Mois: mars 2015

Beauté, relativité et temporalité

Dans ce qu’on appelle Beauté, il n’y a jamais d’absolu, jamais de fixité et ce qu’une époque a pu adorer, a pu trouver beau et désirable, une autre époque le trouvera méprisable et se demandera comment on a pu qualifier cela de beau. Pas seulement une époque mais aussi une culture tout entière. C’est vrai d’un point de vue esthétique : les tableaux adorés à une certaine époque peuvent être aujourd’hui complètement méprisés, oubliés, et de tous les ouvrages écrits qui parfois furent des révolutions pour leur époque, la plupart paraissent aujourd’hui vieillis, et personne ne les lit plus hormis les spécialistes. Et ce jusqu’à ce que quelqu’un d’influent les remette à la mode, les fasse redécouvrir…ou pas.

Lorsque nous regardons les vieux portraits des reines et princesses engoncées dans leur corset, cachées dans leurs froufrous, dénaturées par leurs perruques, on a bien du mal à s’imaginer ce que leurs contemporains pouvaient trouver de beau en elles.

C’est que nous rêvons la Beauté sous forme d’absolu en oubliant qu’elle n’est que la manifestation d’un temps et d’un moment, et avant tout l’objet d’un jugement. Il n’y a pas de beauté s’il n’y a pas d’oeil pour la voir ni de juge pour déterminer selon des critères très relatifs si c’en est ou ça n’en est  pas. En somme, dans chaque estimation de la Beauté, il y a une grande part de leurre, de mythologie et de conditionnement car étant intégrés à notre époque, nous ne pouvons qu’en subir les valeurs et donc involontairement, se les voir imposer plutôt que les accepter consciemment.

Nos critères esthétiques sont d’ailleurs également relatifs à notre désir d’intégration sociale par conformisme ou au contraire notre désir d’émancipation par l’exploration de voies différentes. Et effectivement, une personne en mal de reconnaissance sociale fera les choix de tout le monde et valorisera ce que la société valorise en termes d’art ou de beauté physique tandis que la personne en phase avec son identité et son individualité saura voir la beauté en dehors de tout conditionnement, là où tout le monde ne la verra pas mais où elle se niche peut-être malgré tout.

Cela veut-il dire que cette personne autonome est capable de voir la beauté de Marie-Antoinette ou d’autres souveraines telles qu’elles parurent à leur époque, à travers leurs portraits ? Même avec une formation d’historien ou d’historien de l’art, c’est une chose rigoureusement impossible. Appréhender la beauté d’une princesse ou d’une reine d’autrefois de la même manière que le faisaient ses contemporains ne peut s’esquisser qu’à partir de ce que nous ressentons devant une photo de Kate Middleton, par exemple.

Car la Beauté est une relativité de relativité et s’établit selon des critères restreints à partir desquels elle est envisageable. Si nous prenons pour base ces souveraines ou princesses auxquelles l’imaginaire a toujours donné à priori une forme de beauté de convention, on peut déjà poser un cadre théorique et plausible qui fait pencher le jugement de beauté beaucoup plus du côté de critères sociaux stricts que de critères philosophiques et éthérés. Ainsi, la beauté va se trouver plus facilement du côté de l’élite sociale qui comprend aussi les signes extérieurs tels que la minceur, les vêtements de luxe et les soins esthétiques spécialisés et difficilement accessibles, une histoire glamour qui fasse rêver, dans lequel le peuple puisse se reconnaître, des actions remarquables augmentant le capital sympathie de la personne ainsi jugée et avant tout une adéquation entre ce que nous attendons d’elle et la façon dont elle y répond. Kate Middleton en tailleurs élégants et Béyoncé en body, c’est la beauté. Mais l’inverse ne marcherait pas. Et Marlène Dietrich en bombe sexuelle d’aujourd’hui, ça ne paraît pas vraiment concevable à tout le monde.

Ainsi la Beauté, même si elle se rêve éternelle comme les philosophes la projettent et comme chacun se projette bien malgré lui, elle n’est que l’affaire d’une circonstance, d’une histoire, d’une émotion et donc d’un moment seulement. C’est ce qui fait que les vêtements, les coiffures, les silhouettes, attitudes, oeuvres et gens se démodent. Ce qui est démodé est ce dont nous nous sommes désengagés.

Oui, car la Beauté, c’est aussi une forme d’engagement, un pacte invisible entre la personne qui voit et la personne vue. Et l’oeil, le public, ce qui juge la Beauté, cruels, entendent la revoir telle qu’ils l’ont conçue à partir du moment où ils ne s’en sont pas désengagés. Mais gare à ceux qui trahissent ce pacte sans même le savoir, et ceux qui incarnent la Beauté reconnue n’ont pas intérêt à y faillir ! Ce sont les réseaux sociaux qui rendent le mieux compte de ces phénomènes : le scandale et les insultes qui ont explosé à partir de photos jugées imparfaites de Renée Zellweger, Uma Thurman et Angelina Jolie montrent à quel point la beauté, aussi désirable puisse-t-elle paraître, s’avère en réalité l’aliénante prison du relatif érigé en absolu.

Marlène Dietrich, qui était peut-être plus lucide que belle, l’avait bien compris puisqu’elle vécut sa vieillesse cloîtrée, refusant de montrer à chacun son délabrement physique pour que ne soient conservées d’elle que des images de sa beauté projetée de façon absolue. D’ailleurs, quelles beautés deviennent des icônes incontestées hormis celles fauchées en pleine gloire, avant tout démystifiant vieillissement et donc tout désengagement?

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

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Amour et sacré

Les Anciens distinguaient l’amour spirituel qui avait Aphrodite Ouranie, fille du Ciel et de l’écume pour déesse, de l’amour physique avec une Aphrodite plus tardive, née de Zeus et Dioné. Dans notre expérience personnelle, il y a également une différence entre des amourettes peu marquantes et l’amour qui nous bouleverse, nous transforme, nous fait sortir de nous-même pour révéler un nouvel être et que nous recherchons tous.

En effet, de tous temps, pour chacun d’entre nous, l’Amour est la plus grande expérience qu’il soit donné de vivre à un individu. C’est celle qui est la plus désirée, la plus attendue, la plus imaginée dès lors qu’on perçoit à travers d’autres, réels ou fictifs, ce que ça peut être. Avant même de le vivre, les enfants se demandent avec qui ils se marieront, qui ils aimeront, comme si dans la réponse à ces questions résidait la clé du mystère de leur propre vie tout entière et de leur être profond.

Et ils ont raison. La rencontre amoureuse a tout d’une épiphanie, une manifestation du divin. Dans les yeux de celui qui aime, l’être aimé a toutes les qualités, toutes les perfections que n’ont pourtant remarquées à un tel degré aucune des personnes qui le connaissent sans en être amoureux. Or, la perfection est par essence la caractéristique du divin. Une rencontre conduisant instantanément au sentiment amoureux chez une personne ou les deux s’appelle d’ailleurs en français : « le coup de foudre », ce que recevaient les mortels qui avaient vu un dieu sous sa vraie forme, en pleine gloire.

La suite de la relation montre d’ailleurs la proximité qu’il y a entre l’amour et la dévotion, l’être aimé étant l’objet de tout le soin, toute l’adoration, la vénération que peut avoir un religieux envers la figure sainte à laquelle il s’est consacré. L’amoureux fou n’a en effet rien de la sincérité tiède du simple croyant qui dit quelques prières, va poser un cierge à l’église et remplit ses devoirs. L’être qui aime follement vit l’union avec l’aimé comme une expérience proche de l’extase connue des grandes saintes unies à Dieu dans des visions expérimentées et exprimées de façon troublante :

« Je voyais dans les mains de cet ange un long dard qui était d’or, et dont la pointe en fer avait à l’extrémité un peu de feu. De temps en temps, il le plongeait, me semblait-il, au travers de mon coeur, et l’enfonçait jusqu’aux entrailles; en le retirant, il paraissait me les emporter avec ce dard, et me laissait tout embrasée de l’amour de Dieu. La douleur de cette blessure était si vive, qu’elle m’arrachait des gémissements (…)mais si excessive était la suavité que me causait cette extrème douleur, que je ne pouvais ni en désirer la fin, ni trouver de bonheur  hors de Dieu. » Sainte Thérèse d’Avila. Le Livre de la Vie.

Ce genre de vision, d’expérience mystique vécue sur un mode amoureux, fusionnel et érotique n’est pas rare dans l’histoire du catholicisme pour celles qu’on appelait les « épouses du Christ », et ressemble à ce que nous vivons lorsque nous nous unissons à l’être aimé. Par ailleurs, dans les autres religions également, les traités d’amour, le Cantique des Cantiques de la tradition juive ou, beaucoup plus explicitement, le traité d’Amour d’Ibn-Arabî, établissent un lien évident et même inévitable entre expérience amoureuse et expérience mystique.

L’amour, c’est aussi  une sorte de possession telle qu’on y croit dans les sociétés qui ont conservé des traditions animistes et où les esprits jouent un rôle primordial dans la spiritualité. S’emparant de notre âme et de notre chair, l’amour nous brûle, nous possède, nous pousse à des actions incompréhensibles allant de la déprime à l’exaltation et qui nous font passer pour fous, comme ces possédés que l’on tente de soigner par la transe lors d’une lîla, cérémonie collective, nocturne et musicale destinée à la guérison d’une personne possédée par un djînn. Certains prêtres du Moyen-Age, d’ailleurs, tombés amoureux de femmes malgré eux, n’hésitèrent pas à les condamner pour sorcellerie, persuadés qu’elles les avaient envoûtés.

Enfin, l’amour humain ayant souvent été ce qu’on considérait comme faisant obstacle à l’élévation spirituelle, les maîtres hindous ont pu préconiser, pour éviter l’attachement à ce qui est mortel et impur, de voir Dieu en les personnes qu’on aime et ainsi aimer Dieu à travers elles pour convertir l’amour humain en amour divin.

Mais parfois, souvent même, on voit le divin naturellement dans la personne aimée, juste parce que l’amour, en soi, est un miracle où nous nous réalisons grâce à l’autre, comme jamais on ne l’avait fait auparavant :

Quitte à redevenir athée quand, descendu du nuage hallucinatoire créé par les hormones, le prince charmant ou la princesse se transforment en vilaines grenouilles qu’ils ont peut-être été dès le début tant l’amour comme la foi consistent finalement en une vision très personnelle, aussi contradictoirement aléatoire qu’absolue, de ce vers quoi tendre.

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Chair et symbolisme

Il est des mots, comme ça, qu’on emploie depuis toujours mais dont on ne connaît pas la signification exacte tant elle est recouverte par un emploi à sens presque unique et obsessionnel. Le mot chair fait partie de ceux-là. Dans le dictionnaire, la chair est définie comme le tissu conjonctif du corps que recouvre la peau. Autrement dit, la zone qui va du squelette à la peau tout en les excluant, c’est la chair. C’est une chose que nous comprenons tout à fait lorsque nous mangeons de la viande, de la chair, en bon carnivore – littéralement, mangeur de chair.

En revanche, lorsqu’il s’agit du corps humain, les choses deviennent plus floues parce que culturellement, dans un monde qui fut très chrétien, le sens moral a pris le pas sur le sens premier et la signification du mot chair, connoté négativement, désigne surtout ce qui est bas, vil, faillible et médiocre dans le vivant. Dans une société héritière du christianisme, la chair est le plus souvent associée à  la sexualité : « plaisir charnel » : au péché « le péché de la chair », et la pulsion irrésistible et condamnable : « la chair est faible ». Le tissu conjonctif comprenant muscles, vaisseaux, veines, artères, nerfs, tendons, organes, etc. et associé à de multiples fonctions allant du maintien de la vie aux diverses actions les plus complexes et variées concernant le miracle et la mécanique du vivant se trouve ainsi réduit par le langage aux actions les plus viles au premier rang desquelles la sexualité la plus dévoyée, celle qui se perd entre la volonté de plaisir et la pulsion incontrôlable.

Son étymologie déjà, impose au mot sa bassesse, car chair vient de « cadere », tomber, que l’on perçoit plus clairement dans le verbe choir auquel le mot chair ressemble tant.

Derrière cette chute se devine toute une idéologie que possèdent la plupart des religions qui opposent l’esprit, pur, spirituel et apte à rejoindre les sphères du Salut, et la chair, vivante, et donc entraînée par les plaisirs mais soumise à la souffrance, et finalement mortelle, si mortelle et si basse qu’elle finira en terre. Dans cette configuration, l’Homme est comme un moyen terme entre le plus haut et infaillible, Dieu, désigné souvent comme le Ciel, et le plus bas et faillible, l’animal, attaché à la Terre. Pris entre l’étau de ses contradictions, son esprit qui, rendu pur, peut le faire devenir semblable à Dieu, et sa chair qui l’entraîne vers le bas, l’Homme a toute une vie d’actions pour révéler dans quel plateau, pur ou impur, de la balance il va pencher.

Mais la chute, c’est aussi celle d’Adam et Eve, déchus – encore un dérivé du verbe choir – du Paradis, tombés du Ciel à la Terre pour avoir découvert leur nudité après avoir croqué la pomme de l’arbre de connaissance du Bien et du Mal. Dans le judaïsme, Dieu donne un ordre à Adam et Eve qui, ne le respectant pas, sont punis tandis que lui-même jamais ne déchoit. Dans le christianisme, en revanche, Dieu accepte de déchoir, de s’incarner, autrement dit, d’être dans une chair, pour vivre une vie d’homme par amour pour le genre humain.

Cette sensualité du christianisme, sa relation particulière à la chair se manifeste pour le croyant dans l’Eucharistie, consommation symbolique de la chair et du sang de Dieu incarné ainsi que dans le culte des reliques dont, outre des squelettes et des bouts d’os, on peut exposer à l’adoration des fidèles des momies entières dont les chairs, si elles n’ont pas pourri, sont néanmoins mortes. C’est paradoxalement avec la partie charnelle des saints que peut s’établir une connexion spirituelle qui élève l’âme.

Ce rapport ambigu à la chair, entre lieu de l’incarnation de Dieu en une figure historique nommée Jésus pour les chrétiens d’une part, et lieu de tous les péchés d’autre part, est peut-être ce qui entraîne la culture occidentale sur la voie de l’obsession maladroite pour le corps et la sexualité en même temps que leur condamnation inconsciente et donc la souffrance irrémédiable provoquée par cette contradiction qui le pousse justement à avilir tout ce qui est sexuel quand il faudrait au contraire l’embellir et l’élever.

Car dans les traditions hindoues et bouddhistes, si la chair, vile et mortelle, s’oppose également à l’esprit, de nature divine, la solution à ce dilemme se trouve dans l’intégration plutôt que dans la dissociation ou le déni. L’Homme étant corps et esprit, il est possible de se purifier, rejoindre Dieu et dépasser son état mortel et charnel par les disciplines corporelles telles que le Hâtha Yoga ou, à l’extrême et dans un cadre strict, ritualiste et rigoureux, le Tantrisme de la main gauche consistant à manger de la chair, boire de l’alcool et à pratiquer la sexualité là où les autres pratiques ascétiques l’interdisent. La voie privilégiée de ce dernier Salut étant justement la femme et son corps, manifestation de la Grande Déesse, pure énergie dont procède le monde.

Entre temps, en Occident, la religion étant devenue la consommation, on vend des cours de soi-disant Tantrisme, qui bien sûr et heureusement n’en est pas, à des couples blasés en mal d’exotisme sexuel, et pour comble d’absurdité, quand les magazines ont envie de voir augmenter leurs ventes, ils annoncent un article sur le sujet, débarrassé de toute considération spirituelle qui n’intéressent personne, avec parfois, ce slogan évocateur : « Tantrisme, croquez la pomme ! ».

L’élévation spirituelle par la chair, ce n’est pas pour tout de suite, apparemment…

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Echodecythère a un an !

Il y a un an, j’ouvrais ce blog après avoir conseillé à quelqu’un d’en faire un et sans même savoir ce que ça impliquait. Je ne connaissais pas du tout l’univers des blogs, et je n’avais dans la tête qu’un projet général de textes concernant la Beauté et l’Amour sous l’angle des sciences humaines et de photographies avec pour motif récurrent la Vénus de Milo. J’étais persuadée que je ne pourrais alimenter le blog au-delà de 4 à 6 mois.

Voici maintenant 1 an que je le fais avec plaisir et avec la certitude que c’était une des meilleures choses à faire. A tous les niveaux, je me trouve désormais plus riche d’expériences et de satisfactions dont j’ignorais tout !

Si le blog est alimenté grâce à mes articles, sachez que c’est d’abord grâce à votre soutien, votre lecture, votre confiance que cela se fait dans la durée. Car malgré une modeste fréquentation, le site a bénéficié depuis le début d’encouragements et de suiveurs et c’est eux qui fondent les motivations, l’envie, mieux que n’importe quoi d’autre. Un blog, c’est comme un nouveau-né que des tuteurs aident à bien grandir et à qui ils apprennent à marcher.

Grâce à ce blog, j’ai aussi découvert l’univers des autres blogueurs et je compte parmi eux des gens que j’apprécie, qui me font rire, réfléchir, qui m’apprennent des choses et avec qui je partage avec plaisir.

C’est pourquoi, pour cette excellente année passée sur WordPress en votre compagnie et dans la blogosphère, Aphrodite et moi vous adressons un grand merci !