souffrance

La beauté vient-elle de l’intérieur ?

« La beauté vient de l’intérieur » est une de ces affirmations pleines de bon sens et surtout de bonnes intentions qui a le bénéfice de paraître attacher son regard sur la profondeur d’une personnalité plutôt que sur l’apparence physique qui seule, en réalité, attire le regard. C’est d’ailleurs un type de discours qu’on entend au moment où, ayant dû vivre ou ressentir un rejet à cause de notre physique, une âme secourable tente de nous rassurer par cette sentence qui sent quand même un peu sa mauvaise foi.

Pourquoi la mauvaise foi ? Et bien tout simplement parce que les filles exposées dans les médias ne sont pas montrées pour leur beauté intérieure mais pour leur capacité à attirer le regard, qui se fiche de leur valeur personnelle. Si c’était pour leur beauté intérieure qu’on s’intéressait à elle, on ne les exposerait pas à moitié nues car on n’en aurait pas besoin. On les ferait parler d’elle et de leurs qualités morales et leur vision supérieure du monde qui suffirait à nous éclairer. En guise de vision supérieure du monde, elles posent dans leur bikini et se roulent au ralenti dans des draps cachant suffisamment leur nudité pour donner à la fois l’impression qu’on n’a rien vu et à la fois nous en montrer assez pour nous pousser à la consommation.

Il n’y a que les filles qui ne peuvent pas se considérer comme des beautés qui doivent déployer des qualités morales à défaut du reste, n’est-ce pas ? La beauté intérieure, compensation des moches et consolation pour ceux qui se mettent avec des laiderons ?

Et si on menait honnêtement l’enquête ?

La beauté est extérieure, c’est clair et elle est, surtout pour une femme, la vitrine qui va lui permettre de se faire connaître plus rapidement, à tel point que la beauté correspond à deux années d’études supplémentaires du fait des avantages sociaux qu’elle représente. Car la beauté, c’est une crédibilité accrue, des possibilités de rencontres multipliées et donc une augmentation des opportunités de travail, de confort, de vie sociale, etc. Mais c’est aussi une augmentation des convoitises pouvant déboucher sur de vrais traumatismes et un rapport aux autres où perce une méfiance devenue nécessaire au fil du temps.

C’est visible chez certaines actrices dont le corps nu a été exposé trop tôt, mais également chez des mannequins qu’on fait parler, quelquefois. Certaines manifestent des propos teintés de désillusion, de méfiance et de misanthropie alors qu’elles sont encore jeunes, d’autres exposent le choc qu’elles ont éprouvé à vivre la vie d’un mannequin : évaluation des dents, des seins, sans respect ni considération pour leur personne, comme dans une vente aux bestiaux…Car ça peut être le prix à payer pour être célèbre d’abord pour sa « belle enveloppe ». De même, souffrir de s’être entendu dire que la beauté vient de l’intérieur à un moment où on ne s’est pas sentie belle, c’est oublier que les belles femmes souffrent du problème inverse : focalisés sur leur beauté physique, beaucoup peinent à voir reconnue leur beauté intérieure.

Quant à la beauté, elle est dans l’oeil de celui qui décide de qui est belle ou non, et parfois, celui qui dit que vous êtes  laide, c’est celui qui disait que vous étiez belle avant que vous refusiez de sortir avec lui…Etre dite « belle » ou « moche », ça peut aussi d’abord être un mot qu’on emploie pour sa puissance d’évocation et sa capacité à construire ou détruire. Et parfois, c’est juste la manifestation de la relativité. C’est pourquoi même celles que nous trouvons sublimes aujourd’hui ont pu être et sont encore parfois qualifiées de laides, juste parce que pour les yeux de quelqu’un, c’est vrai.

Par ailleurs, il ne faut jamais perdre de vue que dans une société de consommation, la beauté médiatiquement exposée n’existe pas matériellement, c’est d’abord un produit, une image construite à partir d’une photo choisie parmi des centaines d’autres et qu’on a traitée à l’aide de logiciels de retouches des plus précis dans le but de provoquer le désir qui, dans le commerce, a l’art de se transformer en millions. Aucune personne réelle ne peut rivaliser avec ça.

Et finalement, la beauté vient-elle de l’intérieur ou pas ?

Oui, mais pas tout de suite. A terme, si une femme est sublime mais possède une personnalité infecte, sa beauté physique n’aura plus d’impact sur ceux qui la connaissent vraiment car notre attrait pour la beauté n’existe que parce que nous voulons propager de bons gènes ou nous flatter l’ego, mais si elle n’est pas en même temps porteuse de bonheur, qui seul sait défier le temps, alors son pouvoir d’illusion ne reste pas. La beauté extérieure n’apporte pas le bonheur à ceux qui croient la posséder si elle n’est pas renforcée par la beauté intérieure. Mais à l’inverse, la beauté intérieure se suffit à elle-même, car le potentiel de bonheur qu’elle contient dépasse les avantages de l’image sociale apportés par la beauté physique, peu durable.

Alors, c’est vrai que parfois, nous sommes comme ces gens qui se sont cassé la tête à acheter un jouet magnifique et intelligent à un enfant et qui ont de la peine à le voir ne s’intéresser qu’à l’emballage. Un jour, pourtant, la valeur de ce jouet sera reconnue. En attendant, on souffre, c’est vrai, car la compréhension de la qualité des gens au-delà des illusions ne dépend pas de notre désir et met du temps à s’apprendre.

Mais vous aussi, vous pouvez apprendre, apprendre que celui qui ne vous reconnaît pas pour ce que vous êtes ne vous mérite certainement pas, d’abord parce qu’il a d’autres objectifs ou d’autres croyances, et que son bonheur passe d’abord par son image sociale. Et vous pouvez apprendre aussi que vous obstiner pour une telle personne, c’est nuire à votre beauté intérieure, qui sera sûrement mieux placée auprès de quelqu’un qui saura l’apprécier.

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Aphrodite la terrible

Pour les anciens Grecs, l’Amour est vu de multiples façons, tout comme les forces du monde incarnées par les dieux sont multiples. Aphrodite, c’est aussi bien la source de la plus grande félicité que de la souffrance la plus cruelle, la déesse céleste que la déesse marine et terrestre, le symbole de l’Amour vulgaire autant que de l’Amour spirituel.

Dans un de ses rôles, Aphrodite est  » la terrible », comme la qualifie Artémis dans Hippolyte, la tragédie d’Euripide. Beaucoup de poésies en témoignent : Amour et désir sont sous le signe de la souffrance.

Nouvelle souffrance du désir

 » Pleurs ou fêtes, pourquoi me poussez-vous sans attendre que j’aie le pied hors d’un brasier, dans une autre fournaise de Cypris ? Jamais je n’en finis avec l’amour et sans cesse, de la part d’Aphrodite, le Désir, qui est sans discernement, m’apporte quelque nouvelle souffrance. »

Posipide. Anthologie de la poésie grecque antique. Les Belles Lettres. 2000.

Et ce rôle dévastateur est unanimement reconnu. dans le chant de Thyrsis, Daphnis, qui refuse l’Amour, s’adresse ainsi à la déesse :  » Redoutable Cypris, Cypris haïe, Cypris détestable aux mortels ! »

Le pouvoir de la déesse désole autant celui qui cède à son pouvoir que celui qui s’y refuse, et la poésie comme la mythologie et le théâtre antiques rendent compte du rôle dévastateur de l’Amour dans la vie des mortels, dont Pâris, Hélène, Phèdre et Narcisse sont parmi les plus grandes victimes. La déesse n’épargne jamais ceux qui refusent de l’honorer, ni ceux qui cèdent à son pouvoir et même ceux qui sont sous sa protection. Et pour se venger des uns, elle ne craint pas de sacrifier les autres.

Ainsi Hippolyte, qui chaste et pur, refuse l’amour et ne vénère qu’Artémis dont il est l’ami le plus aimé, mourra injustement accusé du viol de Phèdre, sa belle-mère tombée follement amoureuse de lui par le pouvoir d’Aphrodite et qui se suicidera pour échapper au déshonneur.  » Pour Phèdre, sa mort ne sera pas sans honneur : elle mourra pourtant, car je ne renoncerai point, par égard pour son malheur, à tirer de mon ennemi une justice capable de me satisfaire.« , explique la déesse au début de la pièce d’Euripide. De même, Pâris et Hélène – qui abandonnera mari et enfant pour se consacrer à sa nouvelle passion – protégés de la déesse, seront précipités et précipiteront les autres dans la Guerre de Troie à cause d’Aphrodite.

Ce pouvoir destructeur de la déesse, parfaitement connu des Anciens, se retrouve dans certains de ses qualificatifs :  » la tueuse d’hommes »,  » la sombre », » la Noire », » qui creuse les tombes. » Certains de ces mêmes qualificatifs, inexplicables à présent, sont utilisés pour évoquer la terrible déesse hindoue Kâli, la grande destructrice.

Que reste-t-il de tout cela aujourd’hui ?

Dans les faits, tout est resté. Les lois d’Aphrodite sont immuables. Ce qui a changé, c’est la conception de l’Amour lui-même. La pensée monothéiste moderne, d’autant plus manichéenne depuis  » l’invention du diable », comme dirait Jacques Le Goff, a mis l’Amour sous le signe du beau, du bien, du désirable, même si on admet que l’on puisse souffrir lorsque nous ne sommes pas aimés de la personne dont nous sommes épris.

En revanche, le caractère destructeur de l’Amour n’est plus accepté. Le conjoint qui abandonne femme et enfants – de même pour la conjointe – sont bien les seuls à se dire les victimes de l’Amour. L’abandonné, lui, est victime de trahison. Trahison aux promesses de fidélité, d’amour éternel mais aussi à toutes ces choses qui avaient conçu un univers : la confiance, une maison, des crédits, une image sociale, un sentiment de réussite, une certaine confiance en soi. Construire ici pour ensuite aimer ailleurs même sans quitter sa famille, c’est faire oeuvre de destruction dans son propre univers. L’Homme ayant désormais été responsabilisé, c’est l’oeuvre de la trahison et non plus l’oeuvre de la déesse.

Et lorsqu’on va sur les sites ou qu’on lit les journaux qui révèlent l’adultère des célébrités, quand on parle longuement de la pauvre épouse abandonnée avec ses enfants, va-ton se repaître du malheur de l’autre pour relativiser le sien, critiquer enfin quelqu’un sans que cela soit mal vu ou bien faire oeuvre de purgation en reconnaissant humblement le pouvoir des dieux, de la destinée et notre égalité à tous dans la triste condition humaine ?

Autres temps, autres moeurs…

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