parfum dans l’Antiquité

Le parfum d’Aphrodite ?

Si sur le blog sont développés des articles qui demandent réflexions et construction, la Page Facebook du Labo de Cléopâtre – qui mêle nouveautés de la boutique, créations parfumées, images d’art ou nouvelles archéologiques – véhicule des informations plus fugaces.

C’est ainsi qu’à la suite d’une recherche sur Athènes  où je devais me rendre en octobre, j’appris par un article en ligne pour voyageurs, ici que le musée archéologique y avait ressuscité le parfum d’Aphrodite. Le parfum d’Aphrodite ? Un rêve quand on a créé Echodecythère, le domaine d’Aphrodite, une aberration quand on a créé le Labo de Cléopâtre et qu’on sait qu’il n’y eut jamais de parfum d’Aphrodite qui puisse se prétendre ressuscité. Une appellation qui doit sûrement faire rêver par son évocation mythologique, érotique et racoleuse puisqu’on la retrouve dans un autre titre à propos du même événement.

Certes, c’est une absurdité pour moi qui recréé ces parfums anciens, néanmoins, je partage l’article sur la Page FB pour les informations qu’il contient et surtout parce qu’en tant que créatrice de senteurs anciennes, habituée à refaire les parfums selon les recettes des médecins de l’Antiquité au plus près de la manière dont ils les ont transmises dans leurs écrits, si moi je ne ne fais pas, qui le fera ?

Et bien entendu, je garde en tête l’information pour mon voyage et n’ai de cesse de me renseigner sur le lieu où se trouve ce fameux musée car je ne suis jamais allée à Athènes.

Le parfum est présenté dans le cadre d’une exposition « Les aspects du Beau », qui réunit de magnifiques pièces de l’Antiquité autour de ce qu’on considérait comme la Beauté. La première à nous accueillir est l’Aphrodite pudique, en tête de cet article. Dans le fond de la pièce, dans un ballon de verre de chimiste transparent, vissé au mur et le col protégé par une grille, apparaît le fameux parfum.

Tant qu’il n’a pas révélé son secret olfactif, un parfum, au visuel, c’est tout et c’est rien. Celui-là, il est rose fuschia, presque rouge, et c’est notamment pour ça qu’il attire l’oeil. Il est aussi mis en scène grâce à un éclairage accentué et des panneaux tendus de tissu noir pour le mettre en valeur. Impossible de le manquer, donc ! Il faut dire qu’au milieu des statues et des objets anciens d’une grande beauté, sa présentation dans du matériel de laboratoire de chimie fait tache. Pourtant, ce n’est pas pour ça qu’il est rouge. Dans l’Antiquité, les parfums huileux étaient en effet teintés en rouge.

 

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Alors, qu’est-ce que ça sent ? Et comment ça sent ?

Ca sent bon, ça sent la rose, ça sent les ingrédients naturels de qualité, et ce de façon puissante. La rose – qui n’était pas un ingrédient exotique mais courant – et un autre aromate européen assez simple et délicieux – tel que coriandre, romarin, sauge, je ne sais pas trop -. Le résultat est vraiment excellent d’un point de vue qualitatif.

D’un point de vue technique et historique, pourtant, la senteur est trop puissante pour un parfum antique dont la recette entraîne une durée de réalisation malgré tout limitée dans le temps, ce qui impose nécessairement une intensité plus faible à l’odeur – problème auquel je suis confrontée en permanence à l’atelier – mais qui devait entrer aussi dans les données culturelles puisque choisies pour des raisons symboliques et magiques – ce que chacun oublie un peu trop.

L’autre problème majeur est le solvant, le « corps » du parfum, comme disait Pline. Ici, ce n’est pas de l’huile, comme c’était le cas dans l’Antiquité – et tels que je les reproduits dans mon atelier avec les aléas que ça comporte – mais de l’alcool. Un choix qui se comprend pour un produit soumis aux bactéries de millions de visiteurs curieux de cette ancienne fragrance, car la solution est en effet stérile et sans danger. Pourtant, cela a une incidence réelle au niveau de la tenue du parfum et de son intensité. Il n’est ainsi pas de choix, pas de sacrifice technique qui ne se fasse au prix de l’odeur elle-même, tout excellent qu’ait été ce parfum.

Finalement, ce parfum, qu’est-ce que c’est ?

C’est un produit fait par une grande marque grecque de cosmétiques et parfumerie, KORRES, qui s’exporte bien et qui a bonne réputation; une valeur sûre pour ceux qui veulent s’assurer que c’est fait par quelqu’un qui sait. Sauf que c’est une notion contemporaine, les parfums n’étant pas conçus par des chimistes dans l’Antiquité mais par des artisans, parfumeurs de profession ou médecins apothicaires en accès direct avec les matières premières.

La notion « parfum d’Aphrodite » des articles français est bien sûr racoleuse, la déesse, ayant bien, selon la mythologie portés des parfums dont elle est aussi la déesse, aucune recette ne peut se targuer d’avoir été décrite comme son parfum, ce qui amplifie d’ailleurs son pouvoir d’évocation comme savent le faire le Nectar et l’Ambroisie dont elle se nourrissait.

L’exposition précise : parfum de l’époque mycénienne.

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Au musée archéologique lui-même comme dans les livres d’historiens spécialisés sur les parfums de l’Antiquité, on apprend que ce qui reste de la parfumerie antique et de l’idée qu’on peut se faire d’un parfum aussi ancien que l’époque mycénienne – de 1650 à 1100 av J-C – ne consiste qu’en des listes de plantes aromatiques sans mentions de quantités, recettes, techniques, ni produits finis. Autrement dit, il ne reste pas grand-chose.

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Si on le recoupe avec les informations données par les médecins ou botanistes tels que Galien, Dioscoride ou Théophraste, le parfum présenté constitue une recette tout à fait probable – de laquelle est bien sûr exclue l’alcool comme solvant, et l’origine de cette couleur rouge, autrefois dévolue au cinabre, minéral toxique, les matières premières brutes qui ont de fortes chances d’avoir été – par commodité, et ça se comprend – des huiles essentielles. Tout l’inverse de ce que j’utilise en atelier pour recréer des parfums anciens qui ne soient pas que dans l’odeur mais dans la matière également, tout détail conservé sur le produit d’origine étant une dimension de vérité ajoutée et des informations précieuses.

 

 

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Cet article et photos sont la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

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Un parfum d’Olympe

Le parfum, toujours abondamment utilisé dans nos sociétés, est d’un usage très ancien. A la base, il servait à honorer les dieux, ce qui se fait toujours au moyen des encens dans les églises. Les résines brûlées dégagent ce parfum qui monte alors vers Dieu ou les dieux. On en fait autant depuis toujours pour parfumer et assainir les chambres et les pièces, on use de pots-pourris, de coussins d’herbes sèches et odorantes, on met des parfums et huiles essentielles dans les produits pour le bain, les huiles, les savons, etc. Le parfum ne s’est jamais démodé et ne se démodera jamais.

Pourquoi cette importance donnée au parfum ?

D’abord par son agrément, facile à éprouver. Une bonne odeur crée une bonne atmosphère, c’est avant tout aussi simple et basique que cela. Ensuite, par l’importance que conserve pour nous l’odorat. Si d’autres sens se sont développés aux dépens de celui-ci pour que l’homme vive en société où évaluer le danger est devenu moins déterminant que de se servir de son intelligence – plus reliée à des sens tels que la vue et l’ouïe – l’odorat, mis en veilleuse, conserve un secret.

C’est un passage qui ouvre les portes souvent closes de la mémoire. Avec lui, aucun événement ne reste bloqué aux portes de l’inconscient. Une odeur nous reconnecte immédiatement avec le souvenir qui y est associé. C’est sur cette capacité exceptionnelle de l’odeur sur nous que toute La recherche du temps perdu de Marcel Proust est fondée, par le biais de la célèbre madeleine. Or, nous avons tous en nous des centaines et des milliers de madeleines oubliées dont l’odeur retrouvée par hasard peut ouvrir la porte aux centaines et milliers de souvenirs qui y sont associés.

Cette capacité extraordinaire est employée en cosmétique et dans les produits d’entretien pour nous inspirer par exemple l’impression de « sentir le propre ». « Si ça sent le propre, c’est que c’est propre », conclut le cerveau qui a emmagasiné cette donnée. Il en est ainsi de toutes les odeurs utilisées à certaines fins grâce à une culture commune qui permet que nous ayons presque tous la même idée de ce que sent le propre. Malgré cela, nous nous différencions tous par une culture très personnelle, et une différence de genre – les femmes étant plus sensibles à l’odorat que les hommes – c’est pourquoi ces tentatives n’ont qu’une portée relative. C’est moins vrai en ce qui concerne la nourriture, liée à quelque chose de moins culturel et plus instinctif. Les boulangeries diffusant les odeurs de croissants chauds voient ainsi leurs ventes exploser par rapport à celles qui n’en diffusent pas.

Le pouvoir de l’odeur est exceptionnel, à tel point que nous pouvons nous en servir pour reprogrammer les humeurs inscrites dans notre cerveau. Si une odeur est associée à quelque chose de positif pour nous, la sentir quand nous n’allons pas bien peut nous permettre de retrouver une humeur positive. Néanmoins, cela ne peut durer dans le temps : le cerveau peut finir par associer cet ancien parfum au mal-être qu’il est censé régler.

D’une manière générale, on voit donc que le parfum est utilisé pour entrer dans un état modifié de conscience ou bien faire entrer l’autre dans cet état. C’est le cas d’un parfum utilisé dans un but de séduction. Son pouvoir n’est pas tout à fait établi puisque le parfum choisi peut très bien ne pas atteindre son but, mais c’est pour l’attraction exceptionnelle qu’il exerce d’abord sur celui qui le choisit et pour son secret impénétrable qu’on perçoit sans le maîtriser, qu’on utilise à défaut de le posséder. Le parfum s’emploie avant tout pour ce qu’il peut ou pourrait faire plutôt que ce qu’il fait réellement. C’est la porte qui ouvre sur le souvenir autant que sur le rêve d’amour et de séduction infinis.

Dans l’Antiquité, on employait des senteurs uniques mais on en mettait des parfums différents pour chaque partie du corps, selon des correspondances qui y étaient magiquement ou rituellement associées. On préférait des senteurs exotiques, tout comme on le fait aujourd’hui. Par ce moyen, symboliquement, si les pieds restaient ancrés sur la terre ferme, l’esprit s’envolait vers les pays lointains ou les cieux, les dieux étant les destinataires originels du parfum.

Dans la séduction, l’être aimé, destinataire du parfum, devient un dieu. L’instant fugace épouse l’éternité grâce au parfum porté qui inscrira le souvenir de celui qui le porte dans l’odeur. Ce pouvoir s’exerce aussi dans l’autre sens. Une rencontre avec une odeur qui ne se fait pas ou qui se fait mal et la magie n’est pas au rendez-vous. Ainsi, même si le parfum de la rose est apprécié depuis des millénaires, si  la personne que vous voulez séduire l’a senti uniquement sur sa grand-mère, ce sont les qualités et les défauts de celle-ci que vous ferez resurgir aux yeux de sa mémoire. La rencontre avec vous ne se fera alors peut-être pas ou se fera plus tard, quand le souvenir de la grand-mère ne se superposera plus au vôtre.

Alors, peut-on atteindre l’universalité de la séduction via le parfum ?

Dans le roman de Patrick Süskind, Jean-Baptiste Grenouille mourait démembré par une foule rendue folle de désir par le parfum qu’il avait créé à partir de la peau des plus belles femmes rencontrées. D’après le roman, on était au XVIII ème siècle. Aujourd’hui, le parfum aux phéromones promet la même chose, à partir de la même base : la peau de jeunes gens. Le parfum est censé agir de la même façon et entraîner le désir de façon aussi irrépressible qu’instinctive. Le secret, l’essence du parfum dans un objectif de séduction universelle semble donc avoir été atteint.

Une des seules limites à son pouvoir est celle-ci : qui peut accepter de devoir sa séduction à un philtre d’amour qui ne durera que le temps d’un effluve ?

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