Aphrodite

Exposition Eloge de la Beauté

Dans l’article précédent, vous avez découvert le parfum antique reconstitué que j’étais allée découvrir au musée archéologique d’Athènes. Ce parfum était présenté dans le cadre d’une exposition thématique sur la beauté qui comprenait beaucoup d’objets, mais aussi beaucoup de gens devant les vitrines.

De par mon activité, bien évidemment, j’ai plus été portée à photographier les pixies – boîtes à cosmétiques – et autres flacons de parfum remarquables rencontrés lors de l’exposition, et ce d’autant plus volontiers que je n’attendais qu’une chose : sentir le liquide rose dans le ballon – raison pour laquelle j’étais venue. Cadrer correctement une photo quand il y a beaucoup de gens autour de vous qui s’agite et s’excite, c’est vraiment difficile.

Car la beauté reste un thème universel et teinté de soufre. Dans la salle d’exposition, il y a plus de monde que dans les autres pièces du musée. Alors, oui, on a choisi des pièces d’exception, et par rapport aux flacons existant déjà et étant proposés à l’étage, ici, sont présentés préférablement ceux avec des matériaux remarquables ou des scènes de toilette et d’esthétique – comme des sortes de mises en abîmes, de petits miroirs sur le passé – tel ce petit miroir ouvert sur les genoux de cette minuscule et remarquable Aphrodite.

Aphrodite, c’est elle qu’on est venu voir, et c’est surtout elle qu’on trouve représentée, en petit ou en grand, sur les abalastres, les statues, elle qui domine l’exposition et les commentaires du guide grec, qui, en anglais, raconte que la beauté est ce que tout le monde désire, recherche, et que les femmes cherchent toutes à séduire et c’est normal, etc..Mais bien sûr, il y a des Françaises dans cette expositions qui commentent dans leur langue : »C’est un peu caricatural… »Moi aussi, je suis Française. Mais j’ai créé ce blog et même si j’aimerais qu’elle ait raison…

Ce guide, lui, il est Grec. Comment ça se passe, d’ailleurs, la beauté, en Grèce ?

Les femmes y conservent quelque chose d’ultra-féminin dans la manière d’être sages. Les cheveux y sont toujours longs et détachés, les coupes de cheveux et les coiffures jamais folles, artifices laissés plutôt aux hommes. Globalement, le maquillage y est discret et les bijoux plutôt absents, hormis souvent un piercing de nez pour les plus jeunes, préférablement un anneau. Le sourcil, lui, est bien travaillé – mais c’est devenu une constante un peu partout depuis ces dernières années, sans doute venue des pays arabes.

Parallèlement, on rencontre un autre type de jeunes femmes plus sexuellement agressives, courant dans les Balkans et les pays slaves, chez qui décoloration, maquillage et sur-valorisation annoncent la couleur. A la limite, même, dans cette sur-fémininisation, il y a quelque chose d’un peu viril, du point de vue grec ancien : le côté actif de la féminité. Une féminité sur-jouée, sur-travailée dans un but précis, a forcément quelque chose de prospectif, d’agressif, propre à ce que le Méditérranéen attribue à la virilité.

Alors, ce guide, un peu caricatural ?

Des femmes qui peuvent se permettre un laisser-aller androgyne à la limite physique de la masculinité et qu’on pourrait qualifier d’absence de recherche minimale de beauté, je n’en ai pas rencontré, même pas chez les femmes âgées. Je pense donc que cet homme sait de quoi il parle et que d’une culture à l’autre, nous pouvons prendre certaines choses pour superficielles. Mais si elles n’étaient pas si structurelles, elles ne modèleraient certainement pas silencieusement mais si complètement une société.

Nouvel article Labo de Cléopâtre : Flacons du musée archéologique d’Athènes

Cet article et photos sont la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

 

Publicités

Le parfum d’Aphrodite ?

Si sur le blog sont développés des articles qui demandent réflexions et construction, la Page Facebook du Labo de Cléopâtre – qui mêle nouveautés de la boutique, créations parfumées, images d’art ou nouvelles archéologiques – véhicule des informations plus fugaces.

C’est ainsi qu’à la suite d’une recherche sur Athènes  où je devais me rendre en octobre, j’appris par un article en ligne pour voyageurs, ici que le musée archéologique y avait ressuscité le parfum d’Aphrodite. Le parfum d’Aphrodite ? Un rêve quand on a créé Echodecythère, le domaine d’Aphrodite, une aberration quand on a créé le Labo de Cléopâtre et qu’on sait qu’il n’y eut jamais de parfum d’Aphrodite qui puisse se prétendre ressuscité. Une appellation qui doit sûrement faire rêver par son évocation mythologique, érotique et racoleuse puisqu’on la retrouve dans un autre titre à propos du même événement.

Certes, c’est une absurdité pour moi qui recréé ces parfums anciens, néanmoins, je partage l’article sur la Page FB pour les informations qu’il contient et surtout parce qu’en tant que créatrice de senteurs anciennes, habituée à refaire les parfums selon les recettes des médecins de l’Antiquité au plus près de la manière dont ils les ont transmises dans leurs écrits, si moi je ne ne fais pas, qui le fera ?

Et bien entendu, je garde en tête l’information pour mon voyage et n’ai de cesse de me renseigner sur le lieu où se trouve ce fameux musée car je ne suis jamais allée à Athènes.

Le parfum est présenté dans le cadre d’une exposition « Les aspects du Beau », qui réunit de magnifiques pièces de l’Antiquité autour de ce qu’on considérait comme la Beauté. La première à nous accueillir est l’Aphrodite pudique, en tête de cet article. Dans le fond de la pièce, dans un ballon de verre de chimiste transparent, vissé au mur et le col protégé par une grille, apparaît le fameux parfum.

Tant qu’il n’a pas révélé son secret olfactif, un parfum, au visuel, c’est tout et c’est rien. Celui-là, il est rose fuschia, presque rouge, et c’est notamment pour ça qu’il attire l’oeil. Il est aussi mis en scène grâce à un éclairage accentué et des panneaux tendus de tissu noir pour le mettre en valeur. Impossible de le manquer, donc ! Il faut dire qu’au milieu des statues et des objets anciens d’une grande beauté, sa présentation dans du matériel de laboratoire de chimie fait tache. Pourtant, ce n’est pas pour ça qu’il est rouge. Dans l’Antiquité, les parfums huileux étaient en effet teintés en rouge.

 

img_7887 (1)

Alors, qu’est-ce que ça sent ? Et comment ça sent ?

Ca sent bon, ça sent la rose, ça sent les ingrédients naturels de qualité, et ce de façon puissante. La rose – qui n’était pas un ingrédient exotique mais courant – et un autre aromate européen assez simple et délicieux – tel que coriandre, romarin, sauge, je ne sais pas trop -. Le résultat est vraiment excellent d’un point de vue qualitatif.

D’un point de vue technique et historique, pourtant, la senteur est trop puissante pour un parfum antique dont la recette entraîne une durée de réalisation malgré tout limitée dans le temps, ce qui impose nécessairement une intensité plus faible à l’odeur – problème auquel je suis confrontée en permanence à l’atelier – mais qui devait entrer aussi dans les données culturelles puisque choisies pour des raisons symboliques et magiques – ce que chacun oublie un peu trop.

L’autre problème majeur est le solvant, le « corps » du parfum, comme disait Pline. Ici, ce n’est pas de l’huile, comme c’était le cas dans l’Antiquité – et tels que je les reproduits dans mon atelier avec les aléas que ça comporte – mais de l’alcool. Un choix qui se comprend pour un produit soumis aux bactéries de millions de visiteurs curieux de cette ancienne fragrance, car la solution est en effet stérile et sans danger. Pourtant, cela a une incidence réelle au niveau de la tenue du parfum et de son intensité. Il n’est ainsi pas de choix, pas de sacrifice technique qui ne se fasse au prix de l’odeur elle-même, tout excellent qu’ait été ce parfum.

Finalement, ce parfum, qu’est-ce que c’est ?

C’est un produit fait par une grande marque grecque de cosmétiques et parfumerie, KORRES, qui s’exporte bien et qui a bonne réputation; une valeur sûre pour ceux qui veulent s’assurer que c’est fait par quelqu’un qui sait. Sauf que c’est une notion contemporaine, les parfums n’étant pas conçus par des chimistes dans l’Antiquité mais par des artisans, parfumeurs de profession ou médecins apothicaires en accès direct avec les matières premières.

La notion « parfum d’Aphrodite » des articles français est bien sûr racoleuse, la déesse, ayant bien, selon la mythologie portés des parfums dont elle est aussi la déesse, aucune recette ne peut se targuer d’avoir été décrite comme son parfum, ce qui amplifie d’ailleurs son pouvoir d’évocation comme savent le faire le Nectar et l’Ambroisie dont elle se nourrissait.

L’exposition précise : parfum de l’époque mycénienne.

img_7890 (1)

Au musée archéologique lui-même comme dans les livres d’historiens spécialisés sur les parfums de l’Antiquité, on apprend que ce qui reste de la parfumerie antique et de l’idée qu’on peut se faire d’un parfum aussi ancien que l’époque mycénienne – de 1650 à 1100 av J-C – ne consiste qu’en des listes de plantes aromatiques sans mentions de quantités, recettes, techniques, ni produits finis. Autrement dit, il ne reste pas grand-chose.

img_7865 (1)

img_7866 (1)

Si on le recoupe avec les informations données par les médecins ou botanistes tels que Galien, Dioscoride ou Théophraste, le parfum présenté constitue une recette tout à fait probable – de laquelle est bien sûr exclue l’alcool comme solvant, et l’origine de cette couleur rouge, autrefois dévolue au cinabre, minéral toxique, les matières premières brutes qui ont de fortes chances d’avoir été – par commodité, et ça se comprend – des huiles essentielles. Tout l’inverse de ce que j’utilise en atelier pour recréer des parfums anciens qui ne soient pas que dans l’odeur mais dans la matière également, tout détail conservé sur le produit d’origine étant une dimension de vérité ajoutée et des informations précieuses.

 

 

Parfum F5

 

Cet article et photos sont la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

Reflet de Cythère (11)

Dans Reflet de Cythère, un poème, texte littéraire ou autre permet d’éclairer un peu un aspect de la déesse Aphrodite ou de son culte.

Aujourd’hui, c’est un petit bijou que je vous propose. Il nous vient de la poétesse grecque Nossis qui vivait au III ème siècle avant notre ère. Il ne reste d’elle qu’une dizaine d’épigrammes et rien de connu sur sa vie, pas même sur le lieu où elle vivait.

Mais le poème qui suit est si beau, si célèbre, et lui donna une telle réputation qu’on a pu dire d’elle que le dieu Amour fondait lui-même la cire pour ses tablettes ! A l’époque de Nossis, en effet, le stylet s’enfonçait dans la cire pour y graver la poésie qu’on recopiait plus tard, notamment sur papyrus. C’est grâce à ça qu’elle est ainsi parvenue jusqu’à nous.

Ici, la déesse de l’Amour paraît sous le nom de Cypris. On lui donnait ce nom parce qu’elle était censée être née à Chypre.

Eloge de l’amour

« La douceur de l’amour surpasse toutes choses,

Croyez-m’en, moi, Nossis. Le miel a moins de prix.

Celle qui n’a pas eu le baiser de Cypris

Ne sait pas distinguer quelles fleurs sont les roses. »

Anthologie Palatine. V, 170

Dernier article du Labo de Cléopâtre : Importance des matières premières

Aphrodite, douceur et rage

Aphrodite, déesse de l’Amour et de la Beauté, est associée à d’autres caractéristiques ou bien, voit son caractère se préciser au fil des récits mythologiques, ou se révéler dans des qualificatifs qui la décrivent et qui reviennent tout au long des épopées : les « épithètes homériques ».

Aphrodite est ainsi souvent qualifiée de « tout sourire », qui révèle son caractère enjoué et charmeur. Un sourire d’une importance capitale dans les rapports sociaux qu’une femme entretient grâce à l’image qu’elle renvoie à celui qui la regarde, la juge, la condamne ou l’admire. Cette expression qui éclaire le visage, l’illumine, semble rendre la femme tellement accessible et aimable qu’elle est exigée sur les photographies engageant le commerce, ou quand le contact avec l’autre et la clientèle sont nécessaires.

La douceur d’Aphrodite, c’est aussi celle de la fragilité. La déesse de l’Amour, de par sa nature douce et délicate, est la première parmi les Immortels à être blessée sur le champ de bataille opposant Achéens et Troyens. De la même manière, elle est celle qui est la plus impliquée, la plus investie dans ses histoires d’amour avec les Mortels. Plusieurs textes classiques racontent ainsi son grand deuil lors de la mort du bel Adonis, son amant, tué par Arès rendu jaloux par leur relation, et qui a pris la forme d’un sanglier pour éliminer son rival. Dans le Dialexis de la rose, Procope de Gaza explique comment, à la suite de ce deuil, Aphrodite éperdue, se blessant aux épines des rosiers, fit passer les roses de la couleur blanche à la couleur rouge en y faisant couler son sang.

C’est une histoire de métamorphose, comme il en existait beaucoup dans la mythologie. Le texte précise : »Son corps était d’une grande délicatesse (qui d’autre, il faut le préciser, l’eût été plus qu’Aphrodite) » Un corps d’une grande délicatesse, et une blessure de plus pour la déesse douce et délicate.

Sa douceur, c’est aussi son implication dans la vie des Mortels avec lesquels elle se lie, par l’amour pour un homme ou la faveur accordée à ses protégés. Certes, les autres dieux peuvent entretenir des liens particuliers d’amitié avec les Mortels qui traversent leur destin, comme Athéna avait créé des liens avec Ulysse et Artémis avec Hippolyte, ou d’amour, comme certains dieux avec des Mortelles qu’ils ont séduites. Il existait pourtant une frontière au-delà de laquelle le lien entre Mortels et Immortels ne pouvaient plus avoir de relations : celles de la mort, justement.

Pour les Immortels, le contact avec un cadavre était une impureté, un tabou; assister à la mort leur était interdit. C’est pourquoi, au moment de mourir, Hippolyte est abandonné par Artémis dont il est pourtant un ami très cher. Un tabou qui n’a pas l’air d’arrêter la déesse de l’Amour. Au chant XXIII de l’Iliade, on apprend que le cadavre d’Hector est protégé de la putréfaction grâce aux soins que lui apporte l’Immortelle : « Autour d’Hector, cependant, les chiens ne s’affairent pas. La fille de Zeus, Aphrodite, nuit et jour, de lui les écarte. Elle l’oint d’une huile divine, fleurant la rose, de peur qu’Achille lui arrache toute la peau en le traînant. »

Un soin jaloux qui pourrait bien avoir pour origine l’Amour dont elle est la divine incarnation, tout comme dans l’Enéide, le soin et la protection de son fils Enée seront constants.

Et pourtant, malgré tout son amour, Aphrodite est une déesse qui peut être tyrannique envers ceux qu’elle aime. Voici ce qu’elle dit à Hélène qui lui tient tête et refuse de faire ce qu’elle dit : « Arrête, malheureuse, ou je te laisse à ma colère. Crains que mon fol amour pour toi ne se transforme en haine et que je ne provoque, entre Troyens et Achéens, des haines sans pitié dont tu périrais misérable. » Un cas loin d’être unique pour cette déesse dont les colère et les vengeances sont célèbres.

Certes, les Olympiens ont leur caractère, et les Anciens étaient autant soucieux de leur colère que de leur faveur. Néanmoins, seuls ceux capables d’un grand amour sont aussi capables d’une grande haine, à la manière de Tosca, le personnage de l’opéra de Puccini, sentimentale, tendre, ardente amoureuse autant que jalouse et rageuse meurtrière de l’odieux Scarpia; comme si la force de sentiments d’amour amenaient forcément une force contraire en cas de contrariété, dans un équilibre nécessaire.

De façon plus élémentaire encore, on peut songer au dieu de l’Ancien Testament : « Moi, Yahvé, je suis un dieu jaloux. » Parce qu’il a élu un peuple, semble dire le texte, parce qu’il l’aime plus que les autres, son amour se transformera en colère et en punition chaque fois qu’il se sentira trahi dans cet amour. Attention aux dieux d’Amour : ils sont aussi ceux qui se transforment le plus facilement en dieux de colère et de haine, tant ces deux sentiments sont les deux faces d’une même puissance émotionnelle.

Méfiez-vous toujours des sentiments d’un dieu ou d’un Mortel qui vous aime trop fort; chaque puissance de sentiment contient en elle son contraire, et ce qui vous a tant nourri pourrait bien alors vous engloutir.

Photo à la Une : Aphrodite et Hélène sur une amphore du V ème siècle av J-C .www.theoi.com )

Dernier article Labo de Cléopâtre : les encens aphrodisiaques

Cet article est la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

Aphrodite a-t-elle des porcs à balancer ?

Mon petit blog qui réfléchit la beauté, la séduction et les rapports hommes-femmes pouvait-il faire l’impasse sur les mouvements de société ? D’une manière ou d’une autre, il ne s’est jamais privé, même basé sur la culture classique, de réfléchir sur les faits de société. Il n’est pas une seule histoire, un seul mouvement culturel ancien qui dure sans un message d’actualité.

Quand on regarde la déesse Aphrodite et ce qu’elle représente, personne ne ressent l’incongruité, l’exagération, la fausseté d’un personnage mais, sans croire forcément à la déesse, chacun au contraire, reconnaît la force et la pertinence de cet archétype dans sa propre culture. Notre attirance et notre déférence viennent de là, et il y a de l’Aphrodite en certaines d’entre nous plus qu’en certaines autres.

L’affaire Weinstein – qui a éclaté à l’instigation du fils de Woody Allen – scandalisé par son père qui avait trompé sa mère avec sa fille adoptive encore mineure – a éclairé plus que jamais la violence  sexuelle persistante entre hommes et femmes dans le monde apparent d’égalité de l’Etat de droits. Les chiffres officiels oscillant d’1 femme sur 2 à 1 sur 3 ayant subi des violences sexuelles raconte plus une histoire de droits bafoués que respectés.

Mais l’affaire Weinstein, c’est aussi la culture populaire, les films que vous connaissez depuis toujours, les actrices que vous avez aimées et le prix qu’elles ont payé pour avoir ce droit-là. De fait, c’est l’histoire de chaque femme, parce qu’on ne va pas vous faire croire que les inégalités hommes-femmes et les violences se sont mises à apparaître soudainement. Et pourtant, tout d’un coup, une prise de conscience qui éclate comme un coup de tonnerre déchaîne les angoisses d’une purge comme à l’époque de la Révolution culturelle, de part et d’autre des camps représentés. Car si Joey Star craint que cela dérive en purge d’après guerre, une mère de famille anglaise refuse qu’on enseigne à son enfant la Belle au bois dormant parce que le baiser n’est pas consenti.

La mythologie tout entière est pleine des viols des dieux sur les déesses, les nymphes et surtout les mortelles. Partout, les bâtards de Zeus, nommés des Héros, ont fondé de nouvelles dynasties sur le viol de leurs mères, Io, Europe, Sémélé, etc. On pourrait se dire qu’on ne connaissait pas d’autre méthode à l’époque…Pourtant, Homère raconte comment Héra a revêtu la ceinture d’Aphrodite et séduit Zeus pour l’éloigner du combat qui se jouait entre Troyens et Achéens. Le père des dieux leur fait apparaître alors un nid d’amour. Aphrodite, allant séduire Anchise dont elle est amoureuse, s’organise une belle nuit d’amour, tout comme Athéna l’offre à Ulysse et Pénéloppe en faisant prolonger la nuit lors du retour du héros après vingt ans d’absence.

Aphrodite, déesse de l’Amour et des rapports sexuels, a elle a aussi été outragée, et bien qu’on l’ait souvent représentée nue, l’a d’abord été dans des postures pudiques et a plutôt été connue habillée pour les Anciens. Déesse à la sexualité facile, elle n’en était pas pour autant une déesse objet mais était seule, parmi toutes les autres, à abandonner son corps au gré de sa passion et de ses inclinations. En somme, Aphrodite ressemble trait pour trait à la femme contemporaine car elle seule avait, par droit exclusif et divin, la liberté amoureuse et sexuelle.

Les violences sexuelles faites aux femmes s’inscrivent dans l’histoire de toutes les autres inégalités, celles faites aux enfants, de la loi du plus fort sur le plus faible et qu’on retrouve depuis la nuit des temps et à tous les stades de la société. Ce sont des violences qui fonctionnent aussi grâce à un réseau de complicités aux raisons variées : habitude, peur, loi du silence, intérêt quelconque et personnel à protéger le coupable, misogynie revancharde. Il n’est pas étonnant que ce soit un homme déjà traumatisé par une situation semblable dans son histoire personnelle qui ait fait éclater l’affaire plutôt qu’une femme qu’on se serait soudain mis à écouter.

Car quand on est un peu honnête : j’ai un porc à balancer, moi, ma mère, ma fille, des femmes dont j’ai entendu parler, parfois au sein de leur propre famille, plusieurs amies. Remontez les histoires de femmes que vous connaissez ; est-ce que vous n’arrivez pas à peu près au même nombre ? Et si on comptait les femmes, enlevées et violées dans la mythologie, combien en trouverait-on ?

Si un problème de société n’a pas changé depuis l’apparition de la littérature, il y a bientôt trois millénaires, c’est que les conditions de sa longévité sont dans la culture elle-même. Et c’est par la culture qu’il va falloir désormais les affronter et cesser de leur donner une place négligeable, un motif parmi tant d’autres car faisant partie de notre fond culturel. Certaines choses faisant partie de notre fond culturel font partie de notre passé : si on parvient à imposer les conditions de la laïcité au point que les enfants ne connaissent plus les noms des saints, des anges, les symboles chrétiens, comment ne pas être à même d’imposer les conditions du respect et de l’égalité dans les rapports entre les sexes ?

Ayant étudié la littérature, que dois-je vous dire de la place qu’y occupaient les femmes, à part celle que leur donnait la société ajoutée à celle que leur donnait l’écrivain qui, ayant le pouvoir des mots qui vont compter, a le pouvoir sur la mémoire d’une langue ? Ce mélange d’évolution lente et de hasard est la matière même de l’Histoire, avec sa grande hache. Une histoire à laquelle tout le monde a participé. On sort maintenant, après l’avoir interdit, une édition commentée de Mein Kampf pour que son poison ne se répande pas dans les consciences, par le biais d’un sage recul et de l’intervention de savants.

C’est Aphrodite qui vous le dit : Oui, la langue et la culture sont les reflets d’une histoire, d’une époque, les éradiquer, censurer ou travestir est ridicule, tyrannique et mensonger. Mais quand ça vous a arrangé, vous avez su faire des choix pour vous donner les moyens du changement. Un jour, vous devrez aussi vous pencher sur l’image que la culture a renvoyée de nous, les femmes, et devrez faire de ce problème une vraie discipline ou un vrai sujet de sciences humaines, si vous voulez avoir l’air d’instaurer l’égalité à laquelle vous semblez prétendre. Sinon, quelqu’un risque de vous en demander des comptes, et comme souvent quand il est un peu tard, ça ne se fera pas forcément de façon paisible et raisonnable pour tous.

Soyez sourde à toute récupération politique, si vous avez une histoire personnelle lourde que vous voulez partager pour vous enlever un fardeau et ne pas vous sentir seule, allez ici : Balance ton porc

Nouvel article Labo de Cléopâtre : Brûle-parfum de l’Antiquité

Cet article et ces photos sont la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

Philosophie d’Aphrodite

Dans une culture, tout ce qui concerne les grands sujets théologiques ou mythologiques est toujours complexe, si ce n’est contradictoire. On pourrait chercher des points communs, des unités dans les récits, les représentations, les façons de parler d’une chose ou d’une autre, il ne s’en trouverait jamais de manière absolue.

Aujourd’hui, on opposerait sûrement l’Amour à la Haine, et on le faisait déjà autrefois, mais il se trouva pourtant des représentations d’Aphrodite guerrière comme il nous reste des statues d’Aphrodite pudique, ce que nous associons pourtant mal à une déesse des prostituées, par exemple. Mais il est bien d’autres contradictions concernant la déesse de l’Amour et de la Beauté, non seulement à propos des récits qui parlent d’elle, mais aussi sur le genre d’idées qu’elle inspirait et qu’elle inspire parfois encore.

Dans les mythes, la déesse de l’Amour et de la Beauté apparaît surtout comme une belle semeuse de trouble qui a couché avec la plupart des dieux, a provoqué la guerre de Troie et puni quelques Mortels pour leur insoumission, voire sacrifié certains d’entre eux pour sa vengeance personnelle. Ce qui la distingue est sa beauté, sa douceur et son sourire qui sont les qualificatifs qui s’attachent à son nom. La tradition littéraire en lien avec l’épopée et la tragédie en fait plutôt une déesse superficielle, proche de ces Vénus de la Renaissance, belle et charmante, sans aspérité autre que quelques colères vite oubliées. Sa nature douce la pousse aux intrigues amoureuses et aux actions inconsidérées, proches de celles qu’on attribua de tout temps au féminin, laissant sous ce prétexte toute sa vie la femme sous tutelle masculine.

Pour les poètes, en revanche, Aphrodite, plus essentielle, est la déesse qui impose sa loi à tous : »Aphrodite est cruelle en nous forçant d’aimer« , dit Sappho. Sophocle lui-même lui a consacré un poème, « la puissance de l’Amour », traduit par Marguerite Yourcenar, où il évoque sa capacité à soumettre tout le vivant :

« …Et en tout lieu, dans l’univers,

L’âme vivante et respirante le reçoit

Et se soumet, aussi bien le poisson qui erre

Dans l’océan, que le quadrupède sur terre;

Pour les oiseaux et pour la bête carnassière,

Pour l’homme, pour les dieux immortels, il est Loi… »

Le poème conclut par cette phrase évoquant presque un monothéisme aphrodisien : « Et Cypris règne seule.« . Cypris, déesse de Chypre, un des noms de la grande Aphrodite.

Ce point de vue n’est pas que poétique, et avant le triomphe de la pensée platonicienne, celle d’Empédocle, philosophe brillant, d’une élégance insolente, empruntait aux Upanishad – l’ensemble de textes philosophiques de la religion hindoue – le concept de cycle perpétuel de l’univers sous les effets de l’attirance et de la répulsion qui en forment les mouvements apparents. Apparents, car pour les Upanishad comme pour Empédocle, tout est Un, et la matière qui se reforme, le corps qui naît après la mort d’un autre, tout est fait des mêmes éléments de l’univers.

Si dans les Upanishad le système philosophique va plus loin, spéculant à partir de cette logique sur la fin du cycle des renaissances et le retour possible à son unité originelle par une ascèse appelée yoga, les fragments conservés d’Empédocle n’ont pas l’air d’aller plus loin que d’expliquer l’univers, de constituer une cosmologie.

Et Aphrodite, dans tout ça ?

Au coeur du système d’Empédocle, la déesse joue un rôle majeur « en nous forçant d’aimer », comme disait Sappho. En tant qu’être unique, nous venons de l’union d’un homme et d’une femme, du multiple, donc. En aimant à notre tour, nous perpétuons le cycle. Pour la pensée asiatique d’origine hindoue, la vie contient en elle la mort et la mort contient la vie dans le cycle de morts et de renaissances incessantes. Dans ce système, le désir agit comme un aimant, nous entraînant dans une série d’actions qui nous enchaînent au karma, tout comme peut le faire conjointement et de façon inverse la répulsion.

Pour Empédocle, c’est l’Amour et la Haine qui nous font agir; et l’Amour, il le nomme Aphrodite : « Amour, qu’on nomme aussi Aphrodite et Délice. »

« L’un devient multiple, et le multiple, motion incessante, redevient l’Un. (…)Les éléments qui ne sont qu’Un forment l’Unique, sous l’effet de l’Amour, et tantôt sous le froid empire de la Haine, ils forment l’Innombrable. »

Cette qualité d’Aphrodite de réunir le multiple en l’Un permet d’autres raisonnements inattendus chez Empédocle : « Aphrodite a uni sous son joug les 2 yeux, Infatigable paire; à eux deux, ils produisent l’image unique« , répondant ainsi à la question que devaient se poser les Anciens : « Comment deux yeux parviennent-ils à ne former qu’une seule image ? »

Enfin, Empédocle, un de ces nombreux philosophes végétariens de l’Antiquité inspirés par l’Inde, semblait dire que les premiers sacrifices, destinés justement à la déesse de l’Amour, se faisaient sans faire couler le sang, insinuant sans doute que les sacrifices venus après et destinés aux autres dieux constituaient une cruauté autant qu’une régression.

La souffrance de l’animal n’a donc pas été qu’un souci contemporain.

Labo de Cléopâtre : un cosmétique antique : l’huile de ricin

Cet article et cette photo sont les propriétés du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

Reflet de Cythère (8)

Dans Reflet de Cythère, un texte ancien nous éclaire sur le culte d’Aphrodite ou sur ses caractéristiques ou la manière qu’on avait de la concevoir.

L’épigramme qui suit est signée Asclépiade de Samos dont il ne reste pratiquement rien et dont nous ne savons pas grand-chose non plus sauf qu’il vécut au III ème siècle av. J-C et écrivit de la poésie érotique. Les épigrammes étaient à l’origine de courtes poésies gravées sur des monuments funéraires ou de commémoration devenues au IV ème siècle un genre poétique à part entière destiné à parler de certains sujets.

Le poème qui suit, très imagé, marque l’esprit durablement une fois qu’on le connaît car on a rarement parlé aussi bien d’amour, mais surtout de sexe sans pour autant l’évoquer directement. Ainsi, à la question : « Qu’est-ce que faire l’amour pour deux êtres qui s’aiment ? », Asclépiade de Samos répond naturellement : »s’offrir mutuellement en offrande à la grande Aphrodite, sous son nom de Cypris ou Cythérée, peu importe. ».

Le corps de l’être aimé qui donne et reçoit le plaisir est l’offrande.

Comment le dire de façon plus belle ?

 

La cachette des amants

« Douce en un chaud midi une boisson de neige,

Doux au printemps les vents légers, les flots cléments,

Lorsque l’hiver enfin a levé son long siège.

Mais plus doux le manteau qui couvre deux amants,

Couchés sur le sol tiède, également épris,

Et se donnant l’un l’autre en offrande à Cypris. »

Anthologie Palatine. V. 169

Traduction Marguerite Yourcenar dans La couronne et la lyre. Poésie Gallimard

Nouvel article Labo de Cléopâtre : Que nous apprennent les recettes de beauté de Cléopâtre ?

Si je n’étais pas dans un musée…

IMG_5157

…je retournerais à mon lieu de naissance, la mer.

Aphrodite pose

Je contemplerais au lieu d’être contemplée…

Aphrodite seins

Je laisserais le froid durcir mes tétons de marbre.

IMG_5127

Comme vous, je rêverais d’amour et d’infini devant l’immensité du ciel.

Aphrodite ciel

Et, libre, je rejoindrais cet Infini…

Cet article et ces photos sont la propriété du site Echodecythere. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

L’importance cachée d’Aphrodite

Qui a lu quelques mythes mettant en scène la déesse de l’Amour et de la Beauté peut s’étonner d’un tel titre. En effet, dans beaucoup d’histoires, Aphrodite est loin d’avoir le beau rôle, passant pour une déesse superficielle, vaniteuse, colérique, aussi oisive qu’impudique et débauchée. Cette image de la déesse est étrangement conforme à l’opinion que se faisaient de la femme les prédicateurs chrétiens qui craignaient sa superficialité, sa beauté autant que sa débauche, sa paresse et ses caprices.

Une coïncidence ? Sûrement pas. Les recherches en psychologie ont pu démontrer que si nos émotions sont universelles, notre façon de nous représenter les archétypes et de construire notre psychisme sont relatifs à notre culture, laquelle a commencé avec les mythes. Si bien que par exemple, là où en Occident on reconnaît le complexe d’Œdipe comme une phase de la construction de l’individu, le Japon, qui ne s’y retrouve pas, connaît un complexe d’Ajaze où le fantasme du meurtre du père et la culpabilité que cela génère sont remplacés par le désir de la mère de tuer son enfant et se résout par le pardon mutuel. Une histoire racontée dans leur mythologie.

D’autre part, les multiples variantes des mythes, qui peuvent être contradictoires, témoignent des changements de mentalité dans une société ou une plus grande perception des phénomènes psychiques ou sociaux mis en scène dans les histoires vécues par les dieux. Ainsi, dans la co-existence de deux Aphrodite, l’une issue de l’émasculation d’Ouranos et l’autre, plus tardive, née de Zeus et de Dioné, se remarque le passage d’une conception matriarcale, indépendante, de la déesse née de personne, à celle d’une conception patriarcale où la déesse devient un des multiples rejetons de Zeus à qui elle doit le jour et donc obéissance. Il arrive la même chose au dieu Amour, Eros, qui passa d’un dieu primordial arrivé à l’aube des temps, bien avant les Olympiens, à un petit dieu ailé, fils obéissant d’Aphrodite, comme si on avait eu besoin de limiter, contrôler l’Amour et le Désir dans une société plus civilisée.

A l’origine, pourtant, Aphrodite possède des points communs avec Ishtar, grande divinité assyro-babylonienne de l’Amour et de la Guerre dont la puissance est immense par rapport à tout ce qu’on accordera de pouvoirs à une déesse, voire à un dieu. Bien plus ancienne que la religion des Olympiens, la religion des assyro-babyloniens est liée aux débuts de l’Antiquité, période où on découvrit l’écriture, et où se passait l’épopée de Gilgamesh, premier héros civilisateur. A l’époque, l’amour, le désir, la fécondité sont considérés comme des forces premières, pourvoyeuses de vie, puissances auxquelles il faut se soumettre et non qu’on doit soumettre. Le roi lui-même est présenté comme fils de la déesse, preuve de sa puissance dans la société, et elle n’a rien à envier aux dieux masculins de qui elle est, au minimum, l’égale.

C’est de cette déesse-là que l’Aphrodite ouranienne est issue, même de façon lointaine. Puissante, elle est maîtresse de la vie et créatrice de destins au même titre que les Parques par le désir qu’elle fait naître chez les hommes comme chez les dieux, ainsi que tous les animaux sur terre ou sur mer, les poussant dans des directions imprévues, leur faisant créer des familles, des lignées, des alliances inattendues avec toutes les conséquences bonnes ou mauvaises que cela suppose.

On en a en effet maints exemples dans la mythologie, de l’amour qu’elle fit éprouver à Pasiphaé pour le taureau sacré du roi Minos naquit le Minotaure, d’après certaines versions, à celui de Zeus ou d’autres dieux pour des mortelles et des nymphes, créant ainsi des lignées de héros, mais aussi de nouvelles plantes, fleuves, etc. De l’amour d’Hélène pour Pâris survint la Guerre de Troie et le désir qu’elle fit naître chez Zeus pour sa femme fut favorable à l’intervention des autres dieux dans le conflit quand le père des dieux avait juré de leur neutralité. Sans parler de tous les autres, les anonymes nés de l’union d’un homme et d’une femme, d’un mâle et d’une femelle et ceux qui s’unissent sans être de même sexe.

Il exista même une philosophie qui reconnaissait à Aphrodite le premier rôle divin comme maîtresse du vivant, faisant d’elle une divinité supérieure à tous les Olympiens. Zeus lui-même redoutait sa capacité à le faire s’éprendre des unes et des autres. Mais gagnés par la culture du dénigrement qui se fit progressivement, nous peinons souvent à entrevoir toute l’étendue du pouvoir que les Anciens eux-mêmes lui reconnaissaient.

( Photo à la Une : médaillon d’argent représentant Aphrodite datant du III ap. J-C issu des ateliers de toreutique de Tarente conservé au British Museum )

Nouvel article : recette de beauté de Cléopâtre : le chou séché

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

Beautés surprises au bain

La représentation de la femme au bain est un thème qui parcourt toute l’histoire de la peinture, auquel on a déjà consacré des livres et qui a passionné les plus grands maîtres de la peinture. L’Ecole de Fontainebleau, Rembrandt, Bosnard, Stevens, Ingres, Degas, etc., tous ont représenté dans leur style de peinture particulier, une femme qu’on semble avoir surprise en train de prendre son bain.

Pour un homme, le sujet a de quoi fasciner. Mettre une femme nue quelque part, c’est toujours une manière facile et rapide de capter l’attention, de susciter l’intérêt. La représenter au bain plutôt qu’offerte sur un lit comme Olympia de Manet ou au milieu d’hommes habillés comme dans Le déjeuner sur l’herbe de Renoir, c’est s’assurer une justification sociologique en semblant faire une étude de moeurs. Bref, c’est une façon d’éviter le scandale tout en exhibant malgré tout une femme nue.

Certes, on nous a toujours répété que le nu féminin était plus esthétique que le nu masculin, voilà pourquoi il serait sur-représenté. Ce genre d’arguments pouvait encore être accepté à l’époque où les femmes n’avaient pas assez d’instruction et de droits pour pouvoir porter un regard critique sur le monde, mais depuis, outre l’instruction et les droits, elles ont vu leur corps nu exhibé maintes fois dans des médias qu’on ne peut pas prétendre artistiques. Difficile désormais de ne pas voir  dans le prétexte esthétique à la sur-représentation du corps féminin dans l’art la mauvaise foi du voyeurisme et de l’obsession qui ne veulent pas dire leur nom.

Pourtant, le thème de la femme au bain est loin de ne concerner que les représentations picturales, artistiques ou non mais parcourt au contraire notre culture de façon parfois aussi inattendue que profonde. La mythologie grecque, en premier lieu, est pleine d’histoires de déesses surprises nues dans leur bain. Il y eut Artémis par Actéon qu’elle changea en cerf pour le punir et qui fut mis en pièces par ses propres chiens, et puis Aphrodite surprise par Erymanthos, fils d’Apollon qu’elle rendit aveugle pour l’avoir vue elle aussi dans son bain

Ces histoires soulèvent d’ailleurs une interrogation : comment se fait-il que les déesses, aperçues pourtant sous leur vraie forme lorsqu’elles prenaient leur bain, n’aient pas foudroyé sur place par leur seule vision les imprudents qui les ont surprises ? Dans les autres histoires de  la mythologie mettant en scène des interactions entre Mortels et Immortels, soit les dieux rencontrent les hommes sous une autre forme, comme Athéna et Aphrodite en vieilles femmes pour parler à Ulysse ou à Hélène, soit le Mortel finit foudroyé, comme Sémélé après avoir vu son amant Zeus sous sa forme divine. .

Le thème de la femme surprise au bain parcourt aussi le folklore. Les fées de France ont su, elles aussi, faire preuve de cruauté envers ceux qui les surprenaient en train de se baigner, comme le rapporte le Guide de la France mystérieuse à propos de Mortain, une commune de la Manche :

« Les fées habitaient, autrefois, le gouffre où la Cance amasse ses eaux bouillonnantes. Un jeune homme les surprit au bain et fut changé en aiguille rocheuse; celle-ci, en forme de fuseau, est visible de la vallée; quand les orages grossissent les torrents, l’aiguille fait trois tours sur elle-même. »

Elles sévissaient également dans d’autres communes et pour punir les Mortels ordinaires, elles exerçaient  les mêmes pouvoirs que les déesses grecques.

Alors, simple voyeurisme, ce thème de la belle surprise au bain ?

Oui, cela est certain, mais quelque chose de plus profond paraît se cacher derrière cette obsession. Dans le cas des déesses, on voit par exemple que le bain semble être le moment où leur pourvoir divin disparaît, là où nue dans les bras d’Anchise, Aphrodite parvient à travestir son identité sous celui d’une Mortelle. Dans l’acte sexuel avec des Mortels, les déesses parviennent à cacher leur nature divine; au bain, cela ne semble plus possible. Pourquoi ? Et pourquoi exposer la nudité ne semble-t-elle pas suffire ?

Certainement parce que dans un monde où les clivages entre les sexes étaient si importants que chaque rencontre entre hommes et femmes avait toujours quelque chose de convenu, de socialement cloisonné où chaque réaction était étudiée, limitée par des conventions ou des préjugés, des complexes, et ce jusque dans le lit des amants où la femme pouvait être sciemment séductrice, prude, effarouchée ou n’importe quoi d’autre inspiré par la situation.

La femme surprise au bain est forcément naturelle, spontanée, révélant toute sa nature sans crainte d’être jugée, sans pudeur, sans complexes. C’est le moment idéal pour découvrir la vérité sur cet être rendu inconnu et mystérieux par des constructions de lois sociales séparant hommes et femmes et ôtant à cette dernière son naturel devant celui qui, socialement et sexuellement, la dominait. Une domination qui s’est longtemps payée du prix de la méfiance où la femme, non confiante, n’osait pas s’abandonner, même dans l’amour.

Comme souvent, c’est l’Inde qui nous met sur la voie de la compréhension. Dans l’histoire des dieux hindous, Krishna vole les vêtements des gopis – les vachères avec qui il a grandi – alors qu’elles étaient au bain, les forçant à se montrer nues devant lui pour les récupérer. Bien sûr, c’est une histoire de voyeurisme d’adolescent, mais les Indiens y voient le symbole de l’âme obligée de se révéler complètement devant Dieu.

Nouvel article Labo de Cléopâtre : Qu’est-ce que le parfum dans l’Antiquité ?

Cet article et ces photos sont la propriété du site Echodecythere. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.