philosophie antique

Philosophie d’Aphrodite

Dans une culture, tout ce qui concerne les grands sujets théologiques ou mythologiques est toujours complexe, si ce n’est contradictoire. On pourrait chercher des points communs, des unités dans les récits, les représentations, les façons de parler d’une chose ou d’une autre, il ne s’en trouverait jamais de manière absolue.

Aujourd’hui, on opposerait sûrement l’Amour à la Haine, et on le faisait déjà autrefois, mais il se trouva pourtant des représentations d’Aphrodite guerrière comme il nous reste des statues d’Aphrodite pudique, ce que nous associons pourtant mal à une déesse des prostituées, par exemple. Mais il est bien d’autres contradictions concernant la déesse de l’Amour et de la Beauté, non seulement à propos des récits qui parlent d’elle, mais aussi sur le genre d’idées qu’elle inspirait et qu’elle inspire parfois encore.

Dans les mythes, la déesse de l’Amour et de la Beauté apparaît surtout comme une belle semeuse de trouble qui a couché avec la plupart des dieux, a provoqué la guerre de Troie et puni quelques Mortels pour leur insoumission, voire sacrifié certains d’entre eux pour sa vengeance personnelle. Ce qui la distingue est sa beauté, sa douceur et son sourire qui sont les qualificatifs qui s’attachent à son nom. La tradition littéraire en lien avec l’épopée et la tragédie en fait plutôt une déesse superficielle, proche de ces Vénus de la Renaissance, belle et charmante, sans aspérité autre que quelques colères vite oubliées. Sa nature douce la pousse aux intrigues amoureuses et aux actions inconsidérées, proches de celles qu’on attribua de tout temps au féminin, laissant sous ce prétexte toute sa vie la femme sous tutelle masculine.

Pour les poètes, en revanche, Aphrodite, plus essentielle, est la déesse qui impose sa loi à tous : »Aphrodite est cruelle en nous forçant d’aimer« , dit Sappho. Sophocle lui-même lui a consacré un poème, « la puissance de l’Amour », traduit par Marguerite Yourcenar, où il évoque sa capacité à soumettre tout le vivant :

« …Et en tout lieu, dans l’univers,

L’âme vivante et respirante le reçoit

Et se soumet, aussi bien le poisson qui erre

Dans l’océan, que le quadrupède sur terre;

Pour les oiseaux et pour la bête carnassière,

Pour l’homme, pour les dieux immortels, il est Loi… »

Le poème conclut par cette phrase évoquant presque un monothéisme aphrodisien : « Et Cypris règne seule.« . Cypris, déesse de Chypre, un des noms de la grande Aphrodite.

Ce point de vue n’est pas que poétique, et avant le triomphe de la pensée platonicienne, celle d’Empédocle, philosophe brillant, d’une élégance insolente, empruntait aux Upanishad – l’ensemble de textes philosophiques de la religion hindoue – le concept de cycle perpétuel de l’univers sous les effets de l’attirance et de la répulsion qui en forment les mouvements apparents. Apparents, car pour les Upanishad comme pour Empédocle, tout est Un, et la matière qui se reforme, le corps qui naît après la mort d’un autre, tout est fait des mêmes éléments de l’univers.

Si dans les Upanishad le système philosophique va plus loin, spéculant à partir de cette logique sur la fin du cycle des renaissances et le retour possible à son unité originelle par une ascèse appelée yoga, les fragments conservés d’Empédocle n’ont pas l’air d’aller plus loin que d’expliquer l’univers, de constituer une cosmologie.

Et Aphrodite, dans tout ça ?

Au coeur du système d’Empédocle, la déesse joue un rôle majeur « en nous forçant d’aimer », comme disait Sappho. En tant qu’être unique, nous venons de l’union d’un homme et d’une femme, du multiple, donc. En aimant à notre tour, nous perpétuons le cycle. Pour la pensée asiatique d’origine hindoue, la vie contient en elle la mort et la mort contient la vie dans le cycle de morts et de renaissances incessantes. Dans ce système, le désir agit comme un aimant, nous entraînant dans une série d’actions qui nous enchaînent au karma, tout comme peut le faire conjointement et de façon inverse la répulsion.

Pour Empédocle, c’est l’Amour et la Haine qui nous font agir; et l’Amour, il le nomme Aphrodite : « Amour, qu’on nomme aussi Aphrodite et Délice. »

« L’un devient multiple, et le multiple, motion incessante, redevient l’Un. (…)Les éléments qui ne sont qu’Un forment l’Unique, sous l’effet de l’Amour, et tantôt sous le froid empire de la Haine, ils forment l’Innombrable. »

Cette qualité d’Aphrodite de réunir le multiple en l’Un permet d’autres raisonnements inattendus chez Empédocle : « Aphrodite a uni sous son joug les 2 yeux, Infatigable paire; à eux deux, ils produisent l’image unique« , répondant ainsi à la question que devaient se poser les Anciens : « Comment deux yeux parviennent-ils à ne former qu’une seule image ? »

Enfin, Empédocle, un de ces nombreux philosophes végétariens de l’Antiquité inspirés par l’Inde, semblait dire que les premiers sacrifices, destinés justement à la déesse de l’Amour, se faisaient sans faire couler le sang, insinuant sans doute que les sacrifices venus après et destinés aux autres dieux constituaient une cruauté autant qu’une régression.

La souffrance de l’animal n’a donc pas été qu’un souci contemporain.

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Le viol de l’Aphrodite de Cnide

Non, ce n’est pas un titre volontairement provocateur. C’est une histoire relatée, entre autres, par le pseudo Lucien de Samosate, qui nous a déjà fait parcourir les jardins de son temple.

Pour vous, pour moi, pour tout le monde, l’Aphrodite de Cnide est une magnifique statue sculptée par Praxitèle. Dans l’article précédent, nous avons parcouru les jardins de son temple au fil du texte Les amours, et nous avons admiré la logique de sa construction. Aujourd’hui, nous entrons dans son temple toujours avec, pour guides, le pseudo-Lucien et surtout ses personnages qui y faisaient un voyage philosophique. En effet, lors d’un voyage en mer, Lycinos retrouve des connaissances, Chariclès et Callicratidas.

Le premier ne jure que par l’amour avec les femmes, et le second, avec les hommes. Sous forme de joutes oratoires, l’un et l’autre alignent les arguments pour faire valoir leur point de vue dans une querelle destinée à être sans fin. Lycinos, le narrateur, est nommé l’arbitre de cette querelle philosophique très ordinaire à l’époque.

C’est dans ce contexte que se passe la visite au temple de l’Aphrodite de Cnide. Dans le récit, le temple a installé la statue de façon à ce que les visiteurs puissent la contempler de tous les côtés, comme les photos mises à la une, tirées du site allemand Virtuelles Antiken Museum, qui permettent de s’en faire une idée. Si Chariclès, qui aime les femmes, s’enflamme en voyant la statue, Callicratidas, étonnamment, s’émerveille lui aussi devant la splendeur de ce corps féminin.

Après quelques instants, ils se rendent compte d’une petite tache sur la cuisse de la déesse, rendue plus visible encore par la blancheur de son marbre. Ils croient à une imperfection du matériau, mais une femme chargée de l’entretien du temple les détrompe : c’est la marque du viol de la déesse par un jeune homme qui en était tombé follement amoureux. Les viols de nymphes et de mortelles par les dieux sont des histoires bien connues de la mythologie. Mais le viol des statues de déesse, on n’en a pas l’habitude !

Et pourtant, c’est une anecdote qu’on retrouve plusieurs fois dans la littérature philosophique concernant les questions sur l’amour et plus précisément celles qui opposent les amours hétérosexuelles aux amours homosexuelles. En effet, la tache se trouve à l’arrière de la cuisse de la déesse, prouvant, qu’on a souhaité la prendre par derrière, comme on le fait avec un homme, du moins pour les défenseurs des amours homosexuelles.

Le traducteur de l’édition d’Arléa écrit en note :« Le récit de cette histoire suscite une interrogation : l’impiété du jeune homme est-elle, puisqu’elle s’adresse à Aphrodite, un hommage à la puissance des amours hétérosexuelles ? Mais accomplie dans une telle posture, n’est-elle pas un témoignage contre cette Aphrodite-là ? La réponse est ambiguë. Doit-on mettre cet hommage profanatoire, cette révérence sacrilège au compte de l’amour des femmes ou celui des garçons? ».

Cette question, qui n’a plus beaucoup de sens aujourd’hui, sauf peut-être pour la culture gay, cède la place pour les contemporains à une autre, plus intrigante mais plus logique pour la culture moderne : ce jeune homme a-t-il voulu faire l’amour à la déesse ou à la femme dont le corps magnifique a été sculpté par Praxitèle ?

Le texte dit : »il devint éperdument amoureux de la déesse« , »durant tout le jour, il se tenait devant la déesse, ses regards étaient continuellement fixés sur elle; ce n’était que murmures indistincts et plaintes amoureuses formant un monologue secret », »Comme le feu de son amour était sans cesse attisé avec plus de violence, notre homme en avait gravé des témoignages sur tous les murs. L’écorce délicate de chaque arbre était ainsi devenue comme un héraut proclamant la beauté d’Aphrodite ».

Ces citations montrent que c’est bien la déesse qui est l’objet de cet amour, mais aussi, indissociablement, l’oeuvre d’art créée par un auteur: »D’ailleurs, il honorait Praxitèle à l’égal de Zeus et tout ce que sa demeure renfermait de précieux, il le donnait en offrande à la déesse. »

Là où un contemporain voit l’oeuvre d’art d’un côté et l’idée de la divinité de l’autre, un Ancien, pour peu qu’il soit croyant, ne fait pas de distinction, comme le montre le texte, parce qu’on considérait que c’était le dieu qui communiquait avec l’artiste et se montrait à lui sous la forme de l’inspiration qui précède son oeuvre. En ce sens, l’Aphrodite de Praxitèle est bien Aphrodite pour son amoureux comme pour ses contemporains, et c’est bien avec elle qu’il fait l’amour, au moins dans la conception antique.

Maintenant, la dernière question qui se pose : cette histoire a-t-elle vraiment eu lieu ?

La tradition philosophique avait pour habitude d’évoquer plusieurs types d’histoires pour aborder des questions philosophiques : des mythes et des anecdotes réelles.

A votre avis, à quelle catégorie appartient ce récit ?

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