amour

Le fil de l’amour et du destin

Dans la tradition japonaise, une ancienne légende dit qu’un fil rouge unirait chaque personne à l’amour de sa vie. Les êtres unis par ce fil, pour autant invisible, sont destinés tôt ou tard, à se rencontrer au cours de leur vie. Cette ancienne croyance, très romantique, est rendue très vivace par la culture populaire contemporaine tels que les dramas, les mangas et autres programmes destinés à la jeunesse, dont les préoccupations oscillent entre l’incertitude quant à son avenir amoureux et ses rêves normaux du grand amour.

Le fil est rouge comme le sang, l’amour, le feu, la couleur du mariage en Asie. En Occident, on passe l’alliance à l’annulaire dont l’artère est reliée au coeur. Oui, on parle bien d’alliance, du verbe lier, tout comme le fil rouge unit une personne à son grand amour. D’une culture à une autre, la différence est-elle si grande ?

Pour unir les êtres, on n’a pas trouvé meilleure métaphore que celle des liens, les fils nés du travail du textile. Et on a souvent tendance à oublier combien l’homme a pu, à travers ses propres découvertes ou ses propres inventions, accéder à des compréhensions, expressions, représentations plus fines de ce qu’il vivait, faisait, éprouvait ou même comprenait du monde.

Le travail du textile, le simple fait de transformer de la fibre chaotique en une unité pouvant déboucher sur une magnifique pièce de tissu a été pour les Hommes une source d’admiration, d’imagination, et de réflexion métaphorique.

Les liens entre les gens, « les liens sacrés du mariage », tout cela renvoie aux cordes, aux fils, ce qui va nouer. Les gens qui s’aiment sont liés – tout comme les gens d’une même famille -. Pour attirer quelqu’un, et particulièrement dans la magie amoureuse, on utilise le lien, le noeud. Lien de ruban, lien de cheveu, fil pour unir symboliquement une personne à celle qui la désire ardemment et qui fait le rituel pour cette raison.

« Le premier vendredi de lune, achetez sans marchander ruban rouge de 1/2 aune au nom de la personne aimée. Faites un noeud en lacs d’amour et ne le serrez pas, mais dites Pater jusqu’à li tentatiorem, remplacez seb libera nos a malo par lude aludei ludeo, et serrez en même temps le noeud. Augmenter d’un Pater chaque jour jusqu’à 9, faisant chaque fois un noeud. Mettez le ruban au bras gauche contre la chair. Touchez la personne. »

Papus. Traité méthodique de magie pratique

Le fil, le lien, le noeud ne sont pas que gage de l’union mais aussi de l’efficacité. Ce qui fonctionne dans la magie amoureuse est censé fonctionner également dans la magie de vengeance où nouer l’aiguillette, qui se fait également à base de lien, de noeud, empêche à un mariage d’être consommé, une union de se faire, un projet d’aboutir, etc. Le noeud, le lien, le geste réalisé réellement pour s’incarner symboliquement dans le réel, vaut alors pour signe du destin.

Et pour cause : dans le fil, le fil de la conversation, le fil de la vie, le fil du destin, on voit bien le lien entre la maîtrise du textile et l’idée de cohérence. Tout comme les pelotes anarchiques de fibres deviennent fils puis vêtements une fois entrecroisés, atteignant leur pleine beauté et leur pleine utilité, la série apparemment incohérente de petits événements qui font l’histoire d’un individu peuvent, si on les fait s’entrecroiser et se correspondre, sembler avoir du sens sous l’image de la destinée, qui passe aussi, bien évidemment, par la relation amoureuse.

D’ailleurs, est-ce vraiment un hasard si Pénélope promet de se marier avec l’un des prétendants à la fin d’une tapisserie qu’elle fait chaque jour pour mieux défaire chaque nuit afin de ne pas avoir à lier son destin à celui d’un autre qu’Ulysse ?

Ce faisant, un peu comme son mari qui décide d’assumer sa destinée humaine, Pénélope s’affranchit de son destin en remplaçant symboliquement l’action des Moires, déesses de la mythologie qui normalement y président : Clothos en tisse le fil, Lachésis le déroule et Atropos le coupe. Pénélope, tout en feignant l’obéissance dans un travail typiquement féminin, n’est-elle pas en train de décider – en frondeuse contre les déesses qui doivent y présider et qu’elle remplace – de son propre destin ?

D’ailleurs, avez-vous remarqué comme étrangement, c’est préférablement sur des tapisseries que se sont racontées les premières histoires en images ? Tapisserie de Bayeux, tapisseries de la Dame à la Licorne – où semble se mêler amour et histoire aristocratique et symbolique – autres tapisseries symboliques et surtout narratives, au musée de Cluny, au musée du Sacre, à Reims, voire, dans la mythologie, évocation des scènes représentées par Athéna et Arachné lors de leur combat de tapisserie, etc.., tout ce qui semble vouloir raconter une histoire et des liens semble avoir voulu le faire avec des fils.

Hasard, vous croyez ? IMG_3075

Nouvel article Labo de Cléopâtre : Déodorants de l’Antiquité

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Puissance d’illusion de l’Amour

La poésie antique a beaucoup parlé de ce que l’Amour faisait faire, surtout en terme de tragédie. Médée ou Ariane trahissant leur famille pour le beau héros qui allait ensuite à leur tour les trahir pour une autre n’en sont que quelques malheureux exemples parmi tant d’autres. Mais sur le mode de la comparaison ou de la métaphore, elle a aussi pu parler de ce qu’elle faisait voir d’extraordinaire, c’est-à-dire l’être aimé pareil à un dieu ou l’éclipsant : « Lorsque Théron paraît, tout le reste s’efface, et sitôt qu’il s’en va, qu’importe tout le reste ? » . « Que dis-tu ? Enlevée ? Ah ! Quel monstre sauvage ? Enlève-t-on l’Amour ? Elle est l’Amour fait femme. » Méléagre de Gadara. Anth. Pal.

Une illusion qu’on retrouve beaucoup en littérature et qu’on a tous vécue un jour : celle de projeter un regard si émerveillé sur la personne aimée qu’on croit à son objectivité, son universalité, et s’apercevoir avec stupéfaction que les autres ne voient pas la même chose. Dans A la recherche du temps perdu, le regard subjectif de l’amoureux se confrontant au regard de celui qui ne l’est pas se fait en croisement. L’ami du héros est en adoration devant sa maîtresse, actrice, que le héros a connue comme pensionnaire d’un bordel bas de gamme. Parallèlement, ce même héros raconte ses déboires avec une merveilleuse jeune fille qui, lorsqu’il la montre en photo à son ami, ne lui inspire que cette expression stupéfaite : « C’est ça, la jeune fille que tu aimes ? »

Une expression brutale et inoubliable, bien que littéraire, pour dire tout le caractère subjectif du sentiment amoureux en même temps que l’universalité de l’illusion qu’il provoque. Nous avons tout d’abord crû que sa beauté, son rayonnement, son pouvoir d’attraction émanait de la personne aimée et s’exerçait sur tous ceux qui posaient leur regard sur elle. Puis, nous avons découvert que ce n’était pas le cas. Pire encore, l’apprendre ne fait pas disparaître l’illusion. Ce sont les autres que nous croyons victimes d’aveuglement.

L’expression le dit d’ailleurs très justement :  » L’amour rend aveugle. » Aveugle à qui ? A quoi ? Quand il s’agit de ne pas se rendre compte des imperfections physiques ou de petits travers de caractère, les conséquences ne vont pas bien loin et ne sont pas très graves. Dans le meilleur des cas, une âme de poète ou un artiste le transforme en littérature. Mais en réalité, cette illusion construit nos destins, nos forces et fragilités affectives de base car nous héritons des illusions du couple parental qui a permis à la famille de se constituer. Plus qu’en hériter, nous en faisons le socle sur lequel nous renforçons, consolidons ou construisons en contre nos illusions et désillusions amoureuses sans même en avoir conscience et sans avoir de prise réelle sur elles.

Un schéma psychologique qui construit un destin et qui fait dire aux gens de notre entourage : « Tu tombes toujours sur des…« , « Tu tombes toujours amoureuse de gens qui…« , comme si nous subissions une programmation. Et pourtant, une fois l’illusion retombée, la magie chimique ayant cessé de faire son effet, nous apparaissent soudain tous les petits signes, tous les indices que nous avions sous les yeux et qui nous rappellent à quel point les éléments de compréhension étaient là, sous nos yeux, qu’on ne pouvait pas les manquer, et que dans un autre cas que celui de l’amour, on aurait sans doute analysé comme un danger. On se rappelle de tous ces amis aussi, qui, non aveuglés et voulant notre bien, tentaient de nous prévenir.

Les Anciens ne se trompaient pas d’impression quand ils avaient l’image d’une flèche percée au coeur par le dieu Eros qui nous distillait inexorablement son poison. Un poison créateur qui fonde des familles, change des destinées, unit des êtres et des dynasties que tout semblait au départ vouloir opposer.

Mais dans le pire des cas, c’est un poison destructeur. Dépassant les fractures familiales de base car nourris de mal-être plus grand encore, nourrissant les faits divers et emplissant les cours de justice, ces illusions étranges appuyées sur des fractures personnelles et anciennes aveuglent sur des personnalités et comportements qui conduisent parfois jusqu’à à la violence et au crime.

 » Ca ne m’arriverait jamais à moi ! », jure-t-ton. Mais qui peut vraiment savoir comment ça arrive ? Et celles et ceux à qui ça arrive auraient-ils pu croire ça possible pour eux-même ? La tragédie n’est pas seulement l’histoire des autres. C’est pourquoi elle avait une place si importante autrefois.

Nouvel article Labo de Cléopâtre : La complexe histoire du baume

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Reflet de Cythère (11)

Dans Reflet de Cythère, un poème, texte littéraire ou autre permet d’éclairer un peu un aspect de la déesse Aphrodite ou de son culte.

Aujourd’hui, c’est un petit bijou que je vous propose. Il nous vient de la poétesse grecque Nossis qui vivait au III ème siècle avant notre ère. Il ne reste d’elle qu’une dizaine d’épigrammes et rien de connu sur sa vie, pas même sur le lieu où elle vivait.

Mais le poème qui suit est si beau, si célèbre, et lui donna une telle réputation qu’on a pu dire d’elle que le dieu Amour fondait lui-même la cire pour ses tablettes ! A l’époque de Nossis, en effet, le stylet s’enfonçait dans la cire pour y graver la poésie qu’on recopiait plus tard, notamment sur papyrus. C’est grâce à ça qu’elle est ainsi parvenue jusqu’à nous.

Ici, la déesse de l’Amour paraît sous le nom de Cypris. On lui donnait ce nom parce qu’elle était censée être née à Chypre.

Eloge de l’amour

« La douceur de l’amour surpasse toutes choses,

Croyez-m’en, moi, Nossis. Le miel a moins de prix.

Celle qui n’a pas eu le baiser de Cypris

Ne sait pas distinguer quelles fleurs sont les roses. »

Anthologie Palatine. V, 170

Dernier article du Labo de Cléopâtre : Importance des matières premières

Aphrodite, douceur et rage

Aphrodite, déesse de l’Amour et de la Beauté, est associée à d’autres caractéristiques ou bien, voit son caractère se préciser au fil des récits mythologiques, ou se révéler dans des qualificatifs qui la décrivent et qui reviennent tout au long des épopées : les « épithètes homériques ».

Aphrodite est ainsi souvent qualifiée de « tout sourire », qui révèle son caractère enjoué et charmeur. Un sourire d’une importance capitale dans les rapports sociaux qu’une femme entretient grâce à l’image qu’elle renvoie à celui qui la regarde, la juge, la condamne ou l’admire. Cette expression qui éclaire le visage, l’illumine, semble rendre la femme tellement accessible et aimable qu’elle est exigée sur les photographies engageant le commerce, ou quand le contact avec l’autre et la clientèle sont nécessaires.

La douceur d’Aphrodite, c’est aussi celle de la fragilité. La déesse de l’Amour, de par sa nature douce et délicate, est la première parmi les Immortels à être blessée sur le champ de bataille opposant Achéens et Troyens. De la même manière, elle est celle qui est la plus impliquée, la plus investie dans ses histoires d’amour avec les Mortels. Plusieurs textes classiques racontent ainsi son grand deuil lors de la mort du bel Adonis, son amant, tué par Arès rendu jaloux par leur relation, et qui a pris la forme d’un sanglier pour éliminer son rival. Dans le Dialexis de la rose, Procope de Gaza explique comment, à la suite de ce deuil, Aphrodite éperdue, se blessant aux épines des rosiers, fit passer les roses de la couleur blanche à la couleur rouge en y faisant couler son sang.

C’est une histoire de métamorphose, comme il en existait beaucoup dans la mythologie. Le texte précise : »Son corps était d’une grande délicatesse (qui d’autre, il faut le préciser, l’eût été plus qu’Aphrodite) » Un corps d’une grande délicatesse, et une blessure de plus pour la déesse douce et délicate.

Sa douceur, c’est aussi son implication dans la vie des Mortels avec lesquels elle se lie, par l’amour pour un homme ou la faveur accordée à ses protégés. Certes, les autres dieux peuvent entretenir des liens particuliers d’amitié avec les Mortels qui traversent leur destin, comme Athéna avait créé des liens avec Ulysse et Artémis avec Hippolyte, ou d’amour, comme certains dieux avec des Mortelles qu’ils ont séduites. Il existait pourtant une frontière au-delà de laquelle le lien entre Mortels et Immortels ne pouvaient plus avoir de relations : celles de la mort, justement.

Pour les Immortels, le contact avec un cadavre était une impureté, un tabou; assister à la mort leur était interdit. C’est pourquoi, au moment de mourir, Hippolyte est abandonné par Artémis dont il est pourtant un ami très cher. Un tabou qui n’a pas l’air d’arrêter la déesse de l’Amour. Au chant XXIII de l’Iliade, on apprend que le cadavre d’Hector est protégé de la putréfaction grâce aux soins que lui apporte l’Immortelle : « Autour d’Hector, cependant, les chiens ne s’affairent pas. La fille de Zeus, Aphrodite, nuit et jour, de lui les écarte. Elle l’oint d’une huile divine, fleurant la rose, de peur qu’Achille lui arrache toute la peau en le traînant. »

Un soin jaloux qui pourrait bien avoir pour origine l’Amour dont elle est la divine incarnation, tout comme dans l’Enéide, le soin et la protection de son fils Enée seront constants.

Et pourtant, malgré tout son amour, Aphrodite est une déesse qui peut être tyrannique envers ceux qu’elle aime. Voici ce qu’elle dit à Hélène qui lui tient tête et refuse de faire ce qu’elle dit : « Arrête, malheureuse, ou je te laisse à ma colère. Crains que mon fol amour pour toi ne se transforme en haine et que je ne provoque, entre Troyens et Achéens, des haines sans pitié dont tu périrais misérable. » Un cas loin d’être unique pour cette déesse dont les colère et les vengeances sont célèbres.

Certes, les Olympiens ont leur caractère, et les Anciens étaient autant soucieux de leur colère que de leur faveur. Néanmoins, seuls ceux capables d’un grand amour sont aussi capables d’une grande haine, à la manière de Tosca, le personnage de l’opéra de Puccini, sentimentale, tendre, ardente amoureuse autant que jalouse et rageuse meurtrière de l’odieux Scarpia; comme si la force de sentiments d’amour amenaient forcément une force contraire en cas de contrariété, dans un équilibre nécessaire.

De façon plus élémentaire encore, on peut songer au dieu de l’Ancien Testament : « Moi, Yahvé, je suis un dieu jaloux. » Parce qu’il a élu un peuple, semble dire le texte, parce qu’il l’aime plus que les autres, son amour se transformera en colère et en punition chaque fois qu’il se sentira trahi dans cet amour. Attention aux dieux d’Amour : ils sont aussi ceux qui se transforment le plus facilement en dieux de colère et de haine, tant ces deux sentiments sont les deux faces d’une même puissance émotionnelle.

Méfiez-vous toujours des sentiments d’un dieu ou d’un Mortel qui vous aime trop fort; chaque puissance de sentiment contient en elle son contraire, et ce qui vous a tant nourri pourrait bien alors vous engloutir.

Photo à la Une : Aphrodite et Hélène sur une amphore du V ème siècle av J-C .www.theoi.com )

Dernier article Labo de Cléopâtre : les encens aphrodisiaques

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Séduction : conditions intérieures et extérieures

L’amour est une nécessité du vivant pour perpétuer la vie, cause de la grande importance qu’on donnait autrefois aux divinités qui le représentaient. La quête de l’amour est en effet un intérêt universel. Chacun cherche à rejoindre l’autre pour aimer – même mal – être aimé, en investissant tout ensemble son désir sexuel, sa propre croyance en l’amour, ses forces et failles psychologiques qu’on offre et impose sans même le savoir.

Mais parce qu’aimer, c’est prendre un risque, s’exposer à l’autre dans sa vérité, ça se fait souvent dans un état émotionnel qui empêche toute lucidité et capacité au recul permettant à la fois de relativiser, d’y voir plus clair et de mieux s’orienter.

Ainsi, lorsqu’on a pour objectif de séduire la personne qui nous plaît, axé sur notre objectif, seul dans notre tête qui est loin d’être froide, nous n’arrivons pas à voir certaines réalités simples ou complexes qui conditionnent une relation.

  • Critère d’évaluation

Si vous voulez séduire une personne qui vous plaît selon certains critères, elle aussi possède des critères qui lui permettent d’accepter ou de refuser votre proposition. Et si vous l’interrogez sur ces critères et croyez correspondre à ceux-ci d’après ses réponses, elle vous a pourtant peut-être rangé dans une autre catégorie que vous ne pouvez pas envisager car elle correspond à une histoire personnelle et des valeurs dont elle-même n’a pas conscience car elles ont fait son éducation, et que vous ne pouvez envisager car on vous a donné d’autres valeurs.

La question pour garder le cap : l’image qu’on a de moi correspond-elle à celle que je me fais de moi-même et est-elle à mon avantage ? 

  • Valeurs

Toute société s’établit sur des valeurs qu’on peut croire parfois communes et qui ne sont pourtant pas forcément déterminantes. On peut très bien penser être sexy et élégante en mini-jupe alors que dans une autre classe socio-culturelle, ça pourra être vu comme vulgaire et racoleur; et vice-versa. Et ces questions, loin de concerner uniquement l’apparence physique, vont aussi toucher la morale, la politique, les choix éthiques, la façon de s’exprimer, de se comporter, l’alimentation, etc.

Les questions pour garder le cap : cette personne mérite-t-elle le sacrifice de mes valeurs ou, si j’adopte ses valeurs, celles-ci ne sont-elles de nature à m’apporter quelque chose de positif ou est-ce l’inverse ?

  • Rapport à l’autre

Il peut nous arriver d’aimer quelqu’un qui n’est pas capable d’amour ou qui ne pourrait absolument pas nous aimer. Ca arrive particulièrement dans les moments où on ne s’aime pas, où on déprime, où notre image de nous-même a été affectée. Parfois, c’est un problème insoluble et on passe sa vie entière à tomber sur les mauvaises personnes par tendance à l’auto-destruction. Que se passe-t-il alors ? On tombe amoureux de quelqu’un qui n’aime que les gens du sexe différent du nôtre ou d’une personne narcissique qui ne pourra jamais nous aimer, n’aimera jamais qu’elle-même et se servira de nous pour se valoriser, ou bien on s’éprend de quelqu’un de violent physiquement ou psychologiquement.

La question à se poser pour garder le cap : cette personne est-elle réellement et sincèrement capable de m’aimer ou est-ce moi qui ai besoin de me le figurer ?

  • La réalité de l’offre

L’acceptation ou le rejet dépendent aussi parfois de l’offre, qui dépend de beaucoup de paramètres. La personne qui nous intéresse est-elle intéressante pour les autres et cela a-t-il de l’impact sur elle ? Dans les sociétés où la répartition entre hommes et femmes est inégalitaire, le rapport à la séduction est très concurrentiel. Là où les femmes sont en excès, comme dans les sociétés touchées par une guerre, elles rivalisent dans l’élégance, les gadgets érotiques ou la chirurgie esthétique, et la surenchère est obligatoire pour se distinguer. Là où les hommes sont en excès, c’est la bataille matérielle qui fait rage et ce sont plus riches qui finissent en couple. Pourtant, rien de ces conditions ne définit l’être humain dans sa beauté d’âme et dans ce qu’il a réellement à offrir à l’autre.

Les questions pour garder le cap : la bataille pour cette personne vaut-elle la peine ou ai-je mes chances par rapport à l’offre proposée et les valeurs qui sont les miennes ?

  • Mes valeurs et qualités

Les forces en présence, c’est aussi soi-même, pas seulement les valeurs que l’autre pense qu’on incarne mais ce dont on est réellement porteur. Quand on est jeune, naïve, sincère et mignonne, on aime souvent les bad boys qu’on rêve de dompter. Plus généralement, c’est nous qui nous faisons dresser en perdant au passage nos illusions et la foi en nos valeurs. Une condition importante à notre séduction est dans ce que nous pouvons apporter à la relation en tant que personnalité profonde et surtout d’en prendre conscience. Et c’est celle-là qu’il s’agit avant tout d’apprendre à aimer pour ensuite la faire aimer.

La question pour garder le cap : quelles sont mes qualités et vont-elle s’épanouir ou se flétrir avec cette personne ? 

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Le double en amour

Dans la littérature comme dans la mythologie, un motif crée toujours le trouble : celui du double. Le double peut prendre de multiples formes : dans la mythologie grecque, ça peut être l’Immortel dissimulé sous une apparence de Mortel, telle qu’Athéna apparaissait à Ulysse ou Aphrodite à Anchise ou à la belle Hélène. Dans la mythologie hindoue, 33 millions de dieux atteignent l’unité par la croyance que quel que soit le dieu adoré, il s’agit toujours du même, Dieu étant unique, seules ses manifestations et représentations sont multiples.

Du divin à l’amour, il n’y a souvent qu’un pas symbolique, comme le démontrent les traditions théologiques de toutes confessions. Dans la tradition hindoue, toujours, les dieux ont des histoires d’amour. Sâti, première femme de Shiva, qui s’était jetée sur le bûcher le jour de son mariage parce que son père s’y opposait, revient ressuscitée sous les traits de Parvatî, avec qui le dieu vivra enfin l’histoire d’amour qu’il n’avait pu partager avec Sâti – dont le nom désigne désormais celle qui se suicide sur le bûcher funéraire de son mari.

Dans la littérature aussi, la personne aimée semble subir un dédoublement qui peut être de natures très diverses. Dans la littérature romantique, la femme aimée, souvent inaccessible ou morte, se perd dans les figures fantasmées de son double, bien vivant, lui. Dans Ligeia, nouvelle des Histoires extraordinaires d’Edgar Poe, le mort saisit le vif, et la première épouse morte hante, possède, et finalement détruit la seconde qui, d’emblée, était présentée comme ne lui arrivant pas à la cheville. Le narrateur qualifie même de folie le fait d’avoir épousé cette seconde femme, qui ressemblait si peu à la première : »Je parlerai seulement de cette chambre, maudite à jamais, où dans un moment d’aliénation mentale, je conduisis à l’autel et pris pour épouse – après l’inoubliable Ligeia !-lady Rowena Trevanion de Tremaine, à la blonde chevelure et aux yeux bleus. »

Epouser quelqu’un par défaut et qu’on aime moins que celle qui la précède, c’est forcément destructeur pour l’un ou l’autre plutôt que pour le couple puisque celui-ci n’existe pas réellement. Dans la nouvelle de Poe, c’est destructeur pour la seconde épouse, qui en meurt. Dans le roman de Tristan et Iseult, c’est l’homme qui est détruit, après avoir détruit les espoirs de sa femme.

Après avoir dû subir les épreuves, séparations et déchirements imposés à leur amour adultère – puisqu’Iseult la blonde est mariée à l’oncle de Tristan – le jeune amant se voit proposer Iseult aux Blanches Mains. Mais elle a beau s’appeler Iseult, ce n’est pas celle qu’il aime. Regrettant sa folie après le mariage, il invente un prétexte pour demeurer chaste, condition de choix pour créer le malheur dans un couple. Lorsqu’il est blessé par une lance empoisonnée, sa femme se venge de son dédain en lui faisant croire que son amante, qu’il a fait demander à son chevet, n’est pas présente dans le bateau faisant voile jusqu’à lui. Il en meurt, et la blonde Iseult, de chagrin rend alors l’âme elle aussi. Femme trompée, la seconde Iseult reste la seule en vie de ce triangle amoureux inégal.

Quelquefois, le double en amour est la marque de l’indécision, de la confusion mentale qui ramène plutôt le sujet à la perte, au deuil, à l’impossibilité d’être heureux. Dans Sylvie, de Gérard de Nerval, le narrateur est ballotté entre trois femmes : Sylvie, petite paysanne qu’il aimait dans son enfance, Adrienne, jeune aristocrate promise à la vie religieuse rencontrée furtivement telle une apparition lors d’une fête provinciale, et Aurélie, actrice parisienne en laquelle il croit voir Adrienne. De ces trois femmes, Sylvie est réelle, l’autre, Adrienne, est fantasmée et représente l’idéal inaccessible, et la dernière, Aurélie, est un double qui a tôt fait de le ramener à la réalité. Trois femmes qu’il ne rejoindra jamais : Sylvie, réaliste, a cessé de l’attendre et s’apprête à se marier avec son double – son frère de lait -, Aurélie, femme réelle, se moque de cet amour d’une religieuse projeté sur elle, Adrienne, vue certainement une seule fois, est morte depuis longtemps tandis que le narrateur la cherchait encore vainement.

Mais le double, c’est aussi celui qui semble s’incarner dans ces gens qu’on va aimer avant de trouver l’amour de toute une vie, et qui, lorsqu’on y réfléchit, semblait nous amener vers lui. Qui n’a jamais constaté ce fait – à moins d’avoir été vraiment déçu par quelqu’un et donc attiré par la suite par une personnalité qui lui est totalement opposée – des ressemblances de caractère, d’attitude ou de psychologie, semblant avoir été à l’origine de notre attirance vers eux, comme si le grand amour, en préparation, procédait par étapes ?

Car si notre désir, notre idéal peuvent se chercher et ainsi paraître un peu flottants dans un premier temps, dans l’expectative de ce qu’on pourrait désirer, les grandes tendances de notre personnalité – avec toutes les contradictions qu’elle comporte – s’expriment aussi dans nos amours, de notre recherche à nos tâtonnements, du pâle reflet de notre idéal jusqu’à son incarnation parfaite.

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Représenter les amoureux : symboles et enjeux

Mièvres, les amoureux qu’on représente ?

A partir d’un certain âge et d’un certain niveau socio-culturel, c’est beaucoup l’image qu’on en a. C’est surtout vrai en France où un certain élitisme intellectuel – que nous reprochent souvent les anglo-saxons -nous pousse à considérer que l’intelligence va de pair avec une certaine vision critique ou acerbe de l’existence que nous ont apportée nos intellectuels les plus estimés – au contraire du sentimentalisme de culture plus féminine et donc plus volontiers déconsidéré.

Une tendance bien ancrée que la loi du marché en matière de littérature n’a pas totalement réussi à dépasser puisque la meilleure littérature sentimentale jouissive et décomplexée vient le plus souvent d’Angleterre, dont la culture a accepté avec fierté et en s’y reconnaissant, l’apport d’auteures de romans sentimentaux telles que les soeurs Brontë ou Jane Austen.

Mais dans les communautés où l’amour est perçu comme une menace parce que les « lois de Dieu » se doivent de diriger le coeur des êtres plutôt que leurs sentiments, représenter l’amour ou des amoureux – même sans évoquer la sexualité – pose de nombreux problèmes. Ils ne sont certes pas les seuls, mais dans les écoles confessionnelles de garçons de familles ultra-orthodoxes destinés à épouser quelqu’un de leur communauté dans un cadre très contrôlé, on censure préventivement toute évocation de fille ou de femme qui pourrait leur permettre « d’imaginer ». Là où seul doit exister le mariage que les familles plus que le futur couple ont contribué à former, l’idée que l’amour puisse pré-exister représente un tabou et une vraie menace : menace de voir la sexualité avoir lieu avant le mariage, menace de voir un membre d’une autre communauté faire sortir un individu de la sienne et lui faire prendre conscience des libertés que le droit lui donne hors de son clan.

Dans les pays où l’interdit religieux pèse sur toute la société, c’est l’ensemble de celle-ci qui est paralysée dans son droit à l’expression et la représentation du sentiment; avec toutes les frustrations et les violences que cela entraîne. Et là où la société est déchirée entre son attachement aux valeurs nationales et identitaires et sa volonté d’avancer, cette question peut tourner au conflit. Ainsi, en Inde, chaque Saint-Valentin est prise en otage par les ultras qui menacent la fête et tous ceux qui veulent la célébrer – le plus souvent très innocemment, pourtant. Ainsi, en 2015, ils ont menacé de marier les couples qui s’embrasseraient ce jour-là, embrasant logiquement l’espoir des homosexuels pour qui le mariage est interdit dans ce pays. En effet, s’embrasser en public en Inde est encore un tabou, et la Saint-Valentin est accusée par les ultras de corrompre les moeurs, de pousser à la sexualité avant le mariage et de menacer l’identité nationale.

Représenter l’amour et les amoureux est donc loin d’être mièvre et peut même constituer un enjeu aussi personnel que politique, en interrogeant ou militant pour le droit, la liberté et le désir de chacun au sein de sa vie individuelle, familiale et même de la société.

A titre psychologique et individuel également, la perception de l’amour et des amoureux peut être variable, comme chacun a pu le voir dans sa propre histoire. Très souvent, une déception amoureuse rend allergique aux représentations picturales, musicales et narratives d’histoires d’amour ou de figures d’amoureux quand un amour naissant ou puissant nous y rend au contraire plus réceptifs. Qu’il est facile de vibrer avec des amoureux de fiction quand on l’est soi-même et comme il est tout aussi facile de hurler contre l’aspect commercial de la Saint-Valentin et de la mièvrerie des amoureux quand on vient d’être trahi ! De la même manière, une insatisfaction nous porte facilement à regarder les amoureux, leurs représentations et les oeuvres qui en parlent avec une certaine envie, des regrets teintés de mélancolie devant le spectacle de ce que nous n’avons pas atteint.

Mais accepter ou non la représentation des amoureux est aussi l’effet du contexte historique, c’est pourquoi il est plus courant de voir célébrer l’amour et les amoureux après une guerre. Il ne faut donc pas s’étonner que le succès des Amoureux de Peynet dans les années 50 et 60 ait été mondial, au sortir de  la guerre, au point que les poupées qui faisaient jouer et rêver les petites filles françaises aient été celles de ces amoureux célèbres. Puis, l’art et l’expression plus heureux de l’époque ayant permis à la société d’équilibrer son besoin d’amour et de douceur après 6 ans de massacres et de terreur, et surtout d’oublier, les petites filles sont désormais séduites par de nouveaux désirs de consommation, beauté et richesse incarnés par la poupée Barbie.

Il y a pourtant des nations où la guerre et le massacre ont atteint de telles proportions que la représentation des amoureux en ce qu’ils incarnent ce qu’il y a de meilleur en nous -tendresse, douceur, respect de l’autre- devient si indispensable qu’il investit les lieux les plus effroyables de l’humanité. C’est certainement pour cela qu’au Mémorial de la Bombe atomique, à Hiroshima, trône une statue des célèbres amoureux environnés de colombes, que Peynet a offerte à la ville pour lui transmettre ses valeurs d’amour et de bonheur.

L’artiste de Valence continue d’ailleurs d’être adoré dans ce pays qui lui a consacré autant de musées que le sien.

Satue de Peynet

(Photos à la Une : poupées Peynet sur le site kraicheline.overblog.com; statue des amoureux de Peynet au Mémorial de la bombe atomique. Hiroshima sur le site de lagriotteanice.wordpress.com)

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La colline des deux amants : toponymie amoureuse

La grande Histoire, « avec sa grande hache », comme disait Perec, marque et construit les territoires, donnant des frontières, des noms, un cachet à des endroits où eurent lieu des batailles, où se dressaient des châteaux, des tours, prisons dont on conserve la mémoire directement ou indirectement. Mais il y a aussi le folklore, la petite histoire, celle imprécise, qui se nourrit d’anecdotes, de rumeurs, de superstitions, d’explications hasardeuses au moyen de légendes obscures. Elle aussi imprègne les lieux du monde entier, des fleuves de la mythologie qui étaient des dieux aux montagnes dans lesquelles les Immortels vivaient mais aussi les villes, les villages et même les mers.

Près de la ville de Pîtres, dans le département de l’Eure, en Normandie, c’est une histoire d’amour malheureuse et légendaire qui donne son nom à une colline d’environ 100 mètres: la colline des deux amants. La légende raconte en effet qu’un tyran, roi de Pîtres avait une fille qui s’était éprise d’un chevalier à qui il ne voulait pas la marier. Il donne alors comme condition au mariage que l’amant gravisse la colline d’une seule traite en portant celle qu’il aime sur ses épaules. Il est à deux doigts de réussir quand son pied chancelle. Il tombe, et quand la jeune fille tente de le relever, constatant qu’il est mort, elle se jette du haut de la colline avec son amant. Le roi fit alors construire une chapelle funéraire  qui devint un monastère : le prieuré des deux amants.

De quand date cette histoire ? Comme pour toutes les légendes, tout cela est bien mystérieux et imprécis. Mais quelque part entre le XII ème et le XIII ème siècle, Marie de France, la première des écrivaines de langue française – et sa première fabuliste bien avant La Fontaine – donne une version romantique et courtoise de cette histoire. Elle lui donne néanmoins un sens plus dramatique et propre à l’amour courtois dans l’égalité des sentiments, l’intensité amoureuse et le tragique.

Ainsi, sous sa plume, le père est avant tout un veuf éploré que sa fille console un peu de la perte de son épouse chérie. Son égoïsme le pousse à la garder pour lui seul, mais à l’âge où une jeune fille peut enfin se marier, on reproche au père son attitude. Pour donner l’impression de céder et de penser aux intérêts de sa fille, il accepte de la donner à qui parviendra à gravir la colline en la portant dans ses bras. Quelques uns parviennent à mi-pente, mais tous les prétendants échouant, on renonce finalement à demander sa main.

Un jeune homme s’éprend pourtant de la fille du roi, et craignant l’épreuve de la colline, lui demande de s’enfuir avec lui. La jeune fille refuse : cela tuera son père de chagrin, explique-t-elle. Elle envoie plutôt son amoureux à Salerne, ville réputée au Moyen-Age pour sa légendaire école de médecine qui ne se laissait pas influencer par les préjugés de race ou de sexe pourtant courants à l’époque. Pour preuve, c’est une femme médecin, tante de la jeune qui doit l’aider par sa science. Ainsi, quand il montera la colline – épreuve pour laquelle la jeune fille a fait un jeûne pour être plus facile à porter – un breuvage efficace que cette grande dame lui a concocté lui rendra sa vigueur aussi fatigué soit-il. Mais au moment de subir l’épreuve, il refuse de se servir du philtre quand il en a besoin pour ne devoir sa force qu’à son amour.Son obstination le tue, et quand son amante porte le breuvage à ses lèvres, il est déjà trop tard.

Comme savent le faire les amants à cette époque-là, et comme Iseult avant elle, la jeune fille rend l’âme par la simple tristesse de voir son ami mourir. Fou de douleur, le roi les laisse là 3 jours avant de les enterrer au sommet de la colline à laquelle leur histoire malheureuse a donné son nom. Finalement, il aura tout perdu.

La légende reste vivante dans la région de Pîtres et la colline est un lieu de randonnée et de promenade prisé, et peut-être aussi, un lieu inspirant pour ceux qui s’aiment ou que les lieux romantiques font rêver…

L’histoire ? Elle est ici :

Marie de France : lai des deux amants

Labo de Cléopâtre : le khôl : mythe et réalité

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Deux mille ans d’histoires d’amour

A parcourir l’histoire de la littérature et l’histoire des mentalités, on voit que ce que nos contemporains appellent l’amour, ce qu’hommes et femmes recherchent dans une union réside dans une forme de complémentarité teintée d’idéalisme où les sentiments triomphent de toutes les différences et de tous les obstacles. Une histoire d’amour qui nous fait rêver, c’est le parcours amoureux de deux êtres qu’aucune différence sociale, raciale, religieuse ne peut fragiliser. C’est une conception en réalité très moderne qui semble suivre l’idéal philosophique des Lumières proposant l’égalité entre les hommes – même s’il oublie largement les femmes-.

Pourtant, le rêve d’égalité, d’amour partagé et de respect au sein d’un couple d’amoureux apparut très tôt dans l’histoire de la littérature.

Certes, on ne trouve pas d’amour qui puisse nous faire rêver dans les épopées dont les personnages sont pris dans des histoires qui les dépassent, néanmoins, l’aspect absolu, hors conventions et tout puissant de l’amour est connu et évoqué dans les caractéristiques d’Aphrodite et d’Eros. La capacité de l’Amour à nous  rendre complet est sensible dans la conception d’Aristophane rapportée par Platon qui veut qu’homme et femme soient les deux moitiés d’un même être qui cherchent à se réunir. Dans de petits récits plus tardifs, néanmoins, se profilent des histoires d’amour absolu : celle de Psyché et du dieu Eros ou de Pyrame et Thisbé qui deviendront célèbres à la Renaissance sous les noms de Roméo et Juliette, ou encore celle de Daphnis et Chloé, deux bergers orphelins en réalité de haute naissance qui inspireront les amours de bergers et bergères des romans pastoraux de l’époque classique et qui resteront en vogue suffisamment longtemps pour donner à Marie-Antoinette envie de jouer à la bergère plus d’un millénaire après. Rêver d’amour sincère et idéal, on le voit, toucha toute femme.

Car le mariage, dans toutes classes sociales, a d’abord été une question intéressant clans et familles voulant accroître domaines ou prestige avant d’être l’union de deux êtres qui s’aiment et s’unissent pour leur bonheur individuel et mutuel, préoccupations qui n’émergeront que plus tard. C’est sur cette faille, ce manque à combler dans la réalisation personnelle du bonheur et donc d’un des sens de la vie humaine que va s’élaborer la littérature amoureuse.

Quand les arts et la culture émergent de leur longue éclipse depuis la fin de l’Antiquité, on est déjà à l’époque des cathédrales. Sous l’inspiration de Marie de France, Chrétien de Troyes met en romans avec la matière de Bretagne ce que les troubadours d’Aliénor d’Aquitaine ont créé dans leurs chansons sous le nom de « fine amor » et que nous connaissons mieux sous celui d’Amour courtois. Guenièvre et Lancelot, Tristan et Iseult nous évoquent effectivement les premiers amants à l’amour éternel mais aussi adultères. L’époque était pourtant très chrétienne.  Néanmoins, dans ces romans, les amants, investis de valeur spirituelle, étaient protégés par Dieu. Dans le système féodal lui-même, pour mettre de l’ordre parmi les chevaliers, tous célibataires, le seigneur permettait une sorte d’amour platonique et très contrôlé entre sa dame et ses vassaux, ce qui maintenait la cohésion sociale de façon plus émotionnelle, voire légèrement érotique.

A la Renaissance, l’amour revient en France sous forme de poésie imitée des Italiens que leur Antiquité retrouvée inspirait depuis déjà un siècle. Les poètes de la Pléiade chantent l’amour en même temps qu’apparaissent à la cour les grandes maîtresses royales. Au XVII ème siècle, les romans pastoraux de bergers et bergères qui s’aiment innocemment reviennent avec notamment Honoré d’Urfé, entre autres. Le siècle des Précieuses verra l’amour triompher et des femmes modestes devenir les grands amours voire les épouses des souverains, comme madame de Maintenon dont Louis XIV s’éprit sur ce constat : »Comme elle sait bien aimer, et il y aurait du plaisir à être aimé d’elle. »

Le XVIII ème siècle, que les liens avec le Nouveau Monde avait éclairé sur les inégalités, commence à faire discrètement exploser les frontières sociales s’opposant à l’amour, comme on le voit dans les pièces de Marivaux ou les romans de Jane Austen. Au XIX ème siècle, les amours absolues mais contrariées hantent la poésie et les romans des auteurs romantiques où les femmes aimées n’en finissent pas de mourir ou d’être inaccessibles, nous faisant revenir aux « amours de loin » de nos troubadours, comme si le véritable amour, toujours fantasmé, ne pouvait être que celui qu’on ne peut pas vivre.

Devenue entre temps un genre à part entière destiné principalement aux femmes, la littérature amoureuse nous pousse à nous interroger toujours plus entre les vides qu’elle comble et les rêves d’impossible qu’elle suscite dans un monde devenu accessible et consommable et où le bonheur, toujours un rêve plus loin, semble parfois se dérober.

Labo de Cléopâtre : Analyse du khôl égyptien

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Reflet de Cythère (8)

Dans Reflet de Cythère, un texte ancien nous éclaire sur le culte d’Aphrodite ou sur ses caractéristiques ou la manière qu’on avait de la concevoir.

L’épigramme qui suit est signée Asclépiade de Samos dont il ne reste pratiquement rien et dont nous ne savons pas grand-chose non plus sauf qu’il vécut au III ème siècle av. J-C et écrivit de la poésie érotique. Les épigrammes étaient à l’origine de courtes poésies gravées sur des monuments funéraires ou de commémoration devenues au IV ème siècle un genre poétique à part entière destiné à parler de certains sujets.

Le poème qui suit, très imagé, marque l’esprit durablement une fois qu’on le connaît car on a rarement parlé aussi bien d’amour, mais surtout de sexe sans pour autant l’évoquer directement. Ainsi, à la question : « Qu’est-ce que faire l’amour pour deux êtres qui s’aiment ? », Asclépiade de Samos répond naturellement : »s’offrir mutuellement en offrande à la grande Aphrodite, sous son nom de Cypris ou Cythérée, peu importe. ».

Le corps de l’être aimé qui donne et reçoit le plaisir est l’offrande.

Comment le dire de façon plus belle ?

 

La cachette des amants

« Douce en un chaud midi une boisson de neige,

Doux au printemps les vents légers, les flots cléments,

Lorsque l’hiver enfin a levé son long siège.

Mais plus doux le manteau qui couvre deux amants,

Couchés sur le sol tiède, également épris,

Et se donnant l’un l’autre en offrande à Cypris. »

Anthologie Palatine. V. 169

Traduction Marguerite Yourcenar dans La couronne et la lyre. Poésie Gallimard

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