Le coquillage

Le coquillage est un symbole bien connu d’Aphrodite, celui qu’on lui associe peut-être encore plus naturellement que la rose, bien que ce symbole soit rarement mentionné dans les dictionnaires de mythologie. L’imaginaire collectif se l’est facilement approprié à partir de la très célèbre peinture de Botticelli, La naissance de Vénus. Le motif était déjà exploité bien avant, puisqu’on trouve une représentation au motif semblable dans la villa de Pompéi portant le nom de la magnifique fresque de son jardin : Vénus à la coquille, où la déesse est allongée nonchalamment dans une énorme coquille Saint-Jacques.

Les symboles associés aux dieux ne sont pas toujours dans un lien très clair avec ce qu’ils représentent, si bien qu’au fil du temps, leur compréhension par tous n’est plus possible. Par exemple, l’association d’Athéna avec la chouette n’est plus compréhensible aujourd’hui. On pense que cela a un rapport avec une religion primitive où les dieux étaient représentés sous forme d’animaux avant de devenir anthropomorphes. Bien loin donc, de ce à quoi la société est sensible.

Dans le cas du coquillage, par contre, le symbole est toujours accessible. Aphrodite étant née de l’écume de l’océan, il n’est pas illogique de la voir associée à un animal marin. Mais pourquoi le coquillage ?

Qui n’a jamais été fasciné par les coquillages qui jonchent par millions le sable des plages ? On cherche les plus beaux, on en fait des bijoux, des ornements, et surtout, on les ramène chez soi à défaut d’y ramener ce qu’on voudrait vraiment : la plage, la mer, le vent, le soleil, ce moment de détente où on est heureux, n’ayant rien d’autre à devoir penser qu’au bonheur de l’instant présent. Cet état de plénitude, c’est celui de l’enfant qui vient de naître. La mer, dans sa fonction de pourvoyeuse primordiale de vie, renvoie à la mère de chacun, qui protège l’enfant dans ses eaux avant de lui donner naissance.Le voyage près de l’océan est toujours un pèlerinage, un retour aux origines que la semi-nudité permise renforce encore un peu plus.

On remarque néanmoins qu’Aphrodite ne représente pas à proprement parler une déesse mère. En tant que déesse de la Beauté et de l’Amour, elle évoquerait plutôt la sexualité, la sensualité que la maternité. Justement, le coquillage est souvent un fascinant bi-valve dont les coques, lorsqu’elles s’entrouvrent, dévoilent légèrement un mystérieux enchevêtrement de chairs molles et vivantes. Ce mystérieux être vivant rappelle ainsi mieux qu’aucun autre le sexe féminin : deux grandes lèvres ouvrant sur un inconnu de chair dont le mystère demeurera toujours entier. En effet, il est à la fois l’origine du plaisir et de l’existence, le lieu d’où un homme vient et où il ne cesse de vouloir revenir.

Dans son ouvrage, La femme celte, Jean Markale remarque que le sexe féminin excité sécrète du trimétylamine, la même substance que celle des poissons en décomposition. L’odeur du sexe féminin est donc proche de celle des animaux marins morts, comme ces coquillages qu’on ramasse sur les plages, ces bi-valves mystérieux dont il ne reste que les coques vides par lesquelles nous sommes toujours attirés sans comprendre pourquoi.

Par ailleurs, les produits issus des coquillages, nacres et perles – dont la couleur blanchâtre irisée renvoie encore à la sexualité – sont des matières précieuses qui ne sont réservées qu’aux femmes, là où pierres semi-précieuses et métaux précieux peuvent être portés indifféremment par les deux sexes.

Enfin, comme ce qu’il représente dans notre inconscient, le coquillage orne les boîtes à secrets, les miroirs, révèle le flux de notre sang quand on y porte l’oreille. C’est donc un objet lié symboliquement à l’intimité, à l’intériorité. On le retrouve également sur les objets archaïques, ethniques ou exotiques pour les décorer et renforcer l’impression de naturel, de simplicité et surtout d’ancienneté. Dans ce cas-là, il renvoie celui qui l’admire aux origines de l’humanité comme à sa propre origine. Et la boucle est bouclée.

Le coquillage est comme une femme qu’on aime et comme la Beauté, on peut les posséder mais ne jamais percer leur mystère. C’est la caractéristique même d’Aphrodite.

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2 commentaires

  1. Le lieu d’où un homme vient et où il ne cesse de vouloir revenir… Ce point du vue psychanalytique qui est communément admis est-il judicieux ? Sauf erreur, les femmes proviennent aussi de ce lieu. Pour quelle raison l’homme serait-il le seul à en éprouver la nostalgie et pourquoi donc les femmes (tout au moins la plupart) ne souhaitent-elles pas également y revenir ?

    Une singularité du coquillage qui m’a toujours étonné : le contraste entre le contenant constitué par la dure et résistante coquille, expression de la plus pure et complexe géométrie de la spirale, qui se distingue par cette particularité comme l’avait relevé Paul Valéry du désordre ambiant de la nature et l’enchevêtrement confus de chairs molles et vivantes qu’elle renferme. Comme l’a bien vu Valéry cité par Bachelard, le paradoxe n’a plus lieu d’être quand on se rappelle que la coquille a été sécrétée par le mollusque lui-même qui a « laissé suinter » de ses tendres tissus cette architecture défensive.

    Comment le mou peut-il sécréter son contraire, le dur… Comment l’informe eut-il sécréter son contraire, le géométrique… Comment l’éphémère peut-il sécréter son contraire, le durable… Il y a là un mystère qui compte beaucoup dans la fascination exercée par les coquillages.

    1. La première chose sage, ce serait de dire que je ne sais pas.
      La psychanalyse n’a pas toujours raison, c’est vrai, et surtout en ce qui concerne le féminin, qu’elle n’a pas bien appréhendé, Freud l’ayant avoué lui-même. Étant moi-même une femme, je dirais que j’ai toujours ressenti mon propre appareillage non comme un mystère que je voulais découvrir mais plutôt auquel je participais, et comme quelqu’un qui se laisse bercer par la poésie des choses, je n’ai pas voulu en savoir plus. C’est le mystère de ce que je ne suis pas et n’ai pas qui m’attire. Et cela me suffit, même si c’est très réduit. J’imagine que d’autres sont comme moi même si je n’en ai pas la garantie.

      Pour le reste, c’est très juste, mais j’imagine qu’un biologiste nous réduirait cela à quelques formules explicatives concernant la formation du calcium qui renverraient Bachelard à ses songes, nous imposant comme grille de lecture du monde sensible à quelque chose comme le tableau de Mendeleïev.

      C’est dans ce moment-là comme dans tous les autres que nous pensons devoir interpréter que la relativité d’Einstein prend tout son sens.

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