Shiva

La sexualité des dieux

Dans la vie des espèces, la sexualité tient une place essentielle puisqu’elle assure la reproduction et la pérennité de chacune d’entre elles tout en les améliorant. Les mythologies, dont on sait aujourd’hui qu’elles remontent au Néolithique, l’âge des premières migrations, vont elles aussi donner de la place à la sexualité, notamment celle des dieux et des héros dans l’histoire de la construction identitaire des blocs se reconnaissant une origine commune.

Mais justement, quelle sexualité, et quelle place tient-elle d’une culture à l’autre ?

Les premiers mythes connus, comme les mésopotamiens – avec le couple Ishtar et Dumuzi, et l’épopée de Gilgamesh – s’avèrent particulièrement décomplexés. Mais plus on entre dans la civilisation, moins c’est le cas. Dans la culture grecque, tout le monde connaît les histoires d’amour de Zeus pour des nymphes ou des reines qui donneront ensuite naissance à des lignées de héros qui feront l’identité, le prestige et la légitimité des différentes cités. Parfois, c’est aussi l’histoire d’amour contrariée d’un dieu courant après une nymphe changée au dernier moment en un végétal, devenant à jamais inaccessible.

Chez les dieux grecs, toute la sexualité semble se vivre dans la dualité, mais non dans l’harmonie. Comme on l’a justement fait remarquer, ce sont essentiellement des histoires de rapts et de viols qui sont relatées, ou d’adultères du Père des dieux, de jalousies de son épouse, mais rarement de leur sexualité, sauf dans le cas d’une manipulation. Les dieux sont volages, les déesses beaucoup moins – hormis Aphrodite, dont c’est la nature et à qui ça ne pourrait pas être reproché puisque c’est l’essence même de sa fonction divine.

De la même manière, le récit sexuel sera dans l’ellipse; il ne nous sera jamais raconté. C’est un acte dont on nous dit qu’il a eu lieu, qui a eu des conséquences, qui a pu s’obtenir par ruse, on peut nous raconter la séduction qui y a conduit, mais jamais l’acte. Dans les mythes grecs, la sexualité est un moyen, jamais une fin, laissant deviner, déjà, malgré l’idée répandue qu’elle nous vient du christianisme, un jugement de valeur négatif posé sur l’acte en lui-même. Un jugement de valeur que l’on comprend être à l’origine des sexes masculins de petite taille dont on s’étonne toujours sur les statues antiques, tandis qu’affreux et vieux satyres ont des phallus remarquables.

Dans la culture gréco-romaine, en effet, il y a dualité : le monde paysan, agricole de la fertilité où le phallus pourra être représenté – même dans l’exagération – dans les fêtes de la fertilité, car les Hommes dépendent de la Terre, et de la fécondité des espèces dont il se nourrit comme de la leur. Pourtant, dans l’échelle des valeurs, divinités champêtres et agricoles ne feront pas l’essence de notre mythologie, qui sera olympienne, et leur sexualité décomplexée et débridée est condamnée, marginalisée au profit d’une certaine idée de la civilisation, laquelle, analysait Freud, se serait construite en réprimant les pulsions sexuelles. Les petits phallus des dieux et héros symbolisent cette maîtrise de ces pulsions.

En Inde, en revanche, la dualité est une valeur qu’on redoute. S’il n’y a que deux choix possibles, on aboutit forcément à de l’intolérance. Malgré les contradictions dans sa propre société, dans la mythologie indienne, la sexualité n’est pas représentée dans une systématique violence ni même comme un moyen vers une fin. Parfois, elle sert même la plus haute finalité comme la connaissance du divin. Globalement, pourtant, le tabou est le même que chez les Grecs : les dieux ne semblent pas pouvoir avoir d’enfants issus de leurs relations sexuelles entre eux. Il faut toujours qu’ils aient fait naître leurs enfants autrement que dans les 9 mois de grossesse, l’accouchement, la douleur et le sang, qui semblent les vrais interdits mythologiques de la sexualité divine.

Pour autant, la sexualité décomplexée, assumée, le phallus en érection, triomphant et au coeur d’histoires mythologiques, est portée en Inde par un dieu majeur, le plus vieux, et peut-être le plus important : Shiva. De fait, bien que souvent spiritualisé dans l’interprétation pour ne pas prêter à confusion auprès des Occidentaux, le linga, le sexe dressé de Shiva, est le symbole le plus simple, le plus abstrait et donc le plus divin pour représenter ce grand dieu. La nuit de la pleine lune de Kârttika (octobre-novembre) est consacrée à l’adoration de Shiva sous forme de linga de feu, qui fait référence à une histoire dans laquelle Shiva apparut dans une colonne de feu dont ni Vishnou, ni Brâhma, autres dieux de la principale trinité divine hindoue, ne parviennent à atteindre l’un, le début, l’autre, la fin.

Cette colonne de feu, c’est le linga de Shiva, son phallus dont l’infini l’établit comme dieu supérieur aux 2 autres. Dans les temples, on arrose une représentation du linga, pour éteindre l’ardeur de Shiva qui menacerait sinon, de détruire l’univers. Cette représentation du linga, normale et millénaire, parcourt toute la société, se célèbre sous forme naturelle, artistique, rituelle, tandis que d’autres histoires de l’hindouïsme parlent du coït du dieu et de sa femme Parvâti, qui dura 1000 ans. La représentation du linga est d’ailleurs contenue dans le yoni, la vulve de la déesse, et tous deux forment l’aspect duel de la nature entre polarité féminine et masculine sans quoi rien n’existe, à la manière du yin et du yang.

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La femme, civilisatrice par l’Amour

Bien que son rôle ait été minoré – notamment par ce mythe de l’Ancien Testament où, créée pour seconder l’homme, elle sort de sa côte – la femme joue dans d’autres mythes le rôle de civilisatrice, de celle qui va discipliner l’homme et le rendre apte à vivre en société.

Dans l’épopée de Gilgamesh, c’est Enkidu qui connaîtra cette transformation. Homme sauvage envoyé pour combattre Gilgamesh, il deviendra son fidèle allié après avoir aimé, désiré et s’être uni à Shamat, une courtisane sacrée envoyée pour le rendre à son humanité. Enkidu, qui jusque là vivait avec les bêtes, les voit se détourner de lui après son initiation amoureuse et sexuelle en même temps qu’il se voit doté de l’intelligence. Il n’a plus qu’à suivre Shamat, qui lui ouvre les portes de la civilisation, de la ville d’Uruk et l’introduit à son destin d’être humain. C’est ainsi qu’il découvre l’amitié en la personne de Gilgamesh. Il est alors prêt à entrer dans l’histoire en tant que héros de la première épopée connue de l’humanité.

D’autres récits anciens évoquent cette dualité en l’homme entre son origine sauvage et la civilisation qu’il a créée et établie. C’est le cas des romans du Moyen-Age où les personnages passent souvent un moment de leur histoire à vivre dans la forêt, qui, à cette époque, était un lieu hostile et craint car considéré comme le lieu des bêtes sauvages et des démons. Un lieu qui s’opposait effectivement à la civilisation.

L’idée est loin d’être fausse puisque l’abattage des arbres qui couvraient normalement l’Europe, permit le développement de l’agriculture et l’édification de nouvelles villes prospères. Cela se passait justement à l’époque des récits arthuriens. Dans ces récits, comme dans Yvain, le chevalier au lion, la folie sauvage du héros prend fin grâce à l’intervention d’une femme. Le chevalier, auparavant nu et fou, se comportant comme une bête et ayant perdu l’usage du langage, reprend alors ses vêtements et s’apprête à retrouver sa place dans la civilisation.

Ce schéma, bien connu des récits d’amour courtois, répondait à une réalité de la société féodale. En effet, une certaine tolérance du seigneur envers ses jeunes vassaux courtisant sa femme avait cours pour maintenir un certain ordre dans le système féodal. Ceux-ci étaient de jeunes célibataires, cadets de familles nobles dont ils n’hériteraient pas car seul l’aîné le pouvait, obligés de courir les aventures pour se distinguer et trouver leur place. Leur agressivité et leur culture guerrière menaçait sans cesse l’ordre social et notamment la paix des paysans dont ils séduisaient et abandonnaient les filles, pillaient les maigres ressources. Les laisser aimer leur Dame de loin permettait de les brider grâce à leur amour pour elle et leur volonté de lui plaire.

Ce thème de la femme civilisatrice est universel et concerne même les dieux.

il en est ainsi de Shiva, dieu solitaire, sauvage et inquiétant, vêtu de peaux de bêtes, accompagné d’une armée de morts et de fantômes. Cet aspect hideux rebuta son futur beau-père qui le rejeta. Sâti, celle qui devait devenir son épouse, se jeta alors dans le feu, rendant Shiva inconsolable. Retourné à la solitude de ses montagnes, sa mission en tant que dieu n’était plus assurée. Par sa grande détermination, la force de son amour et son ascétisme, Parvati – qui était la réincarnation de Sâti – parvint à ouvrir son coeur, le rendit apte à l’amour et ouvert à ses nouveaux devoirs de mari, de père. Il redevint membre éminent de la triade divine hindoue, bien qu’il soit en réalité le premier d’entre tous, comme sa nature sauvage le dit bien. Mais c’est une nature qu’il a perdue. Les représentations modernes de Shiva le montrent désormais en méditation pacifique plutôt qu’en chef des armées de morts. On raconte même que pour son mariage, Shiva fit un effort et s’habilla magnifiquement, comme un être civilisé.

Pour les hindous, qui y voient souvent plus clair que nous, le féminin est principe actif sans lequel le masculin, principe passif, ne peut agir. C’est bien la femme qui fait agir, bouger, changer l’homme.

Des histoires tout ça, comme d’habitude !

Et bien non. L’image collective de ce rôle civilisateur que la femme joue pour l’homme se retrouve dans l’expression : « passer la corde au cou » qui exprime non que l’homme est prêt à se pendre car il vient de se mettre en couple, mais que de bête sauvage, il est devenu un animal domestiqué, bon pour le travail, que la femme tient par la bride pour le diriger.

Et de fait, dans les grandes histoires d’amour qui commencent, il n’est pas rare d’apprendre que le fiancé ou le futur conjoint n’a jamais été aussi discipliné, sérieux et fiable qu’il l’est depuis qu’il a rencontré celle qu’il aime. Et c’est souvent sa mère, peut-être par solidarité féminine, qui raconte à sa belle-fille combien avant elle, son fils a pu être aux limites du présentable, du vivable, désordonné, ignorant convenances, équilibre et hygiène de vie élémentaires.

Ca ne vous rappelle rien ? Je suis sûre que cette histoire vous rappelle quelque chose.

Alors, c’est vrai, l’histoire officielle ne met pas vraiment l’accent sur le rôle civilisateur de la femme dans l’histoire de l’humanité, mais il est désormais avéré que dans les premiers temps, par une répartition logique des tâches, l’homme allait chasser, la femme, à l’origine de l’artisanat, réalisait les objets du quotidien. Nul doute également qu’elle soit à l’initiative des premiers gestes de civilisation puisqu’elle passait le plus clair de son temps au campement.

Et tandis qu’il chassait pour que le monde puisse manger et survivre, première condition de l’existence, elle concevait peut-être un objet pour que la viande ne traîne pas par terre, commençant doucement leur ascension vers l’idée de civilisation.

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Poèmes indiens d’amour et de spiritualité

La Centurie est un recueil de 101 poèmes amoureux de l’Inde du VII ème siècle, écrits originellement en sanskrit. Ils sont censés avoir été écrits par Amaru, roi cachemirien.

La spiritualité indienne peut être portée par des idées contradictoires qui vont la pousser à glorifier le renoncement, le détachement comme moyens les plus sûrs de parvenir au divin contenu en tous et qu’il nous faut seulement découvrir et révéler, et paradoxalement l’amour, la passion, le désir qui sont les meilleurs sentiments pour connaître Dieu par les actes de dévotion absolue qu’ils génèrent.

Cette apparente contradiction, qui n’existe que pour qui est soumis à la dualité ( bien/mal, etc.) se retrouve dans l’image du dieu Shiva, ascète, grand méditant mais aussi amant passionné qui fit l’amour à son épouse Parvatî pendant 1000 ans !

C’est pourquoi, sans doute, les poèmes de la Centurie sont surtout ceux de l’abandon, de la trahison, des scènes de colère entre amants, mais d’un autre côté, ils peuvent aussi être ceux de l’amour qui fait parvenir jusqu’au divin, que ce soit :

– dans l’amour d’abord non partagé peut-être, où la quête, l’attente suffisent :

 » Esprit plein de joie à simplement la voir,

Souci constant d’en trouver le moyen,

Passion à son comble,

lettres innombrables confiées à une messagère…

Qu’importe alors d’atteindre au bonheur

Que dispense l’étreinte ardente de l’aimée ?

Emprunter seulement les rues près de chez elle

Promet le parfait accomplissement. »

– dans la beauté de la femme qui, attendant son époux, est l’offrande faite au dieu, son époux, qui n’a besoin de nul autre sacrifice :

« Longue guirlande d’accueil, son regard,

Pour tous lotus ;

Jonchée de fleurs, son sourire,

Pour les jasmins de toutes sortes;

La sueur de ses seins, oblation,

Pour l’eau du vase :

Des parties de son corps,

A son époux qui rentre,

La belle rend hommage. »

– dans l’union sexuelle, enfin, où chevauchant l’homme, la femme devient Shakti, c’est-à-dire le principe féminin et parfois terrible du divin, qui anime le principe divin masculin, passif et donc dépendant du principe féminin. Les divinités du védisme et de l’hindouisme s’effacent alors devant la Grande Déesse dont la religion est attestée de plus longue date en Inde et que rien n’a pu éclipser.

 » Les boucles dansent, emmêlées,

Les anneaux d’oreilles se balancent,

La marque au front s’estompe,

Sous les fins réseaux de sueur,

L’oeil est alangui après le plaisir.

Le visage de jeune femme

Qui, dans la volupté, a échangé les rôles,

Qu’il te protège longtemps :

A quoi bon Vishnou, Shiva et les autres dieux ? »

Amaru, La Centurie. Traduction Alain Rebière. Collection Folio

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