir de prise réelle sur elles.

Un schéma psychologique qui construit un destin et qui fait dire aux gens de notre entourage : « Tu tombes toujours sur des…« , « Tu tombes toujours amoureuse de gens qui…« , comme si nous subissions une programmation. Et pourtant, une fois l’illusion retombée, la magie chimique ayant cessé de faire son effet, nous apparaissent soudain tous les petits signes, tous les indices que nous avions sous les yeux et qui nous rappellent à quel point les éléments de compréhension étaient là, sous nos yeux, qu’on ne pouvait pas les manquer, et que dans un autre cas que celui de l’amour, on aurait sans doute analysé comme un danger. On se rappelle de tous ces amis aussi, qui, non aveuglés et voulant notre bien, tentaient de nous prévenir.

Les Anciens ne se trompaient pas d’impression quand ils avaient l’image d’une flèche percée au coeur par le dieu Eros qui nous distillait inexorablement son poison. Un poison créateur qui fonde des familles, change des destinées, unit des êtres et des dynasties que tout semblait au départ vouloir opposer.

Mais dans le pire des cas, c’est un poison destructeur. Dépassant les fractures familiales de base car nourris de mal-être plus grand encore, nourrissant les faits divers et emplissant les cours de justice, ces illusions étranges appuyées sur des fractures personnelles et anciennes aveuglent sur des personnalités et comportements qui conduisent parfois jusqu’à à la violence et au crime.

 » Ca ne m’arriverait jamais à moi ! », jure-t-ton. Mais qui peut vraiment savoir comment ça arrive ? Et celles et ceux à qui ça arrive auraient-ils pu croire ça possible pour eux-même ? La tragédie n’est pas seulement l’histoire des autres. C’est pourquoi elle avait une place si importante autrefois.

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Reflet de Cythère (11)

Dans Reflet de Cythère, un poème, texte littéraire ou autre permet d’éclairer un peu un aspect de la déesse Aphrodite ou de son culte.

Aujourd’hui, c’est un petit bijou que je vous propose. Il nous vient de la poétesse grecque Nossis qui vivait au III ème siècle avant notre ère. Il ne reste d’elle qu’une dizaine d’épigrammes et rien de connu sur sa vie, pas même sur le lieu où elle vivait.

Mais le poème qui suit est si beau, si célèbre, et lui donna une telle réputation qu’on a pu dire d’elle que le dieu Amour fondait lui-même la cire pour ses tablettes ! A l’époque de Nossis, en effet, le stylet s’enfonçait dans la cire pour y graver la poésie qu’on recopiait plus tard, notamment sur papyrus. C’est grâce à ça qu’elle est ainsi parvenue jusqu’à nous.

Ici, la déesse de l’Amour paraît sous le nom de Cypris. On lui donnait ce nom parce qu’elle était censée être née à Chypre.

Eloge de l’amour

« La douceur de l’amour surpasse toutes choses,

Croyez-m’en, moi, Nossis. Le miel a moins de prix.

Celle qui n’a pas eu le baiser de Cypris

Ne sait pas distinguer quelles fleurs sont les roses. »

Anthologie Palatine. V, 170

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Pourquoi rêvons-nous d’histoires d’amour ?

Dans l’existence humaine, alors que nous sommes soumis aux plus écrasantes nécessités autant pour conserver sa santé physique, mentale, que sa qualité de vie, réussir sa vie amoureuse est un idéal immatériel jugé souvent supérieur à toute autre forme de réussite ou d’épanouissement. Depuis l’enfance et l’amour parental qui nous a permis de prendre confiance en nous et nous élever, nous percevons que l’amour est un pilier fondamental de la confiance en soi autant qu’en le monde. L’amour est une drogue douce qui nous met sur un petit nuage, décuple notre force et améliore notre humeur quand on l’éprouve et met à mal notre santé physique et surtout psychique pendant des années, voire la vie entière, quand on en est exclu.

De fait, en tant qu' »animaux sociaux », comme disait Aristote, notre bien-être, notre expansion et notre épanouissement sont intrinsèquement liés à notre intégration dans un tissu social dans lequel l’amour occupe la place plus importante, puisqu’à partir de lui va s’articuler la construction d’une vie organisée, celle d’un couple, d’une famille, d’une génération et s’établir une transmission d’histoires, de valeurs, d’affects et de profils psychologiques. Tout ce qui s’organise d’important dans la vie humaine se fait à partir de la famille, qui elle-même s’est construite à partir d’un couple et de son histoire d’amour réussie ou non.

Mais sur quoi se base cette construction ?

C’est tout le paradoxe de l’humanité. Dans la vie réaliste, matérialiste remplie de nécessités de boire, manger, se couvrir, se vêtir, avoir chaud, se protéger, se soigner, avoir suffisamment de moyens de satisfaire à ces exigences, la construction que nous établissons se fait sur des rêves, sur ce qu’il y a de moins réaliste. Pour vivre, affronter cette vie de contingences aliénantes, accepter d’en prendre le risque et de relever le défi, c’est l’idéalisme, la rêverie, un pari fou basé sur la plus folle des illusions : l’amour !

Car s’il existe bien des lieux où se former à l’éducation tels que les diverses écoles, où on nous enseigne l’histoire, les langues, les mathématiques, les lois, les métiers, les sciences, les techniques, les droits et les devoirs, l’amour, domaine encore sauvage et basé sur la liberté, s’apprend au sein de la famille, au coeur de ses émotions, dans la violence de la confrontation avec cet autre qui nous bouleverse, auquel on ne s’attendait pas et à quoi on n’a pas appris à faire face.

Dans ce désert théorique, les histoires d’amour nourrissent alors notre imagination, notre rêve d’absolu, ce vide que nous sentons devoir combler depuis que l’amour parental a cessé de nous satisfaire car nous sentons que notre être doit se prolonger dans et par un autre. Un idéal qui passe par des histoires depuis des millénaires, comme celle des humains cherchant leur moitié tranchée par les dieux dans le récit fait par Aristophane pour expliquer la quête d’amour, dans le Banquet de Platon.

Une histoire d’amour, des histoires d’amour sous toutes les formes, picturales – peintures, photographies, bandes dessinées – littéraires – épopées, romans, poésies, pièces de théâtre – mais aussi récits personnels et familiaux, chacun cherche dans des histoires réelles et imaginaires à reconnaître son propre idéal, des parts de son propre rêve et des raisons de croire que celui-ci est possible.

C’est pourquoi les comédies romantiques, les films indiens, la poésie lyrique et romantique, les récits d’amour courtois, les mariages de contes de fées construisent nos rêves d’amour dès notre plus jeune âge et donnent le désir d’entrer dans une vie qui, pourtant, n’y ressemble jamais. D’où ce sentiment de trahison lorsque la relation s’avère loin d’offrir ce que les récits promettaient. Au point qu’après un grand nombre de déceptions amoureuses, certaines personnes désenchantées accusent les contes de fées de les avoir induites en erreur.

Oui, c’est vrai, mais ce n’est pas aussi simple que ça. Les communautés humaines se sont structurées autour de leurs mythes qu’elles propagent depuis la Préhistoire. L’Homme est une espèce à histoires, comme l’a confirmé la réussite du storytelling dans la publicité plutôt qu’un argumentaire des qualités d’un produit qu’on veut nous vendre pourtant dans ce supposé but. Et comme l’ont avant tout confirmé les triomphantes religions du Livre mais aussi les histoires mythologiques qui ont su perdurer sans écriture, juste par la force narrative. L’histoire est en nous, elle fait briller nos yeux, nous en avons besoin, elle nous fait rêver et nous fait avancer.

Les histoires nous mentent, pourtant ? Oui, parce que leur but est narratif, et que malgré cela, notre idéalisme les a prises pour la réalité. Pourtant, si nous avons le choix entre un livre scientifique qui nous décrit le mécanisme amoureux et comment faire de bons choix, et une histoire d’amour littéraire, nous conservons, de nos ancêtres les premiers Hommes qui se sont raconté des mythes, le goût pour les histoires d’amour. En somme, nous préférons en avoir envie en en entendant le récit et en en rêvant plutôt que de le construire en en comprenant le mécanisme pour le maîtriser.

Et pour le coup, la faute n’est pas imputable aux contes de fées, mais à notre espèce tout entière !

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Aphrodite, douceur et rage

Aphrodite, déesse de l’Amour et de la Beauté, est associée à d’autres caractéristiques ou bien, voit son caractère se préciser au fil des récits mythologiques, ou se révéler dans des qualificatifs qui la décrivent et qui reviennent tout au long des épopées : les « épithètes homériques ».

Aphrodite est ainsi souvent qualifiée de « tout sourire », qui révèle son caractère enjoué et charmeur. Un sourire d’une importance capitale dans les rapports sociaux qu’une femme entretient grâce à l’image qu’elle renvoie à celui qui la regarde, la juge, la condamne ou l’admire. Cette expression qui éclaire le visage, l’illumine, semble rendre la femme tellement accessible et aimable qu’elle est exigée sur les photographies engageant le commerce, ou quand le contact avec l’autre et la clientèle sont nécessaires.

La douceur d’Aphrodite, c’est aussi celle de la fragilité. La déesse de l’Amour, de par sa nature douce et délicate, est la première parmi les Immortels à être blessée sur le champ de bataille opposant Achéens et Troyens. De la même manière, elle est celle qui est la plus impliquée, la plus investie dans ses histoires d’amour avec les Mortels. Plusieurs textes classiques racontent ainsi son grand deuil lors de la mort du bel Adonis, son amant, tué par Arès rendu jaloux par leur relation, et qui a pris la forme d’un sanglier pour éliminer son rival. Dans le Dialexis de la rose, Procope de Gaza explique comment, à la suite de ce deuil, Aphrodite éperdue, se blessant aux épines des rosiers, fit passer les roses de la couleur blanche à la couleur rouge en y faisant couler son sang.

C’est une histoire de métamorphose, comme il en existait beaucoup dans la mythologie. Le texte précise : »Son corps était d’une grande délicatesse (qui d’autre, il faut le préciser, l’eût été plus qu’Aphrodite) » Un corps d’une grande délicatesse, et une blessure de plus pour la déesse douce et délicate.

Sa douceur, c’est aussi son implication dans la vie des Mortels avec lesquels elle se lie, par l’amour pour un homme ou la faveur accordée à ses protégés. Certes, les autres dieux peuvent entretenir des liens particuliers d’amitié avec les Mortels qui traversent leur destin, comme Athéna avait créé des liens avec Ulysse et Artémis avec Hippolyte, ou d’amour, comme certains dieux avec des Mortelles qu’ils ont séduites. Il existait pourtant une frontière au-delà de laquelle le lien entre Mortels et Immortels ne pouvaient plus avoir de relations : celles de la mort, justement.

Pour les Immortels, le contact avec un cadavre était une impureté, un tabou; assister à la mort leur était interdit. C’est pourquoi, au moment de mourir, Hippolyte est abandonné par Artémis dont il est pourtant un ami très cher. Un tabou qui n’a pas l’air d’arrêter la déesse de l’Amour. Au chant XXIII de l’Iliade, on apprend que le cadavre d’Hector est protégé de la putréfaction grâce aux soins que lui apporte l’Immortelle : « Autour d’Hector, cependant, les chiens ne s’affairent pas. La fille de Zeus, Aphrodite, nuit et jour, de lui les écarte. Elle l’oint d’une huile divine, fleurant la rose, de peur qu’Achille lui arrache toute la peau en le traînant. »

Un soin jaloux qui pourrait bien avoir pour origine l’Amour dont elle est la divine incarnation, tout comme dans l’Enéide, le soin et la protection de son fils Enée seront constants.

Et pourtant, malgré tout son amour, Aphrodite est une déesse qui peut être tyrannique envers ceux qu’elle aime. Voici ce qu’elle dit à Hélène qui lui tient tête et refuse de faire ce qu’elle dit : « Arrête, malheureuse, ou je te laisse à ma colère. Crains que mon fol amour pour toi ne se transforme en haine et que je ne provoque, entre Troyens et Achéens, des haines sans pitié dont tu périrais misérable. » Un cas loin d’être unique pour cette déesse dont les colère et les vengeances sont célèbres.

Certes, les Olympiens ont leur caractère, et les Anciens étaient autant soucieux de leur colère que de leur faveur. Néanmoins, seuls ceux capables d’un grand amour sont aussi capables d’une grande haine, à la manière de Tosca, le personnage de l’opéra de Puccini, sentimentale, tendre, ardente amoureuse autant que jalouse et rageuse meurtrière de l’odieux Scarpia; comme si la force de sentiments d’amour amenaient forcément une force contraire en cas de contrariété, dans un équilibre nécessaire.

De façon plus élémentaire encore, on peut songer au dieu de l’Ancien Testament : « Moi, Yahvé, je suis un dieu jaloux. » Parce qu’il a élu un peuple, semble dire le texte, parce qu’il l’aime plus que les autres, son amour se transformera en colère et en punition chaque fois qu’il se sentira trahi dans cet amour. Attention aux dieux d’Amour : ils sont aussi ceux qui se transforment le plus facilement en dieux de colère et de haine, tant ces deux sentiments sont les deux faces d’une même puissance émotionnelle.

Méfiez-vous toujours des sentiments d’un dieu ou d’un Mortel qui vous aime trop fort; chaque puissance de sentiment contient en elle son contraire, et ce qui vous a tant nourri pourrait bien alors vous engloutir.

Photo à la Une : Aphrodite et Hélène sur une amphore du V ème siècle av J-C .www.theoi.com )

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Aphrodite a-t-elle des porcs à balancer ?

Mon petit blog qui réfléchit la beauté, la séduction et les rapports hommes-femmes pouvait-il faire l’impasse sur les mouvements de société ? D’une manière ou d’une autre, il ne s’est jamais privé, même basé sur la culture classique, de réfléchir sur les faits de société. Il n’est pas une seule histoire, un seul mouvement culturel ancien qui dure sans un message d’actualité.

Quand on regarde la déesse Aphrodite et ce qu’elle représente, personne ne ressent l’incongruité, l’exagération, la fausseté d’un personnage mais, sans croire forcément à la déesse, chacun au contraire, reconnaît la force et la pertinence de cet archétype dans sa propre culture. Notre attirance et notre déférence viennent de là, et il y a de l’Aphrodite en certaines d’entre nous plus qu’en certaines autres.

L’affaire Weinstein – qui a éclaté à l’instigation du fils de Woody Allen – scandalisé par son père qui avait trompé sa mère avec sa fille adoptive encore mineure – a éclairé plus que jamais la violence  sexuelle persistante entre hommes et femmes dans le monde apparent d’égalité de l’Etat de droits. Les chiffres officiels oscillant d’1 femme sur 2 à 1 sur 3 ayant subi des violences sexuelles raconte plus une histoire de droits bafoués que respectés.

Mais l’affaire Weinstein, c’est aussi la culture populaire, les films que vous connaissez depuis toujours, les actrices que vous avez aimées et le prix qu’elles ont payé pour avoir ce droit-là. De fait, c’est l’histoire de chaque femme, parce qu’on ne va pas vous faire croire que les inégalités hommes-femmes et les violences se sont mises à apparaître soudainement. Et pourtant, tout d’un coup, une prise de conscience qui éclate comme un coup de tonnerre déchaîne les angoisses d’une purge comme à l’époque de la Révolution culturelle, de part et d’autre des camps représentés. Car si Joey Star craint que cela dérive en purge d’après guerre, une mère de famille anglaise refuse qu’on enseigne à son enfant la Belle au bois dormant parce que le baiser n’est pas consenti.

La mythologie tout entière est pleine des viols des dieux sur les déesses, les nymphes et surtout les mortelles. Partout, les bâtards de Zeus, nommés des Héros, ont fondé de nouvelles dynasties sur le viol de leurs mères, Io, Europe, Sémélé, etc. On pourrait se dire qu’on ne connaissait pas d’autre méthode à l’époque…Pourtant, Homère raconte comment Héra a revêtu la ceinture d’Aphrodite et séduit Zeus pour l’éloigner du combat qui se jouait entre Troyens et Achéens. Le père des dieux leur fait apparaître alors un nid d’amour. Aphrodite, allant séduire Anchise dont elle est amoureuse, s’organise une belle nuit d’amour, tout comme Athéna l’offre à Ulysse et Pénéloppe en faisant prolonger la nuit lors du retour du héros après vingt ans d’absence.

Aphrodite, déesse de l’Amour et des rapports sexuels, a elle a aussi été outragée, et bien qu’on l’ait souvent représentée nue, l’a d’abord été dans des postures pudiques et a plutôt été connue habillée pour les Anciens. Déesse à la sexualité facile, elle n’en était pas pour autant une déesse objet mais était seule, parmi toutes les autres, à abandonner son corps au gré de sa passion et de ses inclinations. En somme, Aphrodite ressemble trait pour trait à la femme contemporaine car elle seule avait, par droit exclusif et divin, la liberté amoureuse et sexuelle.

Les violences sexuelles faites aux femmes s’inscrivent dans l’histoire de toutes les autres inégalités, celles faites aux enfants, de la loi du plus fort sur le plus faible et qu’on retrouve depuis la nuit des temps et à tous les stades de la société. Ce sont des violences qui fonctionnent aussi grâce à un réseau de complicités aux raisons variées : habitude, peur, loi du silence, intérêt quelconque et personnel à protéger le coupable, misogynie revancharde. Il n’est pas étonnant que ce soit un homme déjà traumatisé par une situation semblable dans son histoire personnelle qui ait fait éclater l’affaire plutôt qu’une femme qu’on se serait soudain mis à écouter.

Car quand on est un peu honnête : j’ai un porc à balancer, moi, ma mère, ma fille, des femmes dont j’ai entendu parler, parfois au sein de leur propre famille, plusieurs amies. Remontez les histoires de femmes que vous connaissez ; est-ce que vous n’arrivez pas à peu près au même nombre ? Et si on comptait les femmes, enlevées et violées dans la mythologie, combien en trouverait-on ?

Si un problème de société n’a pas changé depuis l’apparition de la littérature, il y a bientôt trois millénaires, c’est que les conditions de sa longévité sont dans la culture elle-même. Et c’est par la culture qu’il va falloir désormais les affronter et cesser de leur donner une place négligeable, un motif parmi tant d’autres car faisant partie de notre fond culturel. Certaines choses faisant partie de notre fond culturel font partie de notre passé : si on parvient à imposer les conditions de la laïcité au point que les enfants ne connaissent plus les noms des saints, des anges, les symboles chrétiens, comment ne pas être à même d’imposer les conditions du respect et de l’égalité dans les rapports entre les sexes ?

Ayant étudié la littérature, que dois-je vous dire de la place qu’y occupaient les femmes, à part celle que leur donnait la société ajoutée à celle que leur donnait l’écrivain qui, ayant le pouvoir des mots qui vont compter, a le pouvoir sur la mémoire d’une langue ? Ce mélange d’évolution lente et de hasard est la matière même de l’Histoire, avec sa grande hache. Une histoire à laquelle tout le monde a participé. On sort maintenant, après l’avoir interdit, une édition commentée de Mein Kampf pour que son poison ne se répande pas dans les consciences, par le biais d’un sage recul et de l’intervention de savants.

C’est Aphrodite qui vous le dit : Oui, la langue et la culture sont les reflets d’une histoire, d’une époque, les éradiquer, censurer ou travestir est ridicule, tyrannique et mensonger. Mais quand ça vous a arrangé, vous avez su faire des choix pour vous donner les moyens du changement. Un jour, vous devrez aussi vous pencher sur l’image que la culture a renvoyée de nous, les femmes, et devrez faire de ce problème une vraie discipline ou un vrai sujet de sciences humaines, si vous voulez avoir l’air d’instaurer l’égalité à laquelle vous semblez prétendre. Sinon, quelqu’un risque de vous en demander des comptes, et comme souvent quand il est un peu tard, ça ne se fera pas forcément de façon paisible et raisonnable pour tous.

Soyez sourde à toute récupération politique, si vous avez une histoire personnelle lourde que vous voulez partager pour vous enlever un fardeau et ne pas vous sentir seule, allez ici : Balance ton porc

Nouvel article Labo de Cléopâtre : Brûle-parfum de l’Antiquité

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La joie à l’origine de Noël

Au moment de Noël, il y a souvent deux camps : celui des enfants qui se réjouissent, et celui des adultes qui stressent de devoir acheter des cadeaux – les bons !- sans rogner de trop sur leur budget. Un sentiment amer qu’ils n’ont pas toujours eu puisqu’eux aussi ont été enfants et ont connu la joie de recevoir à Noël. Un temps révolu qui leur laisse peut-être un sentiment de nostalgie et leur fait dire souvent que Noël, ce n’est plus comme avant, que maintenant, c’est surtout la fête du commerce.

Noël est une fête bien plus anciennes que les origines chrétiennes qu’elle semble revendiquer depuis environ 2000 ans.

Fête de la naissance de Dieu fait homme, elle remplace la célébration d’autres dieux représentant le soleil invaincu dont on célébrait la renaissance au solstice d’hiver, moment où les jours allaient enfin rallonger, promesse de printemps et de renouveau au coeur de la plus longue nuit, comme un symbole d’espoir.

A Rome, on fêtait les Saturnalia, les fêtes de Saturne, de l’obscur et déchu père de Jupiter. L’histoire des dieux grecs, toujours pleine de violence, consiste toujours en une lutte dynastique pour le pouvoir d’où tout amour familial est exclu au bénéfice des rapports de force. Une logique immuable qu’a débusquée Freud au coeur des rapports humains inconscients, hésitant sans cesse entre intérêts personnels et collectifs, l’amour et la haine pour l’autre, l’amour de l’autre pour nourrir son amour-propre, et tous les autres sentiments ambivalents. Dans la dynastie des dieux gréco-romains, chaque père a été déchu jusqu’à ce que Zeus-Jupiter prenne le pouvoir sur son père Saturne, comme lui-même l’avait pris sur son père Uranus.

Lors des Saturnalia, les fêtes de Satune qui avaient lieu fin décembre, le dieu vaincu étant à l’honneur, les valeurs sociales s’inversent. Les maîtres servent les esclaves qui sont libres de parler et d’agir sans contraintes, les administrations ferment, on s’offre de petits présents, des douceurs sucrées au miel surmontées de pièces de monnaie. On fleurit de plantes vertes les maisons (houx, gui, lierre).

« Personne, durant la fête, ne devra s’occuper d´affaires soit politiques , soit particulières, excepté celles qui ont pour but les jeux, la bonne chère et les plaisirs : les cuisiniers seuls et les pâtissiers auront de l’occupation. – Égalité pour tous , esclaves ou libres, pauvres ou riches. – Défense absolue de se fâcher, de se mettre en colère, de faire des menaces. Pas de comptes d’administration pendant les Saturnales. – Qu’on ne redemande à personne ni argent ni habits. Point d’écriture durant la fête. Clôture des gymnases durant les Saturnales ; pas d’exercices ni de déclamations oratoires, sauf les discours spirituels, enjoués, assaisonnés de railleries et de badinage. »

Lucien, Satunales, 13

Saturne, pourvoyeur de biens, était alors pourvoyeur de joie. Et dans une société qui créait et assumait les inégalités, les fêtes institutionnelles autorisant le renversement des valeurs était plus que salutaires, nécessaires comme soupape de sécurité contre le ressentiment et la tentation de révolte qu’induisent inévitablement les trop grands écarts entre les situations. C’était un système générant sa propre cohérence et son propre équilibre et qui, des Saturnales dans la Rome ancienne au Carnaval de la période chrétienne, offrait au coeur de la saison froide, un temps de libération des tensions et d’égalité dans un monde profondément inégal.

Quel rapport avec le domaine d’Aphrodite ?

En apparence, presque rien. Pourtant, bien souvent, les Saturnales, jours de liberté absolue, ont été employés comme synonymes d’orgies, de totale licence permise. Un concept qui s’accorde mal avec la culture judéo-chrétienne de la maîtrise et du sérieux venue plus tard et qui a remplacé la joie et la licence par le recueillement solennel.

Parallèlement, la galette des Rois, censée célébrer la visite des Rois Mages faite à l’enfant Jésus est aussi une tradition romaine liée aux Saturnales qui sacrait le roi du jour qui pouvait commander à toute la maison, à condition de tomber sur la fève, une vraie. Aujourd’hui, le seul avantage qu’on y gagne est une couronne de carton doré sur la tête et un morceau de porcelaine à l’effigie d’une icône de la société de consommation.

Pourquoi ne pas re-saturnaliser un peu nos fêtes ? Mettre une vraie fève dans la galette si on la fait soi-même. Les Romains aimaient le poivre et épiçaient leurs plats et nous avons conservé cette tradition des épices pour les fêtes de Noël, héritée souvent de l’Allemagne ou de notre Moyen-Age, épices là aussi associées à la joie et la lumière par la diversité de leurs couleurs, et la chaleur du soleil renaissant par leurs propriétés échauffantes. Epiçons, dans tous les sens du terme !

En résumé, un Noël plus proche de l’esprit d’origine comprend des cadeaux mais aussi de la liberté d’expression, des rires, des jeux, de la licence, quelque chose de chaud, de sexy, un esprit de vacances, des repas, de la chaleur et du bonheur.

Mamie n’est pas d’accord ? C’est le domaine d’Aphrodite, ici, pas celui de Mamie !

Nouvel article Labo de Cléopâtre : Encens de Noël d’Europe

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Les objets de la beauté

Fascinants, les objets de la beauté accompagnent l’histoire des hommes en société – et surtout des femmes – depuis la nuit des temps, pour augmenter leur séduction ou leur intégration sociale. Nous aussi vivons entourés d’objets de beauté en lesquels nous croyons, auxquels nous consacrons du temps et de l’argent car nous en attendons des résultats en vertu de la foi que nous mettons en eux.

Pourtant, malgré la confiance qu’ils nous inspirent sur la foi d’arguments technologiques ou scientifiques, les scandales et suspicions sont réguliers sur les bases de longues périodes. Les produits qu’on croyait sûrs s’avèrent toxiques, comme autrefois les sels d’ammoniaque censés ranimer les femmes de leurs évanouissements.

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Flacons de sels d’ammoniaque. 19 ème

Cosmétiques, produits et objets de beauté apparaissent dans un contexte de mentalité et de croyances qui rend leur conception possible pour l’inventeur et crédible pour le consommateur. On croyait autrefois en le vinaigre pour repousser puanteurs et maladies, encore plus depuis l’aventure des 4 voleurs qui s’en étaient protégés pour dévaliser sans dommage les maisons marseillaises pendant une épidémie de peste au XVIII ème siècle. Les voleurs livrèrent leur recette et ce produit se fit parfum protecteur, à respirer dans d’élégants boîtiers appelés vinaigrettes, que nous associons aujourd’hui beaucoup plus à la salade !

Vinaigrette

Vinaigrette. 18 ème siècle

La foi, c’est aussi celle en la technologie qui pousse à inventer des objets que l’histoire a oubliés mais que quelques archives conservent encore pour nous donner une idée de la manière dont peuvent être vues nos pratiques esthétiques et ce que nous considérions comme l’innovation au bout de plusieurs décennies…

brosse

Brosse à manivellePermanente

Machine de coiffeur pour les permanente électrique. 1928

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Masques anti-rides à lanières de cuir. 1908

Parfois, l’innovation, c’est juste une matière, comme le bakélite. Poudrier

Poudrier en bakélite. 1925.

Mais toujours, les objets de la beauté nous éclairent plus sur le monde dans lequel ils ont été conçus que sur leur efficacité, par exemple pour une marque cherchant à faire sa place sur le marché que nous ne connaissons maintenant plus que pour un type de produit et que les autres générations précédentes ont pu connaître pour d’autres. IMG_9093

Autrefois, Colgate faisait du parfum et des crèmes. 

Ca peut aussi être l’indice du temps qui passe, au travers d’égéries autrefois symboles de beauté et de glamour et qui sont aujourd’hui des figures désuètes et désexualisées de l’histoire du cinéma, rappelant plutôt les sucettes ou les livres pour enfants de nos grands-mères.

Houpette

Houppette Marlène Dietrich.

Mais c’est encore plus surprenant lorsque c’est un produit mythique que vous connaissez bien, mais sous une forme que vous ne reverrez plus tant les pratiques de société ont changé. Aujourd’hui, parfumer des mouchoirs avec de petites ampoules remplies de Shalimar n’est plus considéré comme une manière de se parfumer, à l’ère des mouchoirs jetables, mais plutôt comme une manière de s’intoxiquer et de jeter l’argent par les fenêtres avant de polluer.

Shalimar

Enfin, n’oublions pas que le meilleur moyen de ne pas voir disparaître les objets de beauté est de ne pas trop les dévoyer; et faire évoluer les établissements de bain en lieu de prostitution n’était sûrement pas ce qu’il y avait de mieux pour donner longtemps confiance en la baignoire.

Bain moyen-Age

Etablissement de bain au Moyen-Age. BNF

( Toutes les photos sauf celles des masques proviennent du livre Les Objets de beauté de Catherine Sauvat dans les Carnets du Chineur. Editions du Chène )

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Nouvel article Labo de Cléopâtre : cosmopolitisme du kyphi

 

Beauté et résistance

Beaucoup d’analyses et de critiques existent expliquant l’aliénation de la beauté, le caractère obligatoire de celle-ci pour paraître à l’écran, dans les magazines de mode, dans la séduction amoureuse elle-même. On ne peut pas en effet contester cet aspect inégalitaire qui s’est encore accru en même temps qu’a explosé l’art de l’image comme moyen d’expression ou de pression dans les médias. C’est pourtant loin d’être le seul dans l’histoire humaine, qui oscille souvent entre volonté d’égalité et désir d’élitisme, et dont les religions sont les manifestations principales et constantes à l’échelle de l’humanité.

Pour autant, il serait réducteur de n’y voir que ça. Dans une époque où on ne laissait pas la parole aux femmes et où des siècles de convention culturelle leur attribuait la beauté et la séduction jusqu’à la nuisance, c’était leur seul atout en même temps que leur prison. Or, dans chaque analyse humaine, tout n’est qu’affaire d’interprétation et tout peut toujours s’argumenter de la manière qu’on veut ou qu’on peut.

Dans la réalité des faits, la beauté est une possibilité du vivant. Et tout ce qui offre une possibilité au vivant va s’incarner de manière très créative et de toutes les façons possibles en fonction des libertés. A l’échelle du vivant, le meilleur exemple est la fleur, dont les multiplicités de formes, couleurs, senteurs, sont autant de moyens pour attirer l’insecte pollinisateur. Une technique qui a réussi au-delà de sa cible puisqu’elle est parvenue à séduire également l’espèce apte à développer ses capacités de longévité, de résistance aux maladies et de diversité qu’elle n’aurait sans elle jamais atteint : l’espèce jardinière, appelée humaine.

A l’échelle des sociétés humaines, c’est le même mécanisme : la beauté se développe en fonction de l’histoire, la géographie, l’inventivité, le développement des sciences et des techniques, la culture et la religion, le tout avec des particularités inattendues qui vont par exemple faire disparaître le péplos mais conserver le sari 5000 ans après.

La beauté est une manière de conjurer le sort de la médiocrité du réel lorsqu’elle consiste en un embellissement de soi, de sa maison, de son jardin, de sa vie, de son langage. C’est une forme d’élévation dans le refus de la nature aliénante qui nous a défavorisée ou qui se rappelle à nous par celle du temps qui passe et de la gravité. Tout effort contre une paupière, un sein tombants, un oeil trop petit, une couleur de cheveu terne ou blanchi, tout combat contre une ride est un acte de résistance contre la fatalité, le destin et la mort qui sont le propre de ce qui est mortel et la quête du genre humain depuis qu’il est en mesure d’y réfléchir.

Dans les procédés de momification de l’Ancienne Egypte, on a beaucoup insisté sur les techniques chirurgicales et les connaissances en chimie permettant la conservation du corps par son assèchement après en avoir retiré les organes. En revanche, on a peut-être moins insisté sur le fait que toutes ces techniques pour conserver l’intégrité du corps afin de se donner l’illusion de l’immortalité passaient par la beauté : beauté du corps qui reste intact, de l’or, des bijoux, des ornements, des vêtements, mais aussi des peintures, des couleurs, des dorures.

Lutter contre la laideur, en Egypte ancienne, c’était déjà lutter contre la mort. Ramsès avait les cheveux teints au henné plutôt que blancs. Et dans leur mythologie, Horus retrouvait la beauté de son oeil perdu en se maquillant, rendant au ciel la lune qui venait de disparaître, lune dont chacun admire instinctivement la beauté qu’on attribue rarement au soleil, impossible à regarder pleinement par la brûlure qu’il inflige aux yeux.

Dans la nature, la diversité des formes, couleurs, senteurs va faire l’attrait pour les fleurs; dans les sociétés humaines, des milliers de paramètres vont permettre de créer de la beauté plus seulement pour perpétuer la vie mais aussi pour transmettre de l’art, de la culture, des idéaux, des manières d’être plus libres, plus heureux, de rêver à rendre le monde meilleur.

Oui, quitte à être prisonnier de ce leurre, comme lorsque vous passez trente ans de votre vie à être malheureuse de ne pas ressembler naturellement à un mannequin qui ne peut être que retouché par photoshop et dont vous ne pouvez voir les douleurs que lui ont coûtées cette séance de 2 heures sur des talons de 15 centimètres.

Car au bout des années, et on le voit sur la plupart des silhouettes, la beauté qu’il faut travailler pour en obtenir quelque chose, c’est parfois tellement d’efforts pour peu de résultats que la vraie résistance, c’est finalement de parvenir à imposer au monde ses propres critères, sa propre beauté.

Nouvel article Labo de Cleopâtre : Les senteurs de la terre

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