Aphrodite la terrible

Pour les anciens Grecs, l’Amour est vu de multiples façons, tout comme les forces du monde incarnées par les dieux sont multiples. Aphrodite, c’est aussi bien la source de la plus grande félicité que de la souffrance la plus cruelle, la déesse céleste que la déesse marine et terrestre, le symbole de l’Amour vulgaire autant que de l’Amour spirituel.

Dans un de ses rôles, Aphrodite est  » la terrible », comme la qualifie Artémis dans Hippolyte, la tragédie d’Euripide. Beaucoup de poésies en témoignent : Amour et désir sont sous le signe de la souffrance.

Nouvelle souffrance du désir

 » Pleurs ou fêtes, pourquoi me poussez-vous sans attendre que j’aie le pied hors d’un brasier, dans une autre fournaise de Cypris ? Jamais je n’en finis avec l’amour et sans cesse, de la part d’Aphrodite, le Désir, qui est sans discernement, m’apporte quelque nouvelle souffrance. »

Posipide. Anthologie de la poésie grecque antique. Les Belles Lettres. 2000.

Et ce rôle dévastateur est unanimement reconnu. dans le chant de Thyrsis, Daphnis, qui refuse l’Amour, s’adresse ainsi à la déesse :  » Redoutable Cypris, Cypris haïe, Cypris détestable aux mortels ! »

Le pouvoir de la déesse désole autant celui qui cède à son pouvoir que celui qui s’y refuse, et la poésie comme la mythologie et le théâtre antiques rendent compte du rôle dévastateur de l’Amour dans la vie des mortels, dont Pâris, Hélène, Phèdre et Narcisse sont parmi les plus grandes victimes. La déesse n’épargne jamais ceux qui refusent de l’honorer, ni ceux qui cèdent à son pouvoir et même ceux qui sont sous sa protection. Et pour se venger des uns, elle ne craint pas de sacrifier les autres.

Ainsi Hippolyte, qui chaste et pur, refuse l’amour et ne vénère qu’Artémis dont il est l’ami le plus aimé, mourra injustement accusé du viol de Phèdre, sa belle-mère tombée follement amoureuse de lui par le pouvoir d’Aphrodite et qui se suicidera pour échapper au déshonneur.  » Pour Phèdre, sa mort ne sera pas sans honneur : elle mourra pourtant, car je ne renoncerai point, par égard pour son malheur, à tirer de mon ennemi une justice capable de me satisfaire.« , explique la déesse au début de la pièce d’Euripide. De même, Pâris et Hélène – qui abandonnera mari et enfant pour se consacrer à sa nouvelle passion – protégés de la déesse, seront précipités et précipiteront les autres dans la Guerre de Troie à cause d’Aphrodite.

Ce pouvoir destructeur de la déesse, parfaitement connu des Anciens, se retrouve dans certains de ses qualificatifs :  » la tueuse d’hommes »,  » la sombre », » la Noire », » qui creuse les tombes. » Certains de ces mêmes qualificatifs, inexplicables à présent, sont utilisés pour évoquer la terrible déesse hindoue Kâli, la grande destructrice.

Que reste-t-il de tout cela aujourd’hui ?

Dans les faits, tout est resté. Les lois d’Aphrodite sont immuables. Ce qui a changé, c’est la conception de l’Amour lui-même. La pensée monothéiste moderne, d’autant plus manichéenne depuis  » l’invention du diable », comme dirait Jacques Le Goff, a mis l’Amour sous le signe du beau, du bien, du désirable, même si on admet que l’on puisse souffrir lorsque nous ne sommes pas aimés de la personne dont nous sommes épris.

En revanche, le caractère destructeur de l’Amour n’est plus accepté. Le conjoint qui abandonne femme et enfants – de même pour la conjointe – sont bien les seuls à se dire les victimes de l’Amour. L’abandonné, lui, est victime de trahison. Trahison aux promesses de fidélité, d’amour éternel mais aussi à toutes ces choses qui avaient conçu un univers : la confiance, une maison, des crédits, une image sociale, un sentiment de réussite, une certaine confiance en soi. Construire ici pour ensuite aimer ailleurs même sans quitter sa famille, c’est faire oeuvre de destruction dans son propre univers. L’Homme ayant désormais été responsabilisé, c’est l’oeuvre de la trahison et non plus l’oeuvre de la déesse.

Et lorsqu’on va sur les sites ou qu’on lit les journaux qui révèlent l’adultère des célébrités, quand on parle longuement de la pauvre épouse abandonnée avec ses enfants, va-ton se repaître du malheur de l’autre pour relativiser le sien, critiquer enfin quelqu’un sans que cela soit mal vu ou bien faire oeuvre de purgation en reconnaissant humblement le pouvoir des dieux, de la destinée et notre égalité à tous dans la triste condition humaine ?

Autres temps, autres moeurs…

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