inégalités hommes et femmes

Aphrodite a-t-elle des porcs à balancer ?

Mon petit blog qui réfléchit la beauté, la séduction et les rapports hommes-femmes pouvait-il faire l’impasse sur les mouvements de société ? D’une manière ou d’une autre, il ne s’est jamais privé, même basé sur la culture classique, de réfléchir sur les faits de société. Il n’est pas une seule histoire, un seul mouvement culturel ancien qui dure sans un message d’actualité.

Quand on regarde la déesse Aphrodite et ce qu’elle représente, personne ne ressent l’incongruité, l’exagération, la fausseté d’un personnage mais, sans croire forcément à la déesse, chacun au contraire, reconnaît la force et la pertinence de cet archétype dans sa propre culture. Notre attirance et notre déférence viennent de là, et il y a de l’Aphrodite en certaines d’entre nous plus qu’en certaines autres.

L’affaire Weinstein – qui a éclaté à l’instigation du fils de Woody Allen – scandalisé par son père qui avait trompé sa mère avec sa fille adoptive encore mineure – a éclairé plus que jamais la violence  sexuelle persistante entre hommes et femmes dans le monde apparent d’égalité de l’Etat de droits. Les chiffres officiels oscillant d’1 femme sur 2 à 1 sur 3 ayant subi des violences sexuelles raconte plus une histoire de droits bafoués que respectés.

Mais l’affaire Weinstein, c’est aussi la culture populaire, les films que vous connaissez depuis toujours, les actrices que vous avez aimées et le prix qu’elles ont payé pour avoir ce droit-là. De fait, c’est l’histoire de chaque femme, parce qu’on ne va pas vous faire croire que les inégalités hommes-femmes et les violences se sont mises à apparaître soudainement. Et pourtant, tout d’un coup, une prise de conscience qui éclate comme un coup de tonnerre déchaîne les angoisses d’une purge comme à l’époque de la Révolution culturelle, de part et d’autre des camps représentés. Car si Joey Star craint que cela dérive en purge d’après guerre, une mère de famille anglaise refuse qu’on enseigne à son enfant la Belle au bois dormant parce que le baiser n’est pas consenti.

La mythologie tout entière est pleine des viols des dieux sur les déesses, les nymphes et surtout les mortelles. Partout, les bâtards de Zeus, nommés des Héros, ont fondé de nouvelles dynasties sur le viol de leurs mères, Io, Europe, Sémélé, etc. On pourrait se dire qu’on ne connaissait pas d’autre méthode à l’époque…Pourtant, Homère raconte comment Héra a revêtu la ceinture d’Aphrodite et séduit Zeus pour l’éloigner du combat qui se jouait entre Troyens et Achéens. Le père des dieux leur fait apparaître alors un nid d’amour. Aphrodite, allant séduire Anchise dont elle est amoureuse, s’organise une belle nuit d’amour, tout comme Athéna l’offre à Ulysse et Pénéloppe en faisant prolonger la nuit lors du retour du héros après vingt ans d’absence.

Aphrodite, déesse de l’Amour et des rapports sexuels, a elle a aussi été outragée, et bien qu’on l’ait souvent représentée nue, l’a d’abord été dans des postures pudiques et a plutôt été connue habillée pour les Anciens. Déesse à la sexualité facile, elle n’en était pas pour autant une déesse objet mais était seule, parmi toutes les autres, à abandonner son corps au gré de sa passion et de ses inclinations. En somme, Aphrodite ressemble trait pour trait à la femme contemporaine car elle seule avait, par droit exclusif et divin, la liberté amoureuse et sexuelle.

Les violences sexuelles faites aux femmes s’inscrivent dans l’histoire de toutes les autres inégalités, celles faites aux enfants, de la loi du plus fort sur le plus faible et qu’on retrouve depuis la nuit des temps et à tous les stades de la société. Ce sont des violences qui fonctionnent aussi grâce à un réseau de complicités aux raisons variées : habitude, peur, loi du silence, intérêt quelconque et personnel à protéger le coupable, misogynie revancharde. Il n’est pas étonnant que ce soit un homme déjà traumatisé par une situation semblable dans son histoire personnelle qui ait fait éclater l’affaire plutôt qu’une femme qu’on se serait soudain mis à écouter.

Car quand on est un peu honnête : j’ai un porc à balancer, moi, ma mère, ma fille, des femmes dont j’ai entendu parler, parfois au sein de leur propre famille, plusieurs amies. Remontez les histoires de femmes que vous connaissez ; est-ce que vous n’arrivez pas à peu près au même nombre ? Et si on comptait les femmes, enlevées et violées dans la mythologie, combien en trouverait-on ?

Si un problème de société n’a pas changé depuis l’apparition de la littérature, il y a bientôt trois millénaires, c’est que les conditions de sa longévité sont dans la culture elle-même. Et c’est par la culture qu’il va falloir désormais les affronter et cesser de leur donner une place négligeable, un motif parmi tant d’autres car faisant partie de notre fond culturel. Certaines choses faisant partie de notre fond culturel font partie de notre passé : si on parvient à imposer les conditions de la laïcité au point que les enfants ne connaissent plus les noms des saints, des anges, les symboles chrétiens, comment ne pas être à même d’imposer les conditions du respect et de l’égalité dans les rapports entre les sexes ?

Ayant étudié la littérature, que dois-je vous dire de la place qu’y occupaient les femmes, à part celle que leur donnait la société ajoutée à celle que leur donnait l’écrivain qui, ayant le pouvoir des mots qui vont compter, a le pouvoir sur la mémoire d’une langue ? Ce mélange d’évolution lente et de hasard est la matière même de l’Histoire, avec sa grande hache. Une histoire à laquelle tout le monde a participé. On sort maintenant, après l’avoir interdit, une édition commentée de Mein Kampf pour que son poison ne se répande pas dans les consciences, par le biais d’un sage recul et de l’intervention de savants.

C’est Aphrodite qui vous le dit : Oui, la langue et la culture sont les reflets d’une histoire, d’une époque, les éradiquer, censurer ou travestir est ridicule, tyrannique et mensonger. Mais quand ça vous a arrangé, vous avez su faire des choix pour vous donner les moyens du changement. Un jour, vous devrez aussi vous pencher sur l’image que la culture a renvoyée de nous, les femmes, et devrez faire de ce problème une vraie discipline ou un vrai sujet de sciences humaines, si vous voulez avoir l’air d’instaurer l’égalité à laquelle vous semblez prétendre. Sinon, quelqu’un risque de vous en demander des comptes, et comme souvent quand il est un peu tard, ça ne se fera pas forcément de façon paisible et raisonnable pour tous.

Soyez sourde à toute récupération politique, si vous avez une histoire personnelle lourde que vous voulez partager pour vous enlever un fardeau et ne pas vous sentir seule, allez ici : Balance ton porc

Nouvel article Labo de Cléopâtre : Brûle-parfum de l’Antiquité

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Sexualité : représentation et inégalités

Il y a peu, la lecture d’un article en ligne des Inrockuptibles répondait à une question triviale qu’on a pourtant beaucoup entendu poser : « Pourquoi les hommes nus représentés sur les statues gréco-romaines ont-ils de si petits sexes ? » C’est peut-être d’autant plus sensible que les hommes représentés ont une musculature puissante et que les statues gréco-romaines restent inégalées dans leur perfection.

L’article expliquait que pour la civilisation gréco-romaine, un grand sexe était la marque d’un homme bestial, non civilisé et peu spirituel. Dans notre société, à l’inverse, la taille est une obsession ou un complexe contre lequel il faut toujours lutter. Et face aux représentations de la pornographie industrielle et comparées aux fantasmes occidentaux, les petites bites des oeuvres d’art antiques prêtent à sourire.

Pourtant, beaucoup de représentations artistiques gréco-romaines montrent facilement des hommes à sexes dressés et proéminents. Personnages ithyphalliques, amphores aux phallus dressés, représentations de faunes et de satyres, les images montrent des sexes propres à nous faire rougir comme nous le souhaitions.

Pourtant, c’est vrai que ce sont des images qui n’ont pas grand-chose à voir avec la dignité olympienne et les représentations de l’élite sociale. On ne trouvera pas de héros ou de dieu en érection ou en plein acte sexuel. C’est réservé à des divinités inférieures, liées à la Nature, au culte de la Fertilité, ces histoires où les Satyres passent leur temps à violer les Nymphes. Chez les Hommes, même chose : il nous reste de nombreuses représentations antiques de scènes pornographiques dans lesquelles peuvent se mêler fantasmes et violence et où la vulgarité prévaut.

Héritiers de cette culture, nous avons nous aussi une scission entre la vie sociale ordinaire où les représentations dignes et vertueuses sont la norme tandis que la représentation de la sexualité, violente, bestiale, et sur-fantasmée où l’autre doit être traité en objet pour mieux en jouir se sur-consomme en secret de façon massive et banalisée.

Dans l’Antiquité, justement, on distinguait, comme la religion l’a fait de façon beaucoup plus stricte, le sexe pour se reproduire et le sexe pour le plaisir. L’article citait même le cas d’un Romain condamné pour avoir trop aimé le corps de sa femme ! Faire l’amour à sa femme autrement que pour lui faire des enfants, précisait l’article, c’était la considérer comme une esclave. En soi, le sexe pour le plaisir était déjà considéré comme dégradant pour la femme libre, la citoyenne qui n’avait pas à subir la lubricité -considérée malgré tout comme naturelle – de son mari.

Le sexe pour le plaisir est donc déjà l’apanage de l’homme, la violence qu’il fait subir à la femme, raison pour laquelle il doit aller voir les prostituées qui, non libres, n’avaient pas à mériter le respect. A cette époque où il était courant de mourir en couches, éviter les rapports sexuels à répétition pouvait en effet augmenter l’espérance de vie.

Et les autres femmes, ne méritaient-elles pas de rester en vie ? A l’arrivée du Christianisme, religion d’esclaves, la question ne se pose plus. C’est d’autant plus vrai que les saints des premiers siècles étaient souvent mariés tout en vivant chastement une fois devenus chrétiens, les gens spirituels et tournés vers Dieu n’ayant pas à être préoccupés de sexualité.

Dans la spiritualité asiatique, c’est la même problématique : le sexe enchaîne à la terre, rabaisse et ne permet pas de s’élever. Dans le film indien Fire, qui traite de l’homosexualité féminine des épouses délaissées, une des femmes subit depuis 13 ans la chasteté égoïste d’un mari dont l’ambition est l’élévation spirituelle, avant de trouver l’amour auprès d’une autre épouse délaissée.

Car d’une culture à l’autre, c’est souvent la même histoire : les femmes subissent depuis des millénaires, des schémas culturels desquels elle est plutôt exclue et d’où forcément, elle a du mal à s’épanouir, demander, être exigeante et prendre place dans sa propre sexualité, au point qu’on considère que 40 ans est l’âge auquel une femme parvient enfin à l’épanouissement sexuel.

Un problème d’inégalité que les Occidentaux pensent parfois équilibrer avec des pratiques sexuelles issues du Tantrisme de la main gauche dans lesquelles l’homme donne du plaisir à la femme sans s’abandonner au sien pour devenir immortel. Dans la tradition des yogi, on estime en effet que l’émission du sperme rend mortel et conduit à la mort. Les femmes, bien entendu, sont encore et toujours absentes du véritable objectif convoité – l’immortalité – tout en en étant le moyen.

Avec de telles inégalités dans les manières de concevoir la relation à l’autre dans les différentes cultures, comment s’étonner que le chemin de l’épanouissement sexuel soit parfois si long pour une femme et doive souvent passer par l’avilissement ou au contraire une agressivité qui n’est pas plus souhaitable.

Tant qu’il s’agira toujours, dans la sexualité comme dans la relation, de prendre quelque chose à l’autre, il sera vain d’espérer l’égalité à une échelle plus large.

Nouvel article Labo de Cléopâtre : Phénix et parfums

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Les libertins et l’oubli

Le libertin d’aujourd’hui est celui qui a des « moeurs dissolues et très libres », nous dit le dictionnaire, et si on fait une demande aux moteurs de recherche, ils nous proposent volontiers des adresses de clubs échangistes.On se rappelle tous de la chanson de Milène Farmer, et plus encore du film de Laurent Boutonnat qui mettait en scène la chanson : «  Je suis libertine, je suis une catin. » Quelle excitation autour de ce concept de « libertin » et quelle masse de fantasmes ! Pourtant, les libertins ont une histoire passionnante souvent oubliée, qui a commencé par la sagesse avant de finir exclusivement dans les plus ennuyeux « lieux de plaisir ».

En effet, les libertins, ce sont d’abord des affranchis au sens d’esclaves qu’on a libérés. Au XVI ème siècle, en Occident, les découvertes de Copernic et Gallilée, entre autres et la redécouverte des auteurs grecs censurés par L’Eglise, au point d’avoir disparu de la culture européenne, constituent un électrochoc pour les penseurs qui ont alors rendez-vous avec un monde dans lequel la Terre est ronde, tourne sur elle-même, et où les Anciens ont théorisé sur la nécessité du bonheur individuel dans ce court laps de temps qu’est la vie. A côté d’un discours religieux qui impose la Terre plate du système antique de Ptolémée et où l’Homme doit chercher le Salut dans une vie considérée comme un enfer à subir avant la libération par la mort et l’attente du Jugement Dernier, quelle différence !

Les intellectuels qui militent pour une liberté de penser, de juger et de faire des choix en dehors de l’Eglise, on les appelle les Libertins. Ils continueront leur nécessaire action au XVII ème siècle, risquant autant leur vie et la condamnation de leurs écrits que les scientifiques de cette époque remettant en cause les Ecritures. En ce sens, ils sont les précurseurs des Lumières et ont trouvé leur inspiration notamment chez Epicure, qui nous conseille de jouir de la vie. Jouir de la vie, pour les adeptes de la réduction, cela veut dire jouir tout court. Là aussi, beaucoup oublient qu’Epicure a recommandé de jouir de la vie et des bonnes choses quand on en a (facile !), mais aussi des choses insipides, et même, s’il le faut, de notre propre dénuement !

On comprend volontiers que celui-là, beaucoup aient voulu l’oublier. Pourtant, profiter de la vie en toutes circonstances est le meilleur moyen de jouir pleinement !

En France, d’ailleurs, comme par un curieux hasard semblant associer les libertins à l’oubli et la confusion, le plus magnifique de nos libertins est un certain Cyrano de Bergerac, le Cyrano historique du XVII ème siècle qui, par confusion et oubli, se confond forcément avec le superbe Cyrano de fiction inventé par Edmond Rostand, et est de ce fait mal connu. Pourtant, ce personnage fantasque, esprit brillant et libre-penseur a créé,au XVII ème siècle, les premiers livres de science-fiction dans ses hilarants et réjouissants « Etats et empires de la Lune et du Soleil ». Le narrateur fait ainsi le premier voyage narratif dans l’espace pour y découvrir un monde idéal où les dogmes établis par l’Eglise sont tournés en ridicule et où règne le bon sens selon les libertins de son temps.

Le vrai Cyrano, par ailleurs, ne pouvait pas être amoureux de la belle Roxanne, car il était homosexuel. Peut-on faire plus libre-penseur, à l’époque ?

Au XVIII ème siècle, néanmoins, les romans libertins exposeront des personnages aux moeurs dissolues dans des histoires sexuelles grinçantes que le Don Juan de Molière a sans doute initiées. Le sens de libertin change alors et désigne ces jouisseurs sans moralité ni crainte de Dieu. Ces romans, apparus en même temps que le courant des Lumières, semblent un peu comme le chant du cygne d’une conception aristocratique du monde en pleine décadence, même si les marquis de Sade et autres Choderlos de Laclos – un mari parfait, contre toute attente – ne sont pas les seuls et que les libertins ne sont pas que des personnages de roman.

Le célèbre Casanova, aventurier et escroc qui se donnera aussi du « de » bien qu’issu d’un milieu de comédiens, multipliera les conquêtes qu’il dotera grassement avant de les abandonner quand elles sont de bonne société selon ses critères, qu’il séduira sans scrupule quand elles seront de basse extraction, les condamnant sans nul doute à la prostitution, comme cela se faisait à l’époque pour les filles dépucelées. Ses interminables et parfois indigestes Mémoires, plus grand témoignage de la vie au XVIII ème siècle en Europe, en exposeront le récit rétrospectif.

Le lien entre libertins, l’argent et la haute société est si établi que c’est Casanova qui a décidé Louis XV à doter la France d’une loterie nationale pour renflouer les caisses de l’Etat.

Encore actuellement, il y a un lien entre le libertinage, l’argent et l’oubli. Car même si les inégalités entre hommes et femmes ne sont plus aussi criantes qu’autrefois, à moins de le faire avec son égale, jouir de l’autre en libertin, c’est souvent le dominer, d’une manière ou d’une autre, et oublier l’amour, la réalité, les cruelles règles de société, la nécessité du respect mutuel et le souci de l’égalité aussi en termes d’équilibre psychologique. Choses dont ne se souciaient pas les Vicomte de Valmont, marquise de Merteuil, Casanova ou autre DSK.

Bref, entre les libertins d’autrefois et ceux d’aujourd’hui, la liberté est restée, mais la chose la plus importante – peut-être parce qu’elle ne semble plus nécessaire – est tombée dans l’oubli : la pensée.

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