Mythologie et réflexion

Pourquoi rêvons-nous d’histoires d’amour ?

Dans l’existence humaine, alors que nous sommes soumis aux plus écrasantes nécessités autant pour conserver sa santé physique, mentale, que sa qualité de vie, réussir sa vie amoureuse est un idéal immatériel jugé souvent supérieur à toute autre forme de réussite ou d’épanouissement. Depuis l’enfance et l’amour parental qui nous a permis de prendre confiance en nous et nous élever, nous percevons que l’amour est un pilier fondamental de la confiance en soi autant qu’en le monde. L’amour est une drogue douce qui nous met sur un petit nuage, décuple notre force et améliore notre humeur quand on l’éprouve et met à mal notre santé physique et surtout psychique pendant des années, voire la vie entière, quand on en est exclu.

De fait, en tant qu' »animaux sociaux », comme disait Aristote, notre bien-être, notre expansion et notre épanouissement sont intrinsèquement liés à notre intégration dans un tissu social dans lequel l’amour occupe la place plus importante, puisqu’à partir de lui va s’articuler la construction d’une vie organisée, celle d’un couple, d’une famille, d’une génération et s’établir une transmission d’histoires, de valeurs, d’affects et de profils psychologiques. Tout ce qui s’organise d’important dans la vie humaine se fait à partir de la famille, qui elle-même s’est construite à partir d’un couple et de son histoire d’amour réussie ou non.

Mais sur quoi se base cette construction ?

C’est tout le paradoxe de l’humanité. Dans la vie réaliste, matérialiste remplie de nécessités de boire, manger, se couvrir, se vêtir, avoir chaud, se protéger, se soigner, avoir suffisamment de moyens de satisfaire à ces exigences, la construction que nous établissons se fait sur des rêves, sur ce qu’il y a de moins réaliste. Pour vivre, affronter cette vie de contingences aliénantes, accepter d’en prendre le risque et de relever le défi, c’est l’idéalisme, la rêverie, un pari fou basé sur la plus folle des illusions : l’amour !

Car s’il existe bien des lieux où se former à l’éducation tels que les diverses écoles, où on nous enseigne l’histoire, les langues, les mathématiques, les lois, les métiers, les sciences, les techniques, les droits et les devoirs, l’amour, domaine encore sauvage et basé sur la liberté, s’apprend au sein de la famille, au coeur de ses émotions, dans la violence de la confrontation avec cet autre qui nous bouleverse, auquel on ne s’attendait pas et à quoi on n’a pas appris à faire face.

Dans ce désert théorique, les histoires d’amour nourrissent alors notre imagination, notre rêve d’absolu, ce vide que nous sentons devoir combler depuis que l’amour parental a cessé de nous satisfaire car nous sentons que notre être doit se prolonger dans et par un autre. Un idéal qui passe par des histoires depuis des millénaires, comme celle des humains cherchant leur moitié tranchée par les dieux dans le récit fait par Aristophane pour expliquer la quête d’amour, dans le Banquet de Platon.

Une histoire d’amour, des histoires d’amour sous toutes les formes, picturales – peintures, photographies, bandes dessinées – littéraires – épopées, romans, poésies, pièces de théâtre – mais aussi récits personnels et familiaux, chacun cherche dans des histoires réelles et imaginaires à reconnaître son propre idéal, des parts de son propre rêve et des raisons de croire que celui-ci est possible.

C’est pourquoi les comédies romantiques, les films indiens, la poésie lyrique et romantique, les récits d’amour courtois, les mariages de contes de fées construisent nos rêves d’amour dès notre plus jeune âge et donnent le désir d’entrer dans une vie qui, pourtant, n’y ressemble jamais. D’où ce sentiment de trahison lorsque la relation s’avère loin d’offrir ce que les récits promettaient. Au point qu’après un grand nombre de déceptions amoureuses, certaines personnes désenchantées accusent les contes de fées de les avoir induites en erreur.

Oui, c’est vrai, mais ce n’est pas aussi simple que ça. Les communautés humaines se sont structurées autour de leurs mythes qu’elles propagent depuis la Préhistoire. L’Homme est une espèce à histoires, comme l’a confirmé la réussite du storytelling dans la publicité plutôt qu’un argumentaire des qualités d’un produit qu’on veut nous vendre pourtant dans ce supposé but. Et comme l’ont avant tout confirmé les triomphantes religions du Livre mais aussi les histoires mythologiques qui ont su perdurer sans écriture, juste par la force narrative. L’histoire est en nous, elle fait briller nos yeux, nous en avons besoin, elle nous fait rêver et nous fait avancer.

Les histoires nous mentent, pourtant ? Oui, parce que leur but est narratif, et que malgré cela, notre idéalisme les a prises pour la réalité. Pourtant, si nous avons le choix entre un livre scientifique qui nous décrit le mécanisme amoureux et comment faire de bons choix, et une histoire d’amour littéraire, nous conservons, de nos ancêtres les premiers Hommes qui se sont raconté des mythes, le goût pour les histoires d’amour. En somme, nous préférons en avoir envie en en entendant le récit et en en rêvant plutôt que de le construire en en comprenant le mécanisme pour le maîtriser.

Et pour le coup, la faute n’est pas imputable aux contes de fées, mais à notre espèce tout entière !

Nouvel article Labo de Cléopâtre : masque anti-rides à la figue

Cet article et ces photos sont la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

Publicités

Aphrodite, douceur et rage

Aphrodite, déesse de l’Amour et de la Beauté, est associée à d’autres caractéristiques ou bien, voit son caractère se préciser au fil des récits mythologiques, ou se révéler dans des qualificatifs qui la décrivent et qui reviennent tout au long des épopées : les « épithètes homériques ».

Aphrodite est ainsi souvent qualifiée de « tout sourire », qui révèle son caractère enjoué et charmeur. Un sourire d’une importance capitale dans les rapports sociaux qu’une femme entretient grâce à l’image qu’elle renvoie à celui qui la regarde, la juge, la condamne ou l’admire. Cette expression qui éclaire le visage, l’illumine, semble rendre la femme tellement accessible et aimable qu’elle est exigée sur les photographies engageant le commerce, ou quand le contact avec l’autre et la clientèle sont nécessaires.

La douceur d’Aphrodite, c’est aussi celle de la fragilité. La déesse de l’Amour, de par sa nature douce et délicate, est la première parmi les Immortels à être blessée sur le champ de bataille opposant Achéens et Troyens. De la même manière, elle est celle qui est la plus impliquée, la plus investie dans ses histoires d’amour avec les Mortels. Plusieurs textes classiques racontent ainsi son grand deuil lors de la mort du bel Adonis, son amant, tué par Arès rendu jaloux par leur relation, et qui a pris la forme d’un sanglier pour éliminer son rival. Dans le Dialexis de la rose, Procope de Gaza explique comment, à la suite de ce deuil, Aphrodite éperdue, se blessant aux épines des rosiers, fit passer les roses de la couleur blanche à la couleur rouge en y faisant couler son sang.

C’est une histoire de métamorphose, comme il en existait beaucoup dans la mythologie. Le texte précise : »Son corps était d’une grande délicatesse (qui d’autre, il faut le préciser, l’eût été plus qu’Aphrodite) » Un corps d’une grande délicatesse, et une blessure de plus pour la déesse douce et délicate.

Sa douceur, c’est aussi son implication dans la vie des Mortels avec lesquels elle se lie, par l’amour pour un homme ou la faveur accordée à ses protégés. Certes, les autres dieux peuvent entretenir des liens particuliers d’amitié avec les Mortels qui traversent leur destin, comme Athéna avait créé des liens avec Ulysse et Artémis avec Hippolyte, ou d’amour, comme certains dieux avec des Mortelles qu’ils ont séduites. Il existait pourtant une frontière au-delà de laquelle le lien entre Mortels et Immortels ne pouvaient plus avoir de relations : celles de la mort, justement.

Pour les Immortels, le contact avec un cadavre était une impureté, un tabou; assister à la mort leur était interdit. C’est pourquoi, au moment de mourir, Hippolyte est abandonné par Artémis dont il est pourtant un ami très cher. Un tabou qui n’a pas l’air d’arrêter la déesse de l’Amour. Au chant XXIII de l’Iliade, on apprend que le cadavre d’Hector est protégé de la putréfaction grâce aux soins que lui apporte l’Immortelle : « Autour d’Hector, cependant, les chiens ne s’affairent pas. La fille de Zeus, Aphrodite, nuit et jour, de lui les écarte. Elle l’oint d’une huile divine, fleurant la rose, de peur qu’Achille lui arrache toute la peau en le traînant. »

Un soin jaloux qui pourrait bien avoir pour origine l’Amour dont elle est la divine incarnation, tout comme dans l’Enéide, le soin et la protection de son fils Enée seront constants.

Et pourtant, malgré tout son amour, Aphrodite est une déesse qui peut être tyrannique envers ceux qu’elle aime. Voici ce qu’elle dit à Hélène qui lui tient tête et refuse de faire ce qu’elle dit : « Arrête, malheureuse, ou je te laisse à ma colère. Crains que mon fol amour pour toi ne se transforme en haine et que je ne provoque, entre Troyens et Achéens, des haines sans pitié dont tu périrais misérable. » Un cas loin d’être unique pour cette déesse dont les colère et les vengeances sont célèbres.

Certes, les Olympiens ont leur caractère, et les Anciens étaient autant soucieux de leur colère que de leur faveur. Néanmoins, seuls ceux capables d’un grand amour sont aussi capables d’une grande haine, à la manière de Tosca, le personnage de l’opéra de Puccini, sentimentale, tendre, ardente amoureuse autant que jalouse et rageuse meurtrière de l’odieux Scarpia; comme si la force de sentiments d’amour amenaient forcément une force contraire en cas de contrariété, dans un équilibre nécessaire.

De façon plus élémentaire encore, on peut songer au dieu de l’Ancien Testament : « Moi, Yahvé, je suis un dieu jaloux. » Parce qu’il a élu un peuple, semble dire le texte, parce qu’il l’aime plus que les autres, son amour se transformera en colère et en punition chaque fois qu’il se sentira trahi dans cet amour. Attention aux dieux d’Amour : ils sont aussi ceux qui se transforment le plus facilement en dieux de colère et de haine, tant ces deux sentiments sont les deux faces d’une même puissance émotionnelle.

Méfiez-vous toujours des sentiments d’un dieu ou d’un Mortel qui vous aime trop fort; chaque puissance de sentiment contient en elle son contraire, et ce qui vous a tant nourri pourrait bien alors vous engloutir.

Photo à la Une : Aphrodite et Hélène sur une amphore du V ème siècle av J-C .www.theoi.com )

Dernier article Labo de Cléopâtre : les encens aphrodisiaques

Cet article est la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

La joie à l’origine de Noël

Au moment de Noël, il y a souvent deux camps : celui des enfants qui se réjouissent, et celui des adultes qui stressent de devoir acheter des cadeaux – les bons !- sans rogner de trop sur leur budget. Un sentiment amer qu’ils n’ont pas toujours eu puisqu’eux aussi ont été enfants et ont connu la joie de recevoir à Noël. Un temps révolu qui leur laisse peut-être un sentiment de nostalgie et leur fait dire souvent que Noël, ce n’est plus comme avant, que maintenant, c’est surtout la fête du commerce.

Noël est une fête bien plus anciennes que les origines chrétiennes qu’elle semble revendiquer depuis environ 2000 ans.

Fête de la naissance de Dieu fait homme, elle remplace la célébration d’autres dieux représentant le soleil invaincu dont on célébrait la renaissance au solstice d’hiver, moment où les jours allaient enfin rallonger, promesse de printemps et de renouveau au coeur de la plus longue nuit, comme un symbole d’espoir.

A Rome, on fêtait les Saturnalia, les fêtes de Saturne, de l’obscur et déchu père de Jupiter. L’histoire des dieux grecs, toujours pleine de violence, consiste toujours en une lutte dynastique pour le pouvoir d’où tout amour familial est exclu au bénéfice des rapports de force. Une logique immuable qu’a débusquée Freud au coeur des rapports humains inconscients, hésitant sans cesse entre intérêts personnels et collectifs, l’amour et la haine pour l’autre, l’amour de l’autre pour nourrir son amour-propre, et tous les autres sentiments ambivalents. Dans la dynastie des dieux gréco-romains, chaque père a été déchu jusqu’à ce que Zeus-Jupiter prenne le pouvoir sur son père Saturne, comme lui-même l’avait pris sur son père Uranus.

Lors des Saturnalia, les fêtes de Satune qui avaient lieu fin décembre, le dieu vaincu étant à l’honneur, les valeurs sociales s’inversent. Les maîtres servent les esclaves qui sont libres de parler et d’agir sans contraintes, les administrations ferment, on s’offre de petits présents, des douceurs sucrées au miel surmontées de pièces de monnaie. On fleurit de plantes vertes les maisons (houx, gui, lierre).

« Personne, durant la fête, ne devra s’occuper d´affaires soit politiques , soit particulières, excepté celles qui ont pour but les jeux, la bonne chère et les plaisirs : les cuisiniers seuls et les pâtissiers auront de l’occupation. – Égalité pour tous , esclaves ou libres, pauvres ou riches. – Défense absolue de se fâcher, de se mettre en colère, de faire des menaces. Pas de comptes d’administration pendant les Saturnales. – Qu’on ne redemande à personne ni argent ni habits. Point d’écriture durant la fête. Clôture des gymnases durant les Saturnales ; pas d’exercices ni de déclamations oratoires, sauf les discours spirituels, enjoués, assaisonnés de railleries et de badinage. »

Lucien, Satunales, 13

Saturne, pourvoyeur de biens, était alors pourvoyeur de joie. Et dans une société qui créait et assumait les inégalités, les fêtes institutionnelles autorisant le renversement des valeurs était plus que salutaires, nécessaires comme soupape de sécurité contre le ressentiment et la tentation de révolte qu’induisent inévitablement les trop grands écarts entre les situations. C’était un système générant sa propre cohérence et son propre équilibre et qui, des Saturnales dans la Rome ancienne au Carnaval de la période chrétienne, offrait au coeur de la saison froide, un temps de libération des tensions et d’égalité dans un monde profondément inégal.

Quel rapport avec le domaine d’Aphrodite ?

En apparence, presque rien. Pourtant, bien souvent, les Saturnales, jours de liberté absolue, ont été employés comme synonymes d’orgies, de totale licence permise. Un concept qui s’accorde mal avec la culture judéo-chrétienne de la maîtrise et du sérieux venue plus tard et qui a remplacé la joie et la licence par le recueillement solennel.

Parallèlement, la galette des Rois, censée célébrer la visite des Rois Mages faite à l’enfant Jésus est aussi une tradition romaine liée aux Saturnales qui sacrait le roi du jour qui pouvait commander à toute la maison, à condition de tomber sur la fève, une vraie. Aujourd’hui, le seul avantage qu’on y gagne est une couronne de carton doré sur la tête et un morceau de porcelaine à l’effigie d’une icône de la société de consommation.

Pourquoi ne pas re-saturnaliser un peu nos fêtes ? Mettre une vraie fève dans la galette si on la fait soi-même. Les Romains aimaient le poivre et épiçaient leurs plats et nous avons conservé cette tradition des épices pour les fêtes de Noël, héritée souvent de l’Allemagne ou de notre Moyen-Age, épices là aussi associées à la joie et la lumière par la diversité de leurs couleurs, et la chaleur du soleil renaissant par leurs propriétés échauffantes. Epiçons, dans tous les sens du terme !

En résumé, un Noël plus proche de l’esprit d’origine comprend des cadeaux mais aussi de la liberté d’expression, des rires, des jeux, de la licence, quelque chose de chaud, de sexy, un esprit de vacances, des repas, de la chaleur et du bonheur.

Mamie n’est pas d’accord ? C’est le domaine d’Aphrodite, ici, pas celui de Mamie !

Nouvel article Labo de Cléopâtre : Encens de Noël d’Europe

Cet article est la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

Philosophie d’Aphrodite

Dans une culture, tout ce qui concerne les grands sujets théologiques ou mythologiques est toujours complexe, si ce n’est contradictoire. On pourrait chercher des points communs, des unités dans les récits, les représentations, les façons de parler d’une chose ou d’une autre, il ne s’en trouverait jamais de manière absolue.

Aujourd’hui, on opposerait sûrement l’Amour à la Haine, et on le faisait déjà autrefois, mais il se trouva pourtant des représentations d’Aphrodite guerrière comme il nous reste des statues d’Aphrodite pudique, ce que nous associons pourtant mal à une déesse des prostituées, par exemple. Mais il est bien d’autres contradictions concernant la déesse de l’Amour et de la Beauté, non seulement à propos des récits qui parlent d’elle, mais aussi sur le genre d’idées qu’elle inspirait et qu’elle inspire parfois encore.

Dans les mythes, la déesse de l’Amour et de la Beauté apparaît surtout comme une belle semeuse de trouble qui a couché avec la plupart des dieux, a provoqué la guerre de Troie et puni quelques Mortels pour leur insoumission, voire sacrifié certains d’entre eux pour sa vengeance personnelle. Ce qui la distingue est sa beauté, sa douceur et son sourire qui sont les qualificatifs qui s’attachent à son nom. La tradition littéraire en lien avec l’épopée et la tragédie en fait plutôt une déesse superficielle, proche de ces Vénus de la Renaissance, belle et charmante, sans aspérité autre que quelques colères vite oubliées. Sa nature douce la pousse aux intrigues amoureuses et aux actions inconsidérées, proches de celles qu’on attribua de tout temps au féminin, laissant sous ce prétexte toute sa vie la femme sous tutelle masculine.

Pour les poètes, en revanche, Aphrodite, plus essentielle, est la déesse qui impose sa loi à tous : »Aphrodite est cruelle en nous forçant d’aimer« , dit Sappho. Sophocle lui-même lui a consacré un poème, « la puissance de l’Amour », traduit par Marguerite Yourcenar, où il évoque sa capacité à soumettre tout le vivant :

« …Et en tout lieu, dans l’univers,

L’âme vivante et respirante le reçoit

Et se soumet, aussi bien le poisson qui erre

Dans l’océan, que le quadrupède sur terre;

Pour les oiseaux et pour la bête carnassière,

Pour l’homme, pour les dieux immortels, il est Loi… »

Le poème conclut par cette phrase évoquant presque un monothéisme aphrodisien : « Et Cypris règne seule.« . Cypris, déesse de Chypre, un des noms de la grande Aphrodite.

Ce point de vue n’est pas que poétique, et avant le triomphe de la pensée platonicienne, celle d’Empédocle, philosophe brillant, d’une élégance insolente, empruntait aux Upanishad – l’ensemble de textes philosophiques de la religion hindoue – le concept de cycle perpétuel de l’univers sous les effets de l’attirance et de la répulsion qui en forment les mouvements apparents. Apparents, car pour les Upanishad comme pour Empédocle, tout est Un, et la matière qui se reforme, le corps qui naît après la mort d’un autre, tout est fait des mêmes éléments de l’univers.

Si dans les Upanishad le système philosophique va plus loin, spéculant à partir de cette logique sur la fin du cycle des renaissances et le retour possible à son unité originelle par une ascèse appelée yoga, les fragments conservés d’Empédocle n’ont pas l’air d’aller plus loin que d’expliquer l’univers, de constituer une cosmologie.

Et Aphrodite, dans tout ça ?

Au coeur du système d’Empédocle, la déesse joue un rôle majeur « en nous forçant d’aimer », comme disait Sappho. En tant qu’être unique, nous venons de l’union d’un homme et d’une femme, du multiple, donc. En aimant à notre tour, nous perpétuons le cycle. Pour la pensée asiatique d’origine hindoue, la vie contient en elle la mort et la mort contient la vie dans le cycle de morts et de renaissances incessantes. Dans ce système, le désir agit comme un aimant, nous entraînant dans une série d’actions qui nous enchaînent au karma, tout comme peut le faire conjointement et de façon inverse la répulsion.

Pour Empédocle, c’est l’Amour et la Haine qui nous font agir; et l’Amour, il le nomme Aphrodite : « Amour, qu’on nomme aussi Aphrodite et Délice. »

« L’un devient multiple, et le multiple, motion incessante, redevient l’Un. (…)Les éléments qui ne sont qu’Un forment l’Unique, sous l’effet de l’Amour, et tantôt sous le froid empire de la Haine, ils forment l’Innombrable. »

Cette qualité d’Aphrodite de réunir le multiple en l’Un permet d’autres raisonnements inattendus chez Empédocle : « Aphrodite a uni sous son joug les 2 yeux, Infatigable paire; à eux deux, ils produisent l’image unique« , répondant ainsi à la question que devaient se poser les Anciens : « Comment deux yeux parviennent-ils à ne former qu’une seule image ? »

Enfin, Empédocle, un de ces nombreux philosophes végétariens de l’Antiquité inspirés par l’Inde, semblait dire que les premiers sacrifices, destinés justement à la déesse de l’Amour, se faisaient sans faire couler le sang, insinuant sans doute que les sacrifices venus après et destinés aux autres dieux constituaient une cruauté autant qu’une régression.

La souffrance de l’animal n’a donc pas été qu’un souci contemporain.

Labo de Cléopâtre : un cosmétique antique : l’huile de ricin

Cet article et cette photo sont les propriétés du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

Divinités de l’amour dans le vocabulaire

Après avoir constitué les fondements de nos croyances et de notre culture, les divinités apparaissent désormais comme les premières tentatives d’explications scientifiques de phénomènes perçus comme supérieurs. La personnification de ces phénomènes en des divinités aux traits connus rassurait en unissant phénomènes et comportements incompréhensibles sous la volonté d’un seul qui leur donnait un sens et justifiait leur caractère parfois aussi irrépressible qu’apparemment dément.

Mais quand les dieux tombent et que cette vision du monde n’est plus autorisée ? Alors le langage rassemble les miettes, reconstitue ce dont il a besoin à un moment donné pour comprendre le monde et révèle, par l’usage, où sont allés se cacher les divinités. Evidemment, les dieux de l’amour et du désir sont les plus importants du domaine langagier parce qu’ils sont à la fois premiers dans les nécessités du vivant, des espèces, mais aussi, comme on le sait depuis plus d’un siècle, dans la construction de notre psyché.

En terme d’usage proprement dit, les mots semblent suivre la logique culturelle et historique dans l’ordre de préséance et d’association. En premier lieu, néanmoins, Aphrodite, Eros et Vénus gardent, dans le langage, le sens qu’ils ont toujours eu en qualifiant par des noms propres, des divinités de l’Antiquité avec toutes les connotations que cela implique.

Aphrodite a donné peu de mots : « aphrodisiaque », désignant à la fois un nom et un adjectif et signifiant « propre à exciter le désir sexuel ». Le mot apparaît au XVIII ème siècle, époque des romans libertins mais désigne plutôt des substances issues de la pharmacopée. Le mot associe donc cette force primordiale qu’est le désir, et son contrôle, sa récupération dans une visée personnelle par des moyens presque scientifiques. Dans son deuxième sens, « aphrodisiaque », utilisé exclusivement comme adjectif et depuis moins longtemps, désigne la nature du culte. On parle de culte aphrodisiaque comme de culte dionysiaque, mais bien sûr, uniquement dans le vocabulaire historique et archéologique.

Eros, beaucoup plus important dans le vocabulaire, a donné de nombreux mots associés soit au libertinage, apparu au XVIII ème siècle comme le mot « érotisme » et ses dérivés « érotique », « érotiquement »  dans le sens que nous leur connaissons actuellement, soit au vocabulaire de la médecine, apparu aussi vers cette époque-là mais plus généralement au XIX ème et XX ème siècle avec la psychanalyse. C’est le cas de mots comme « érotisation », « érotiser », qui renvoient à des phénomènes psychiques, et « érotomane », »érotomanie », plus franchement dans la psychiatrie puisqu’ils évoquent une forme de paranoïa où la certitude délirante d’être aimé vire à l’obsession.

A la Renaissance, pourtant, l’adjectif « érotique » désignait simplement quelque chose qui parlait d’amour, ce qui n’était pas rien puisqu’en redécouvrant notre culture antique, nous nous réappropriions ce droit d’en parler d’abord en poésie comme le firent Ronsard, du Bellay, quelques italiens avant eux et quelques autres d’un peu partout après, puis en parler tout court.

Mais si Eros est si important dans l’histoire du vocabulaire, c’est peut-être aussi parce qu’il fut primordial dans la philosophie de Socrate, Platon et la pensée chrétienne après elles qui virent dans la beauté et l’amour le plus élevé dont il était le concept, le moyen de connaître Dieu, la vérité, et d’y avoir accès. Eros est donc une notion philosophique qui n’a cessé d’interroger, contrairement à l’Aphrodite d’Empédocle qui, redécouverte tardivement et de façon fragmentaire, n’a pas rayonné de façon claire et continue sur la pensée européenne. Ce sera néanmoins avec Freud qu’Eros, en tant que principe de vie, va prendre son sens psychique moderne et paradoxalement primordial puisque c’est déjà le sens qu’Hésiode lui donnait il y a presque 3000 ans dans sa Théogonie.

Vénus, quant à elle, peut-être parce qu’elle est romaine et que notre langue est à 80 % d’origine latine, a donné un vocabulaire beaucoup plus prosaïque et ancien que celui associé aux divinités grecques. En effet, quand Vénus ne désigne pas les belles femmes ou leurs représentations diverses dans la culture, elle est associée au vocabulaire plus sexuel, du « mont de Vénus » aux maladies « vénériennes », qualifiées ainsi depuis la fin du Moyen-Age.

Mais Vénus, dont les habitants imaginaires, les « vénusiens », parcourent notre espace langagier depuis les premières science-fiction du XVII ème siècle, c’est aussi la planète la plus belle et la plus brillante de notre espace étoilé. Les dieux, on se le rappelle, ont aussi été vus comme des phénomènes astraux. Enfin, « vendredi », « veneris dies », jour consacré depuis l’Antiquité à Vénus, l’est aussi de manière indirecte même chez ceux utilisant une autre mythologie pour leur calendrier. En effet, « friday », « freitag » dans les pays anglo-saxons, c’est le jour de Freya, déesse nordique de l’Amour et la guerre dont dérivent aussi certainement les termes « free », « frei », libre. Pour presque tout le monde, le vendredi annonce justement la fin de la semaine de travail et marque le début du week-end, période de repos et de liberté retrouvée.

Labo de Cléopâtre : les cuillères à fards

Ces article et photo sont la propriété du site Echodecythere. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

 

L’importance cachée d’Aphrodite

Qui a lu quelques mythes mettant en scène la déesse de l’Amour et de la Beauté peut s’étonner d’un tel titre. En effet, dans beaucoup d’histoires, Aphrodite est loin d’avoir le beau rôle, passant pour une déesse superficielle, vaniteuse, colérique, aussi oisive qu’impudique et débauchée. Cette image de la déesse est étrangement conforme à l’opinion que se faisaient de la femme les prédicateurs chrétiens qui craignaient sa superficialité, sa beauté autant que sa débauche, sa paresse et ses caprices.

Une coïncidence ? Sûrement pas. Les recherches en psychologie ont pu démontrer que si nos émotions sont universelles, notre façon de nous représenter les archétypes et de construire notre psychisme sont relatifs à notre culture, laquelle a commencé avec les mythes. Si bien que par exemple, là où en Occident on reconnaît le complexe d’Œdipe comme une phase de la construction de l’individu, le Japon, qui ne s’y retrouve pas, connaît un complexe d’Ajaze où le fantasme du meurtre du père et la culpabilité que cela génère sont remplacés par le désir de la mère de tuer son enfant et se résout par le pardon mutuel. Une histoire racontée dans leur mythologie.

D’autre part, les multiples variantes des mythes, qui peuvent être contradictoires, témoignent des changements de mentalité dans une société ou une plus grande perception des phénomènes psychiques ou sociaux mis en scène dans les histoires vécues par les dieux. Ainsi, dans la co-existence de deux Aphrodite, l’une issue de l’émasculation d’Ouranos et l’autre, plus tardive, née de Zeus et de Dioné, se remarque le passage d’une conception matriarcale, indépendante, de la déesse née de personne, à celle d’une conception patriarcale où la déesse devient un des multiples rejetons de Zeus à qui elle doit le jour et donc obéissance. Il arrive la même chose au dieu Amour, Eros, qui passa d’un dieu primordial arrivé à l’aube des temps, bien avant les Olympiens, à un petit dieu ailé, fils obéissant d’Aphrodite, comme si on avait eu besoin de limiter, contrôler l’Amour et le Désir dans une société plus civilisée.

A l’origine, pourtant, Aphrodite possède des points communs avec Ishtar, grande divinité assyro-babylonienne de l’Amour et de la Guerre dont la puissance est immense par rapport à tout ce qu’on accordera de pouvoirs à une déesse, voire à un dieu. Bien plus ancienne que la religion des Olympiens, la religion des assyro-babyloniens est liée aux débuts de l’Antiquité, période où on découvrit l’écriture, et où se passait l’épopée de Gilgamesh, premier héros civilisateur. A l’époque, l’amour, le désir, la fécondité sont considérés comme des forces premières, pourvoyeuses de vie, puissances auxquelles il faut se soumettre et non qu’on doit soumettre. Le roi lui-même est présenté comme fils de la déesse, preuve de sa puissance dans la société, et elle n’a rien à envier aux dieux masculins de qui elle est, au minimum, l’égale.

C’est de cette déesse-là que l’Aphrodite ouranienne est issue, même de façon lointaine. Puissante, elle est maîtresse de la vie et créatrice de destins au même titre que les Parques par le désir qu’elle fait naître chez les hommes comme chez les dieux, ainsi que tous les animaux sur terre ou sur mer, les poussant dans des directions imprévues, leur faisant créer des familles, des lignées, des alliances inattendues avec toutes les conséquences bonnes ou mauvaises que cela suppose.

On en a en effet maints exemples dans la mythologie, de l’amour qu’elle fit éprouver à Pasiphaé pour le taureau sacré du roi Minos naquit le Minotaure, d’après certaines versions, à celui de Zeus ou d’autres dieux pour des mortelles et des nymphes, créant ainsi des lignées de héros, mais aussi de nouvelles plantes, fleuves, etc. De l’amour d’Hélène pour Pâris survint la Guerre de Troie et le désir qu’elle fit naître chez Zeus pour sa femme fut favorable à l’intervention des autres dieux dans le conflit quand le père des dieux avait juré de leur neutralité. Sans parler de tous les autres, les anonymes nés de l’union d’un homme et d’une femme, d’un mâle et d’une femelle et ceux qui s’unissent sans être de même sexe.

Il exista même une philosophie qui reconnaissait à Aphrodite le premier rôle divin comme maîtresse du vivant, faisant d’elle une divinité supérieure à tous les Olympiens. Zeus lui-même redoutait sa capacité à le faire s’éprendre des unes et des autres. Mais gagnés par la culture du dénigrement qui se fit progressivement, nous peinons souvent à entrevoir toute l’étendue du pouvoir que les Anciens eux-mêmes lui reconnaissaient.

( Photo à la Une : médaillon d’argent représentant Aphrodite datant du III ap. J-C issu des ateliers de toreutique de Tarente conservé au British Museum )

Nouvel article : recette de beauté de Cléopâtre : le chou séché

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

La femme, civilisatrice par l’Amour

Bien que son rôle ait été minoré – notamment par ce mythe de l’Ancien Testament où, créée pour seconder l’homme, elle sort de sa côte – la femme joue dans d’autres mythes le rôle de civilisatrice, de celle qui va discipliner l’homme et le rendre apte à vivre en société.

Dans l’épopée de Gilgamesh, c’est Enkidu qui connaîtra cette transformation. Homme sauvage envoyé pour combattre Gilgamesh, il deviendra son fidèle allié après avoir aimé, désiré et s’être uni à Shamat, une courtisane sacrée envoyée pour le rendre à son humanité. Enkidu, qui jusque là vivait avec les bêtes, les voit se détourner de lui après son initiation amoureuse et sexuelle en même temps qu’il se voit doté de l’intelligence. Il n’a plus qu’à suivre Shamat, qui lui ouvre les portes de la civilisation, de la ville d’Uruk et l’introduit à son destin d’être humain. C’est ainsi qu’il découvre l’amitié en la personne de Gilgamesh. Il est alors prêt à entrer dans l’histoire en tant que héros de la première épopée connue de l’humanité.

D’autres récits anciens évoquent cette dualité en l’homme entre son origine sauvage et la civilisation qu’il a créée et établie. C’est le cas des romans du Moyen-Age où les personnages passent souvent un moment de leur histoire à vivre dans la forêt, qui, à cette époque, était un lieu hostile et craint car considéré comme le lieu des bêtes sauvages et des démons. Un lieu qui s’opposait effectivement à la civilisation.

L’idée est loin d’être fausse puisque l’abattage des arbres qui couvraient normalement l’Europe, permit le développement de l’agriculture et l’édification de nouvelles villes prospères. Cela se passait justement à l’époque des récits arthuriens. Dans ces récits, comme dans Yvain, le chevalier au lion, la folie sauvage du héros prend fin grâce à l’intervention d’une femme. Le chevalier, auparavant nu et fou, se comportant comme une bête et ayant perdu l’usage du langage, reprend alors ses vêtements et s’apprête à retrouver sa place dans la civilisation.

Ce schéma, bien connu des récits d’amour courtois, répondait à une réalité de la société féodale. En effet, une certaine tolérance du seigneur envers ses jeunes vassaux courtisant sa femme avait cours pour maintenir un certain ordre dans le système féodal. Ceux-ci étaient de jeunes célibataires, cadets de familles nobles dont ils n’hériteraient pas car seul l’aîné le pouvait, obligés de courir les aventures pour se distinguer et trouver leur place. Leur agressivité et leur culture guerrière menaçait sans cesse l’ordre social et notamment la paix des paysans dont ils séduisaient et abandonnaient les filles, pillaient les maigres ressources. Les laisser aimer leur Dame de loin permettait de les brider grâce à leur amour pour elle et leur volonté de lui plaire.

Ce thème de la femme civilisatrice est universel et concerne même les dieux.

il en est ainsi de Shiva, dieu solitaire, sauvage et inquiétant, vêtu de peaux de bêtes, accompagné d’une armée de morts et de fantômes. Cet aspect hideux rebuta son futur beau-père qui le rejeta. Sâti, celle qui devait devenir son épouse, se jeta alors dans le feu, rendant Shiva inconsolable. Retourné à la solitude de ses montagnes, sa mission en tant que dieu n’était plus assurée. Par sa grande détermination, la force de son amour et son ascétisme, Parvati – qui était la réincarnation de Sâti – parvint à ouvrir son coeur, le rendit apte à l’amour et ouvert à ses nouveaux devoirs de mari, de père. Il redevint membre éminent de la triade divine hindoue, bien qu’il soit en réalité le premier d’entre tous, comme sa nature sauvage le dit bien. Mais c’est une nature qu’il a perdue. Les représentations modernes de Shiva le montrent désormais en méditation pacifique plutôt qu’en chef des armées de morts. On raconte même que pour son mariage, Shiva fit un effort et s’habilla magnifiquement, comme un être civilisé.

Pour les hindous, qui y voient souvent plus clair que nous, le féminin est principe actif sans lequel le masculin, principe passif, ne peut agir. C’est bien la femme qui fait agir, bouger, changer l’homme.

Des histoires tout ça, comme d’habitude !

Et bien non. L’image collective de ce rôle civilisateur que la femme joue pour l’homme se retrouve dans l’expression : « passer la corde au cou » qui exprime non que l’homme est prêt à se pendre car il vient de se mettre en couple, mais que de bête sauvage, il est devenu un animal domestiqué, bon pour le travail, que la femme tient par la bride pour le diriger.

Et de fait, dans les grandes histoires d’amour qui commencent, il n’est pas rare d’apprendre que le fiancé ou le futur conjoint n’a jamais été aussi discipliné, sérieux et fiable qu’il l’est depuis qu’il a rencontré celle qu’il aime. Et c’est souvent sa mère, peut-être par solidarité féminine, qui raconte à sa belle-fille combien avant elle, son fils a pu être aux limites du présentable, du vivable, désordonné, ignorant convenances, équilibre et hygiène de vie élémentaires.

Ca ne vous rappelle rien ? Je suis sûre que cette histoire vous rappelle quelque chose.

Alors, c’est vrai, l’histoire officielle ne met pas vraiment l’accent sur le rôle civilisateur de la femme dans l’histoire de l’humanité, mais il est désormais avéré que dans les premiers temps, par une répartition logique des tâches, l’homme allait chasser, la femme, à l’origine de l’artisanat, réalisait les objets du quotidien. Nul doute également qu’elle soit à l’initiative des premiers gestes de civilisation puisqu’elle passait le plus clair de son temps au campement.

Et tandis qu’il chassait pour que le monde puisse manger et survivre, première condition de l’existence, elle concevait peut-être un objet pour que la viande ne traîne pas par terre, commençant doucement leur ascension vers l’idée de civilisation.

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

Voie secrète et paradoxale du plaisir féminin

Dans un article de société du numéro de juin 2015,  » Sexe : sommes-nous plus libérées ? », le magazine Marie-Claire met en évidence le paradoxe qui existe entre des pratiques sexuelles de plus en plus décomplexées et une absence très marquée d’épanouissement personnel au sein de cette sexualité pour la plupart des femmes. D’après l’enquête, menée par des sociologues et autres spécialistes, la diffusion de plus en plus accessible du porno grâce à internet tient lieu d’éducation sexuelle à la place d’une information constructive et réaliste. Or, révèle l’article, le porno diffuse essentiellement des images de fantasmes masculins auxquels on sacrifie la femme, dont le plaisir, dans ces films, consiste à satisfaire l’homme.

C’est une vieille histoire, un vieux mythe inventé par les Grecs et les Romains et qui se diffuse toujours : le mythe de la virilité. Ce mythe est très simple. Et dans les relations sexuelles, il permet depuis l’Antiquité de dominer hommes et femmes, et a même le pouvoir de changer l’homosexualité en hétérosexualité grâce à cette formule magique : l’homme viril, c’est celui qui prend, pas celui qui est pris. Celui qui est pris, homme ou femme, est une femme ! Dans cette configuration, il n’y a de plaisir que pour une seule personne, celui qui prend plutôt que celui qui donne, celui qui, en dominateur, tyran et conquérant, le vole à l’autre.

A l’ère des discours sur l’égalité et la parité – qui ne sont bien souvent que des discours comme le traitement des femmes en politique le montre bien – comment ne pas être surpris par le maintien de ces comportements ? Mais surtout, comment s’étonner que les femmes prennent peu de plaisir dans leur sexualité à deux si ce qui paraît le représenter le supprime, le dégrade et le falsifie ?

En même temps que le Héros viril subtilise son propre plaisir qu’il vient voler sur le corps de l’autre, il dérobe également celui de l’autre, qu’il verrouille et détruit…Et effectivement, quelle femme n’a vécu ça au moins une fois ?

Pourtant, la lointaine littérature elle-même reconnaît le haut pouvoir orgasmique féminin. Dans la mythologie, le personnage de Tirésias, le devin, est devenu femme pendant plusieurs années pour avoir frappé deux serpents accouplés. Retrouvant les mêmes serpents, il les frappa de nouveau et redevint homme, ce qui faisait de lui le seul être à avoir vécu simultanément dans le corps d’un homme et d’une femme. Zeus et Héra se disputant pour savoir lequel de l’homme ou de la femme avait le plus de plaisir, ils décidèrent logiquement de consulter Tirésias :  » Tirésias répondit que de dix-neuf parties qui composaient le plaisir amoureux, la femme en éprouvait dix, et l’homme seulement neuf. » Appolodore, Bibliothèque. Livre III. Chez d’autres auteurs de cette époque, on lit la même histoire, les parties pouvant même aller de dix pour la femme à un pour l’homme.

Des fables, tout ça ! Bien sûr, mais seule la femme, effectivement, connaît de multiples orgasmes. De multiples orgasmes pour un être qui, semble-t-il, et peut-être culturellement autant que physiologiquement, le connaît en réalité si rarement…Etrange, non ? Ce pouvoir féminin, mis en scène au Moyen-Age, notamment dans la Farce du Cuvier, où une femme exige de son mari un minimum de 6 relations sexuelles par jour, est un tabou, une frayeur qu’on exhibe pour mieux le brider en en soulignant le caractère monstrueux, animal, diabolique même.

Car un être qui peut autant connaître le plaisir ne va-t-il pas tout faire pour l’éprouver, au risque de commettre l’adultère, déposséder les véritables héritiers de leurs droits en mettant à leur place des bâtards nés de son pêché, menaçant l’Eglise et la société tout entière ? Cette crainte prend corps dans la figure légendaire, paradoxale et jadis effrayante de la Papesse Jeanne qui aurait caché son sexe féminin pour accéder à la papauté et qui révéla son imposture en accouchant en public lors d’une messe à laquelle elle présidait. C’est ce personnage légendaire qu’on retrouve dans le jeu de tarot. Elle représente le désir de connaissance mais aussi le savoir caché, la puissance féminine secrète, cette puissance à laquelle a peut-être eu accès Tirésias.

Et pour trouver la voie de ce plaisir, comment faire ?

Comme Michelet disait qu’il avait les deux sexes de l’esprit, le plaisir, passant aussi beaucoup par l’esprit qui lui, n’a de sexe que si on y croit, est une sensation individuelle qui s’éprouve individuellement en le recherchant activement le plus souvent, qu’on soit homme ou femme. Et si plus de femmes parviennent à le trouver seule qu’elles ne l’ont trouvé à deux, il n’y a pas de mystère, c’est que rien ne les inhibait pour aller le chercher ! Quand l’homme trouve son plaisir dans le corps de l’autre, c’est qu’il va activement le trouver, il n’attend pas qu’on le lui donne ou le lui révèle. Mais évidemment, culturellement, il y a droit depuis longtemps ! Et bien, on ne vous l’a peut-être pas dit, et surtout, vous ne l’avez pas vu dans les films, mais pour la femme, c’est pareil ! Et s’il y a bien une égalité entre hommes et femmes, c’est bien sur ce point-là. Et ça n’a rien d’égoïste. L’homme sait s’occuper de son propre plaisir, il est temps que la femme s’autorise la même chose.

Le plaisir à deux consiste donc, et c’est peut-être cela qui est paradoxal, à être à la fois le voleur et le volé, l’homme viril qui prend son plaisir, selon le mythe de la virilité qui gouverne encore nos moeurs, et la femme passive qui permet à l’autre de prendre son plaisir, et ce quel que soit notre sexe, à l’image de ces mystérieuses divinités mi-homme mi-femme.

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

Bêtes et sexualité dans les contes de fées

Depuis son apparition, la civilisation n’a cessé de produire des histoires pour générer du sens et du social, et selon la période de son apparition, la façon de les raconter va d’un collectif à un collectif puis d’un individuel à un individuel. Mythes, contes et légendes étaient en effet les récits collectifs et primitifs, sans auteurs et oraux qu’on a mis par écrit par la suite, sans doute pour ne pas les perdre. Romans, nouvelles, poésies sont en revanche des histoires écrites par un auteur pour le plaisir d’un lecteur individuel.

Détail ? Non, différence fondamentale, au contraire. Car le récit d’un auteur va de la culture de cet auteur à celle d’un lecteur au moyen d’une culture commune mais pas obligatoirement.  Le récit traditionnel d’une civilisation va d’un groupe d’individus plus large vers une universalité d’êtres humains via une culture visant l’humanité qu’on appelle les symboles. Cette façon de raconter des histoires est aussi universelle qu’intemporelle. Quand le récit d’un auteur est daté, le mythe inscrit son empreinte au coeur d’une identité avec laquelle nous sommes nés et avec laquelle nous mourrons : celle de l’humanité, même si celle-ci se raconte dans des mythes apparemment localisés et dont sont nés différentes civilisations.

Et les bêtes dans tout cela ?

Si, à peu de choses près, elles sont absentes des récits individuels, en revanche elles envahissent les récits traditionnels et les cauchemars des enfants dans une ressemblance qui n’est pas le fruit du hasard. Et comme les récits traditionnels sont différents selon qu’ils concernent l’individu en tant que membre d’une collectivité dont les membres sont unis par une identité commune ou en tant qu’être mortel et sexué dans un environnement social,  le symbole de la bête, bien que stable dans sa globalité, diffère d’un de ces types de récits à l’autre.

– Le récit traditionnel d’une collectivité qui revendique une identité culturelle, c’est le mythe. Sa particularité est d’être à la fois collectif et local. Collectif parce qu’on y retrouve les mêmes motifs sur tous les continents : la création du monde, les héros à la naissance exceptionnelle, les monstres et démons, les catastrophes naturelles suite à la colère des dieux, etc. Local parce que du mythe de la Création écrite dans la Torah ou Ancien Testament à celui du Mâhabhârata, ces récits sont locaux et ont fondé des identités, des unités géopolitiques ou sociales.

Dans ce cas-là, la bête, le monstre, ce sont les forces du Chaos, ce qui fait obstacle à la civilisation à créer ou qui a été créée. Le héros des mythes est toujours un héros civilisateur, un conquérant qui fonde sa royauté sur sa victoire contre le dragon, l’Hydre de Lerne, le démon du lieu – Humbaba de l’épopée de Gilgamesh, Râvana du Ramayana -. La Bête, le démon, pour les Chrétiens, ce sont les représentations de ce qui fait s’écarter du chemin de Dieu : tentations, luxure, plaisirs individuels sans retenue. Si les hommes s’y abandonnent en masse, ils menacent la civilisation qui a besoin de règles pour perdurer. L’Homme, qui s’est pensé comme un être sorti de la condition animale pour s’élever plus haut, craint de retrouver un ancien état qu’il sait avoir connu : celui, naturel, de la créature plutôt que du créateur.

– Le récit traditionnel d’un individu mortel et sexué en société, c’est le conte. Le conte ne fait pas du lien identitaire mais permet à chacun de prendre sa place au sein de la société. Et au coeur de celle-ci, il peut être garçon, fille, se sentir stupide, être le dernier de la fratrie, toutes choses qui peuvent le faire se sentir misérable. Pour chacune de ces personnes, explique Bruno Bettelheim, le conte encourage à prendre sa vie en main et à ne pas craindre l’issue malheureuse. C’est pourquoi chaque conte se termine bien. Il est le récit de la sagesse populaire des anciennes générations, des aînés qui guident les plus jeunes dans les différentes étapes de leur vie.

Dans ces récits-là, la bête, c’est bien souvent la sexualité, la vie sexuelle redoutée des toute jeunes filles qu’on a éduquées dans la peur du  » démon de la chair » auquel elles devaient ensuite se soumettre par devoir conjugal.

Or, comment passer de la peur et du dégoût au plaisir ?

Les contes savent raconter ces histoires là où les mères n’y arrivaient pas. Et ces histoires de princes qu’un mauvais sort a transformés en bêtes que l’acceptation de la jeune fille permet d’anéantir ne sont pas autre chose que les récits d’une initiation qui va de la peur et du dégoût de l’acte sexuel appréhendé comme une violence et une barbarie qui se transforme progressivement en un des ciments du mariage, également apprécié par l’un et l’autre des époux. Ce schéma permet à la fille d’être rassurée en voyant que toutes les autres ont éprouvé la même crainte qu’elle et que ce problème finit par se résoudre.

Et si nous avons oublié cet aspect de la bête dans les contes, le langage populaire perpétue cette tradition de parler d’un animal pour ne pas parler de sexe dans une expression telle que  » voir le loup », souvent réservée à une jeune fille déniaisée…

Le lien entre la bête des mythes et celle des contes ?

Dans tous les cas, les bêtes représentent les forces pulsionnelles et inquiétantes dont la puissance risque de nous détruire, qu’on soit individu ou société, et que l’enfant perçoit inconsciemment sans les identifier – et que nous percevons aussi – dans les cauchemars.

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

Aphrodite la généreuse

Aphrodite est une déesse ambivalente au caractère réputé effroyable : https://echodecythere.com/2014/05/28/aphrodite-la-terrible/, et ce d’abord parce qu’elle nous impose l’amour. « Aphrodite est cruelle en nous forçant d’aimer.« , dit Sappho.

Elle est déesse de l’Amour et de la Beauté, mais lorsqu’elle se venge, on ne dirait jamais que la beauté, l’amour, la douceur sont ses caractéristiques. Un dieu, une déesse, pour une société pré-scientifique, c’est une cause, la cause invisible des actions des Hommes, celle qui les conduit au génie stratégique, aux arts, à la guerre, l’amour, la folie, la mort. Mais ce sont aussi des identités, des amitiés, des inimitiés, des amours, des actions parfois incompréhensibles et ambiguës. Justement, de façon très étonnante, Aphrodite sait être généreuse.

Sa générosité, c’est d’abord celle de sa nature. La déesse de Cythère s’éprend facilement, et des déesses, elle est la seule qui se soit autant offerte aux dieux ou aux mortels. Et si la mythologie nous raconte comment Zeus l’a fait s’éprendre d’Achise dans un sort auquel elle n’a pu échapper, ses autres amants ne semblent pas lui avoir été imposés par la volonté d’un dieu.

En revanche, les mythes nous racontent qu’Héphaïstos avait créé un filet pour emprisonner Aphrodite et Arès dans le lit accueillant leurs ébats pour exposer les deux adultères aux dieux de l’Olympe. Contre ce qu’il désirait, on se moqua de lui et les dieux envièrent Arès, disant que si le prix à payer pour être l’amant d’Aphrodite était d’être emprisonné dans le filet, ils voulaient bien risquer cette humiliation. Qui dit cela ? Trois dieux : Hermès, Poséidon et Dionysos. En récompense de leurs propos galants et leur admiration, Aphrodite conçut Hermaphrodite avec Hermès, Rhodos avec Poséidon et Priape avec Dionysos. C’est dire si elle sait accepter un compliment !

D’autres dons, d’autres actes généreux furent offerts aux mortels par la déesse. Elle sauva Boutès, marin faisant partie de l’équipage de Jason parti à la conquête de la Toison d’Or. Attiré par le chant des Sirènes, il plonge et manque se noyer. Aphrodite le ramène en Sicile dont il devient le roi et lui donne deux enfants.

Mais l’histoire la plus connue parce que la plus réadaptée dans d’autres arts est celle de Pygmalion, sculpteur célibataire endurci tombé amoureux de la statue qu’il réalisait. A cette statue, la déesse va donner vie comme une mère ferait un cadeau d’exception à un enfant prodigue revenu repentant dans le giron de la loi maternelle. Pygmalion acceptant enfin l’amour et en subissant toutes les souffrances, Aphrodite lui permet de le goûter jusqu’au bout avec la belle Galatée, femme de marbre qu’il avait créée devenue femme de chair qu’elle a animée.

Cette figure maternelle, qu’on lui concède rarement à cause de sa fonction sexuelle, est pourtant celle qu’elle adopte le plus volontiers avec les mortels, n’hésitant pas à intervenir pour protéger ses fils lors de la Guerre de Troie, mais aussi sous la forme inattendue d’une vieille femme, laissant penser comme Socrate, qu’il existait deux Aphrodites, l’une ancienne et spirituelle inspirant l’amour éternel, et l’autre plus jeune et superficielle, inspirant l’amour physique.

Ainsi, pour honorer la parole qu’elle a donnée à Pâris de lui permettre de posséder Hélène, la plus belle femme du monde, c’est sous cette forme qu’elle apparaît dans le palais de Priam pour ranimer le désir vacillant de la belle pour celui qui l’a séduite. Car depuis que Grecs et Troyens se font la guerre, Hélène a revu son premier époux, est prise de remords et commence à regretter son ancienne vie d’autant plus facilement qu’Héra et Athéna, du côté des Grecs, tentent d’infléchir son coeur en faveur de son ancien mari Ménélas. Mais Aphrodite veille. Troie sera en flammes plus facilement que la déesse ne manquera à sa parole.

C’est encore sous cette forme qu’elle fait son don le plus surprenant et le plus désintéressé des mythes qui la concernent. Passant par Lesbos, la célèbre île où vécut Sappho, elle emprunte la barque d’un vieux passeur pauvre mais généreux. Croyant que l’aspect misérable de la déesse était dû à sa vieillesse et à sa pauvreté, il décide de ne pas la faire payer. Aphrodite, reconnaissante, lui offre un baume magique lui rendant jeunesse et beauté. La légende raconte que c’est par amour pour lui, Phaon, que Sappho, pourtant peu attirée par les unions hétérosexuelles, s’est jetée d’une falaise par dépit amoureux. Il se dit que la déesse l’aima aussi.

Nos sociétés n’ont plus de déesse de l’Amour et de la Beauté à laquelle ils croient pour comprendre par une culture et des symboles cette partie fondamentale de leur existence qui se verra, au pire exposée vulgairement, au mieux gardée secrète en le coeur de chacun, ou confiée à l’oreille d’un membre du corps médical.

C’est pourquoi, lecteur, lectrice, toi qui as si souvent connu Aphrodite sous son aspect terrible et qui en as gardé le souvenir douloureux, songe pour une minute à Aphrodite la généreuse en te rappelant et honorant tout ce qu’elle t’a donné.

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.