Mois: avril 2016

Beautés surprises au bain

La représentation de la femme au bain est un thème qui parcourt toute l’histoire de la peinture, auquel on a déjà consacré des livres et qui a passionné les plus grands maîtres de la peinture. L’Ecole de Fontainebleau, Rembrandt, Bosnard, Stevens, Ingres, Degas, etc., tous ont représenté dans leur style de peinture particulier, une femme qu’on semble avoir surprise en train de prendre son bain.

Pour un homme, le sujet a de quoi fasciner. Mettre une femme nue quelque part, c’est toujours une manière facile et rapide de capter l’attention, de susciter l’intérêt. La représenter au bain plutôt qu’offerte sur un lit comme Olympia de Manet ou au milieu d’hommes habillés comme dans Le déjeuner sur l’herbe de Renoir, c’est s’assurer une justification sociologique en semblant faire une étude de moeurs. Bref, c’est une façon d’éviter le scandale tout en exhibant malgré tout une femme nue.

Certes, on nous a toujours répété que le nu féminin était plus esthétique que le nu masculin, voilà pourquoi il serait sur-représenté. Ce genre d’arguments pouvait encore être accepté à l’époque où les femmes n’avaient pas assez d’instruction et de droits pour pouvoir porter un regard critique sur le monde, mais depuis, outre l’instruction et les droits, elles ont vu leur corps nu exhibé maintes fois dans des médias qu’on ne peut pas prétendre artistiques. Difficile désormais de ne pas voir  dans le prétexte esthétique à la sur-représentation du corps féminin dans l’art la mauvaise foi du voyeurisme et de l’obsession qui ne veulent pas dire leur nom.

Pourtant, le thème de la femme au bain est loin de ne concerner que les représentations picturales, artistiques ou non mais parcourt au contraire notre culture de façon parfois aussi inattendue que profonde. La mythologie grecque, en premier lieu, est pleine d’histoires de déesses surprises nues dans leur bain. Il y eut Artémis par Actéon qu’elle changea en cerf pour le punir et qui fut mis en pièces par ses propres chiens, et puis Aphrodite surprise par Erymanthos, fils d’Apollon qu’elle rendit aveugle pour l’avoir vue elle aussi dans son bain

Ces histoires soulèvent d’ailleurs une interrogation : comment se fait-il que les déesses, aperçues pourtant sous leur vraie forme lorsqu’elles prenaient leur bain, n’aient pas foudroyé sur place par leur seule vision les imprudents qui les ont surprises ? Dans les autres histoires de  la mythologie mettant en scène des interactions entre Mortels et Immortels, soit les dieux rencontrent les hommes sous une autre forme, comme Athéna et Aphrodite en vieilles femmes pour parler à Ulysse ou à Hélène, soit le Mortel finit foudroyé, comme Sémélé après avoir vu son amant Zeus sous sa forme divine. .

Le thème de la femme surprise au bain parcourt aussi le folklore. Les fées de France ont su, elles aussi, faire preuve de cruauté envers ceux qui les surprenaient en train de se baigner, comme le rapporte le Guide de la France mystérieuse à propos de Mortain, une commune de la Manche :

« Les fées habitaient, autrefois, le gouffre où la Cance amasse ses eaux bouillonnantes. Un jeune homme les surprit au bain et fut changé en aiguille rocheuse; celle-ci, en forme de fuseau, est visible de la vallée; quand les orages grossissent les torrents, l’aiguille fait trois tours sur elle-même. »

Elles sévissaient également dans d’autres communes et pour punir les Mortels ordinaires, elles exerçaient  les mêmes pouvoirs que les déesses grecques.

Alors, simple voyeurisme, ce thème de la belle surprise au bain ?

Oui, cela est certain, mais quelque chose de plus profond paraît se cacher derrière cette obsession. Dans le cas des déesses, on voit par exemple que le bain semble être le moment où leur pourvoir divin disparaît, là où nue dans les bras d’Anchise, Aphrodite parvient à travestir son identité sous celui d’une Mortelle. Dans l’acte sexuel avec des Mortels, les déesses parviennent à cacher leur nature divine; au bain, cela ne semble plus possible. Pourquoi ? Et pourquoi exposer la nudité ne semble-t-elle pas suffire ?

Certainement parce que dans un monde où les clivages entre les sexes étaient si importants que chaque rencontre entre hommes et femmes avait toujours quelque chose de convenu, de socialement cloisonné où chaque réaction était étudiée, limitée par des conventions ou des préjugés, des complexes, et ce jusque dans le lit des amants où la femme pouvait être sciemment séductrice, prude, effarouchée ou n’importe quoi d’autre inspiré par la situation.

La femme surprise au bain est forcément naturelle, spontanée, révélant toute sa nature sans crainte d’être jugée, sans pudeur, sans complexes. C’est le moment idéal pour découvrir la vérité sur cet être rendu inconnu et mystérieux par des constructions de lois sociales séparant hommes et femmes et ôtant à cette dernière son naturel devant celui qui, socialement et sexuellement, la dominait. Une domination qui s’est longtemps payée du prix de la méfiance où la femme, non confiante, n’osait pas s’abandonner, même dans l’amour.

Comme souvent, c’est l’Inde qui nous met sur la voie de la compréhension. Dans l’histoire des dieux hindous, Krishna vole les vêtements des gopis – les vachères avec qui il a grandi – alors qu’elles étaient au bain, les forçant à se montrer nues devant lui pour les récupérer. Bien sûr, c’est une histoire de voyeurisme d’adolescent, mais les Indiens y voient le symbole de l’âme obligée de se révéler complètement devant Dieu.

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Reflet de Cythère (7)

Dans Reflet de Cythère, une poésie, un texte, un extrait choisi permettent de mieux comprendre Aphrodite et son culte, comment nous pouvons ou avons pu la percevoir, la chanter, la célébrer.

Après avoir traité de femmes favorisées par Aphrodite dont le destin les a conduites à être courtisanes ou prostituées avant de connaître la célébrité, la reconnaissance et la fortune, consacrer un Reflet de Cythère sur cette question allait de soi.

Sur ce sujet, les textes ne manquent pas, de la comédie ancienne aux poésies érotiques de l’Anthologie Palatine en passant par les Deipnosophistes, le repas des sophistes d’Athénée, texte tardif d’érudition plein des citations des plus grands auteurs antiques, dont celui qui a été choisi. Le sexe est en effet un sujet qui ne manque pas d’inspirer les auteurs et d’attirer curieux et voyeurs quelle que soit l’époque, c’est pourquoi nombre d’auteurs de l’Antiquité en parlent déjà d’une façon triviale.

Mais il fut un temps où ces sujets étaient traités religieusement comme faisant partie du culte à Aphrodite. On était alors au V ème siècle avant J-C, et le plus grand poète lyrique de tous les temps, Pindare, associait – avec la plus grande sincérité – prostitution et destin sacré et paradoxalement vertueux voulu par la déesse de l’Amour; le tout avec une naïveté dont semblèrent ne faire preuve que peu de ses successeurs. Quant à savoir s’il faut s’en plaindre ou s’en féliciter, c’est une question à laquelle il est bien difficile de répondre.

A l’occasion d’une offrande de cinquante courtisanes au temple d’Aphrodite à Corinthe faite par Xénophon, vainqueur au stade et au pentathle aux jeux olympiques

« Jeunes femmes très accueillantes aux étrangers, servantes de Cypris dans la riche Corinthe, tandis que souvent vos pensées volent vers la mère des amours, vers l’ouranienne Aphrodite…

Elle vous autorise, ô belles, sans encourir les mépris avilissants, à cueillir en de tendres étreintes, le doux fruit de votre jeunesse, ô chères enfants caressées, quand le destin ainsi le veut, nulle chose n’est interdite, nulle occupation n’est vile…

Mais je crains, pour moi, certains dangers, me demandant c e que diront de ce discours les gens de bien de cette ville, qui m’entendent ainsi louer l’amour peu farouche. Tant pis ! Notre or s’éprouve à la pierre de touche.

Ô maîtresse de Chypre, Xénophon , joyeux vainqueur, t’offre cet aimable choeur : pour ton sanctuaire, cinquante filles expertes, cent jambes de femmes offertes à ton service. »

Pindare, V ème siècle av. J-C, cité par Athénée dans le repas des Sophistes au III ème siècle ap. J-C. Traduction Marguerite Yourcenar.

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Rhodope, le secret de Cendrillon

Aphrodite peut offrir un destin fabuleux à celles qu’elle a comblées de ses dons. Des destins fabuleux qu’on retrouve en littérature au travers de contes de fées surtout, où une jeune fille qui n’avait rien et était malheureuse finit par épouser un prince, de préférence l’héritier du royaume. Nos contes les plus célèbres ont cette structure narrative , ce scénario qui a fait rêver toute fille comprenant que son avenir consistait en autre chose qu’à être pour toujours la fille chérie et choyée de ses parents.Dans cet avenir, si le métier n’est pas clairement envisagé, la nécessité de l’histoire d’amour réussie comme base du bonheur est par contre rapidement comprise.

Cendrillon, la jeune fille persécutée dont la chaussure oubliée permet au prince de l’identifier, de la sortir de son enfer et d’en faire sa princesse est un des scenarii mettant en scène le destin fabuleux d’une fille comblée par la grâce, la beauté et que ses qualités distinguent malgré son abaissement quotidien au sein de son environnement familial. C’est un destin qui continue de faire rêver. L’innocente et belle jeune fille persécutée connaissant en définitive une destinée plus heureuse et prestigieuse que celle de ses persécutrices est un désir universellement partagé.

Ce conte, en réalité plus ancien que la Renaissance italienne qui semble l’avoir fait naître, est considéré comme venant d’Egypte. La culture européenne s’en est emparée dans l’Antiquité avec des auteurs aussi prestigieux qu’Hérodote, Strabon et Elien. Dans cette histoire, Cendrillon est en réalité une courtisane grecque vivant en Egypte appelée Rhodopis ou Rhodope, traduit parfois par visage de rose ou yeux de rose. Une courtisane, la beauté, un visage assimilé à la rose : on reconnaît bien là les faveurs d’Aphrodite.

« Quelques auteurs donnent à cette même courtisane le nom de Rhodôpis et racontent à son sujet la fable ou légende que voici : un jour, comme elle était au bain, un aigle enleva une de ses chaussures des mains de sa suivante, et s’envola vers Memphis où, s’étant arrêté juste au-dessus du roi, qui rendait alors la justice en plein air dans une des cours de son palais, il laissa tomber la sandale dans les plis de sa robe. Les proportions mignonnes de la sandale et le merveilleux de l’aventure émurent le roi, il envoya aussitôt par tout le pays des agents à la recherche de la femme dont le pied pouvait chausser une chaussure pareille ; ceux-ci finirent par la trouver dans la ville de Naucratis, et l’amenèrent au roi, qui l’épousa et qui, après sa mort, lui fit élever ce magnifique tombeau. »

Strabon. Géographie. Livre XVII.

Ici s’arrête le destin de Cendrillon dans l’histoire racontée entre autres par Perrault et les frères Grimm. Rhodopis, qui a inspiré son histoire, a quant à elle connu tous les rebondissements qui font les destins exceptionnels de celles destinées à la célébrité et à la gloire dans le monde réel. Hérodote en fait l’esclave d’un certain Jadmon, maître aussi du grand fabuliste Esope qui inspira tous les autres fabulistes après lui dont notre La Fontaine. Prostituée, elle fut rachetée par Charaxe qui n’est autre que le frère de Sappho, la plus grande poétesse de Grèce ancienne, et le dépouilla. En Grèce ancienne, les courtisanes et autres prostituées étaient les seules femmes, si elles étaient libres, à pouvoir jouir de leur propre fortune. Rhodopis est une de ces courtisanes devenue aussi riche que célèbre.

Elle est connue aussi pour avoir offert au temple de Delphes avec 1/10 de sa fortune  des broches à boeufs. Si ce cadeau paraît un peu étrange, il faut se rappeler que les Grecs sacrifiaient des animaux dont ils consommaient la viande tandis que les dieux étaient censés en déguster les fumées. Pour une courtisane, c’est autant un acte démontrant sa piété que son influence au sein de sa communauté qui lui permet d’avoir de l’argent et d’en faire ce que bon lui semble jusqu’à participer à ce qu’il y a de plus sacré. C’est une façon très masculine de démontrer son pouvoir. Enfin, puisque les récits font d’elle une courtisane riche, célèbre, sans scrupules, devenue femme de pharaon, il ne faut pas s’étonner que Strabon lui attribue une pyramide, marque d’un immense prestige.

Par sa complexité, le personnage de Rhodope qui a donné naissance au mythe de Cendrillon illustre bien plus que cette dernière une destinée dont la réussite est basée sur les dons d’Aphrodite : de la beauté malgré l’aliénation, la prostitution, la séduction permettant l’escroquerie, son avènement par son mariage royal et son immortalisation dans une pyramide. C’est une figure plus subversive que son pourtant plus célèbre avatar de conte de fées, et de fait, il faut bien reconnaître que lorsqu’on suit son parcours tel que l’ont raconté les divers historiens, il ressemble beaucoup plus à une destinée comme en ont vécu beaucoup de favorisées d’Aphrodite historiques – de Théodora aux maîtresses des grands rois telles que Wallis Simpson et d’autres encore – dans un monde laissant si peu de pouvoir aux femmes, à savoir une réussite basée sur la beauté, la sexualité ou la prostitution, l’amour.

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