Les tours du monde web. 2.0 de la Beauté

La Beauté, objet fascinant et fantasmatique de désir depuis la nuit des temps, semble s’offrir depuis quelques temps un coup de jeune et un coup de buzz grâce au web 2.0 qui permet la communication des idées dans une ouverture au monde passant par la collaboration. Les projets beauté deplus en plus intéressants s’offrent ainsi une visibilité extraordinaire grâce à la participation du plus grand nombre de personnes relayant les projets via les sites et les différents réseaux sociaux.

De quels projets s’agit-il ?

– Le projet d’Esther Honig : cette jeune journaliste et blogueuse américaine de 24 ans a diffusé sa photo et demandé à des graphistes de la rendre simplement plus belle. Elle diffuse les résultats sur son blog, ici : http://www.estherhonig.com/#!viral-/cax1

– Le projet de Priscilla Yuki Wilson : cette américaine de 27 ans ne propose pas autre chose aux internautes que ce qu’a fait Esther Honig. En revanche, les défis sont plus grands pour ceux qui veulent la rendre belle car Priscilla est à la fois plus ronde – peu apprécié en termes de beauté – et métis japonaise et noire américaine – cas trop rare pour pouvoir faire l’objet de normes. Le résultat, c’est ici : http://priscillaywilson.wix.com/priscillayukiwilson#!blank/c1de8

– Le projet de Mihaela Noroc : photographe roumaine de 30 ans, elle décide de faire un atlas de la Beauté qui consiste à photographier la beauté des femmes de tous les pays du monde. Elle demande aux internautes d’y contribuer en lui donnant l’argent nécessaire pour poursuivre son voyage et donc son projet, dont on voit beaucoup de photos ici : http://www.msn.com/fr-fr/actualite/photos/l%E2%80%99atlas-de-la-beaut%C3%A9/ss-BBhSEdx

Que peut-on en penser ?

Ce sont de bonnes initiatives qui font rêver et réfléchir avant toute chose et leur médiatisation nous fait accourir.

Dans le projet d’Esther Honig, on peut voir le poids de la culture dans le traitement des photographies selon certains pays. C’est surtout vrai pour le Maroc, culturellement marqué par la mode musulmane visible à l’habillement complet et au voile, et les Etats-unis où la sophistication, notamment sur les cheveux, rappellent ce qu’on sait de la culture des cheveux féminins qui sont sur-travaillés. Même chose dans le traitement des photos de Priscillia dont le projet n’est pas différent : l’une des photos venue des USA la transforme en afro-américaine perruquée typique, la vietnamienne la fait considérablement maigrir et dans les pays où on est plutôt blanc, on éclaircit souvent sa peau.

Chez Mihaela Noroc, pas de doute : les photos sont magnifiques, les femmes choisies sont souvent très belles, et le choix du cadre dans lequel les photos ont été faites est toujours judicieux. C’est un tour du monde idéal et qui fait rêver la toile, c’est certain.

Fait-on vraiment le tour du monde ?

On fait le tour d’un monde, en tous cas, car des interrogations subsistent une fois qu’on s’est laissé bercer par le caractère inédit de ces expériences, de l’originalité de la démarche et la diversité des réponses.

En effet, quand Esther Honig et Priscillia Yuki Wilson donnent leurs photos à retravailler par les internautes pour les rendre belles, ceux qui les transforment le font selon plusieurs critères qui ne sont pas mentionnés et qui peuvent comprendre : leurs critères de beauté personnels et non culturels, leurs obsessions personnelles et leur rapport à la technologie qu’ils utilisent, c’est-à-dire quelles techniques ils préfèrent utiliser pour la retouche photo en dehors de toute considération pour les canons esthétiques en vigueur. La question se pose par exemple pour les photos où le fond a plus été travaillé que le modèle lui-même. Par ailleurs, que sait-on réellement des critères de Beauté de la Macédoine ou des Philippines, par exemple ? Sans une connaissance des canons esthétiques en vigueur dans les pays représentés, difficile d’évaluer si ce sont les critères collectifs ou individuels qui ont primé dans la retouche des photos.

Comment penser que des photos retouchées sans explications des intentions peuvent refléter de façon certaine des critères de Beauté censés être culturels quand les individus ne sont pas faits que de culture ?

Le travail de Mihaela Noroc est magnifique, mais une fois passé l’émerveillement, un constat s’impose que vous pouvez sans aucun problème faire vous-même : de photo en photo, à très peu de choses près, on croirait voir le même modèle. Car si la couleur de peau ou de cheveux change, de même que le type ethnique et l’habillement, nous avons le même type de femme récurrent : corps souvent mince, visage régulier, yeux en amandes, regard intense, bouche toujours légèrement charnue, et majoritairement les cheveux longs. Une photo diffère et on se dit qu’il y a finalement plus de diversité qu’on ne le croyait. Erreur ! C’est l’auto-portrait de la photographe.

Mihaela Noroc a visiblement choisi les belles femmes du monde en fonction de ses propres critères de Beauté qui, par chance, ressemblent à ceux de tout le monde.

Ces tours du monde de la Beauté sont intéressants et il faut être franc : on adore les regarder. Mais comme dans la réalité des voyages, ils montrent leurs limites car ils ressemblent à ces séjours que les touristes font sans jamais bouger de leur hôtel, loin de toute rencontre authentique avec le pays visité, tant les plus infranchissables frontières sont culturelles.

En réalité, nous sommes bien incapables, à titre individuel ou collectif, de voir la Beauté par les yeux de l’Autre.

Voilà un des nombreux défis que la modernité se doit de poser à l’Avenir…

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Couleurs des sentiments et symbolisme

Dans toutes les cultures du monde, les couleurs symbolisent des sentiments et des valeurs qui donnent un  surplus de sens au monde que l’on perçoit par les yeux. Ce surplus constitue l’essence de ce qui fait les oeuvres d’art picturales où le choix des couleurs et leur place dans l’espace sont des éléments fondamentaux choisis par l’artiste pour délivrer son message ou créer de la beauté.

Ces valeurs se retrouvent dans les oeuvres d’art mais aussi dans nos vies quotidiennes où chaque couleur, si elle n’est porteuse d’un sens absolu, est au moins porteuse d’une émotion dont le sens n’est pas forcément universel et est également choisie selon une émotion, celle-là forcément personnelle.

En Occident, les différentes nuances des sentiments amoureux s’expriment dans la gamme des rouges, du plus intense au plus léger, qu’on appelle le rose.

– Le sentiment exprimé par le rouge, c’est d’abord physiologiquement l’émotion brute et soudaine : on rougit de honte ou de plaisir par exemple. Ensuite, plus symboliquement, c’est la passion qu’il exprime, l’amour teinté de sexualité et de dangerosité. Dans sa version musicale ou littéraire, l’histoire de Carmen est universellement connue comme le  mythe moderne de la femme libre, insoumise, inspirant la passion jusqu’à la mort des deux amants. Dans la nouvelle de Mérimée, le lien entre les sentiments qu’inspire la belle gitane et sa dangerosité s’expriment au premier regard, dans la couleur de ses vêtements : « Elle avait un jupon rouge fort court qui laissait voir des bas de soie blancs avec plus d’un trou, et des souliers mignons de maroquin rouge attachés avec des rubans couleur de feu.« Cette rencontre s’est faite un vendredi, jour de Vénus évidemment…

L’héroïne porte ainsi fièrement la couleur du sang, celui qu’elle fera couler, que ce soit celui de son précédent mari, le sien ou celui de son amant. Mais le rouge évoque aussi le sang spécifiquement féminin des menstrues qui effraie l’homme depuis la nuit des temps, sang frappé d’interdit dans la plupart des religions et auquel on associe superstitions, malédictions et sorcellerie puisqu’il sert également à fabriquer philtres d’amour et autres potions. La conjonction du rouge, du féminin et du vendredi, l’allusion à Vénus , évoquent d’ailleurs la magie d’amour qui nécessite tous ces éléments.

Du sang qui s’écoule uniquement du sexe féminin, on n’a alors pas de mal à associer sa couleur à la sexualité spécifiquement féminine et plus particulièrement libre et stérile. En effet, au XIX ème siècle, la sexualité de bonnes moeurs est conçue dans le mariage, dans le but de donner des fruits. La seule sexualité valorisée est celle de la femme mariée devenant rapidement mère. Carmen, femme licencieuse, scandaleuse et sans moralité a une sexualité hors mariage chrétien, qui ne la rend jamais mère et qui l’associe implicitement au démon, dont la couleur est également le rouge et qui, dans les traités de démonologie, était censé imposer des relations sexuelles dégradantes mais stériles aux sorciers et sorcières qui se vouaient à lui.

En effet, bien que cela ne soit pas son métier, Carmen utilise la sexualité et son corps lorsqu’elle en a besoin. Se dessine alors un autre rouge, celui des prostituées des temps les plus reculés jusqu’à une époque moderne où c’était encore la couleur qui les distinguait jusqu’à ce que des couturiers l’anoblissent et le rendent blanchi aux femmes, des plus célèbres aux plus ordinaires, à travers le cosmétique le plus populaire et le plus médiatique de l’esthétique féminine : le rouge à lèvres.

Le rouge, enfin réhabilité, devient alors celui de la beauté. Néanmoins, quelque chose de son essence scandaleuse reste puisque le rouge est une couleur finalement délaissée par les plus discrètes et qui sert toujours, à travers les roses, à exprimer l’amour passionné.

– Le sentiment exprimé par le rose, en revanche, comme en peinture, voit la passion dangereuse du rouge neutralisée par la pureté, la puissance virginale du blanc. Ainsi, le rose exprime beaucoup plus la tendresse, les sentiments romantiques exclusivement féminins mais excluant la sexualité au moins comme valeur de premier plan. Le rose étant en effet culturellement la couleur des petites filles, des guimauves et de la barbapapa, beaucoup associent au rose des valeurs mièvres où s’expriment les bons sentiments jusqu’à la niaiserie. Une vision qui pourrait se retrouver dans une expression telle que « voir la vie en rose » qui exprime bien cette façon de vouloir voir le monde avec des yeux d’enfant naïve, uniquement concentrée sur son plaisir et ses jeux, incapable de voir la laideur du monde qu’on appelle aussi réalité.

C’est un peu ce qu’on retrouve dans l’habillement kawaï des sweet lolitas du Japon où le rose domine et où les filles imposent au monde leurs valeurs romantiques et tendres. Dans leur univers, l’amour est un doux rêve où les femmes savent parfois retrouver leur nature de petite fille égoïste et heureuse. Une valeur confirmée dans les hôpitaux psychiatriques où le rose a démontré sa capacité à apaiser les humeurs et à faire ressentir le bonheur même à ceux qui l’avaient oublié.

On résume : vous voulez allumer, réchauffer l’atmosphère, le voir s’enflammer ? Portez du rouge. Si du rouge dans une chambre n’incite pas à dormir en échauffant l’esprit et en l’énervant plutôt que l’apaisant, un petit rappel de rouge invite néanmoins la sexualité dans votre chambre.

Vous voulez calmer ses ardeurs, imposer vos valeurs tendres, romantiques en entendant les faire respecter, vous faire respecter, vous et vos rêves de princesse ? Portez du rose et voyez si la vie se transforme à la faveur de votre rêve coloré.

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Beauté, relativité et temporalité

Dans ce qu’on appelle Beauté, il n’y a jamais d’absolu, jamais de fixité et ce qu’une époque a pu adorer, a pu trouver beau et désirable, une autre époque le trouvera méprisable et se demandera comment on a pu qualifier cela de beau. Pas seulement une époque mais aussi une culture tout entière. C’est vrai d’un point de vue esthétique : les tableaux adorés à une certaine époque peuvent être aujourd’hui complètement méprisés, oubliés, et de tous les ouvrages écrits qui parfois furent des révolutions pour leur époque, la plupart paraissent aujourd’hui vieillis, et personne ne les lit plus hormis les spécialistes. Et ce jusqu’à ce que quelqu’un d’influent les remette à la mode, les fasse redécouvrir…ou pas.

Lorsque nous regardons les vieux portraits des reines et princesses engoncées dans leur corset, cachées dans leurs froufrous, dénaturées par leurs perruques, on a bien du mal à s’imaginer ce que leurs contemporains pouvaient trouver de beau en elles.

C’est que nous rêvons la Beauté sous forme d’absolu en oubliant qu’elle n’est que la manifestation d’un temps et d’un moment, et avant tout l’objet d’un jugement. Il n’y a pas de beauté s’il n’y a pas d’oeil pour la voir ni de juge pour déterminer selon des critères très relatifs si c’en est ou ça n’en est  pas. En somme, dans chaque estimation de la Beauté, il y a une grande part de leurre, de mythologie et de conditionnement car étant intégrés à notre époque, nous ne pouvons qu’en subir les valeurs et donc involontairement, se les voir imposer plutôt que les accepter consciemment.

Nos critères esthétiques sont d’ailleurs également relatifs à notre désir d’intégration sociale par conformisme ou au contraire notre désir d’émancipation par l’exploration de voies différentes. Et effectivement, une personne en mal de reconnaissance sociale fera les choix de tout le monde et valorisera ce que la société valorise en termes d’art ou de beauté physique tandis que la personne en phase avec son identité et son individualité saura voir la beauté en dehors de tout conditionnement, là où tout le monde ne la verra pas mais où elle se niche peut-être malgré tout.

Cela veut-il dire que cette personne autonome est capable de voir la beauté de Marie-Antoinette ou d’autres souveraines telles qu’elles parurent à leur époque, à travers leurs portraits ? Même avec une formation d’historien ou d’historien de l’art, c’est une chose rigoureusement impossible. Appréhender la beauté d’une princesse ou d’une reine d’autrefois de la même manière que le faisaient ses contemporains ne peut s’esquisser qu’à partir de ce que nous ressentons devant une photo de Kate Middleton, par exemple.

Car la Beauté est une relativité de relativité et s’établit selon des critères restreints à partir desquels elle est envisageable. Si nous prenons pour base ces souveraines ou princesses auxquelles l’imaginaire a toujours donné à priori une forme de beauté de convention, on peut déjà poser un cadre théorique et plausible qui fait pencher le jugement de beauté beaucoup plus du côté de critères sociaux stricts que de critères philosophiques et éthérés. Ainsi, la beauté va se trouver plus facilement du côté de l’élite sociale qui comprend aussi les signes extérieurs tels que la minceur, les vêtements de luxe et les soins esthétiques spécialisés et difficilement accessibles, une histoire glamour qui fasse rêver, dans lequel le peuple puisse se reconnaître, des actions remarquables augmentant le capital sympathie de la personne ainsi jugée et avant tout une adéquation entre ce que nous attendons d’elle et la façon dont elle y répond. Kate Middleton en tailleurs élégants et Béyoncé en body, c’est la beauté. Mais l’inverse ne marcherait pas. Et Marlène Dietrich en bombe sexuelle d’aujourd’hui, ça ne paraît pas vraiment concevable à tout le monde.

Ainsi la Beauté, même si elle se rêve éternelle comme les philosophes la projettent et comme chacun se projette bien malgré lui, elle n’est que l’affaire d’une circonstance, d’une histoire, d’une émotion et donc d’un moment seulement. C’est ce qui fait que les vêtements, les coiffures, les silhouettes, attitudes, oeuvres et gens se démodent. Ce qui est démodé est ce dont nous nous sommes désengagés.

Oui, car la Beauté, c’est aussi une forme d’engagement, un pacte invisible entre la personne qui voit et la personne vue. Et l’oeil, le public, ce qui juge la Beauté, cruels, entendent la revoir telle qu’ils l’ont conçue à partir du moment où ils ne s’en sont pas désengagés. Mais gare à ceux qui trahissent ce pacte sans même le savoir, et ceux qui incarnent la Beauté reconnue n’ont pas intérêt à y faillir ! Ce sont les réseaux sociaux qui rendent le mieux compte de ces phénomènes : le scandale et les insultes qui ont explosé à partir de photos jugées imparfaites de Renée Zellweger, Uma Thurman et Angelina Jolie montrent à quel point la beauté, aussi désirable puisse-t-elle paraître, s’avère en réalité l’aliénante prison du relatif érigé en absolu.

Marlène Dietrich, qui était peut-être plus lucide que belle, l’avait bien compris puisqu’elle vécut sa vieillesse cloîtrée, refusant de montrer à chacun son délabrement physique pour que ne soient conservées d’elle que des images de sa beauté projetée de façon absolue. D’ailleurs, quelles beautés deviennent des icônes incontestées hormis celles fauchées en pleine gloire, avant tout démystifiant vieillissement et donc tout désengagement?

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Amour et sacré

Les Anciens distinguaient l’amour spirituel qui avait Aphrodite Ouranie, fille du Ciel et de l’écume pour déesse, de l’amour physique avec une Aphrodite plus tardive, née de Zeus et Dioné. Dans notre expérience personnelle, il y a également une différence entre des amourettes peu marquantes et l’amour qui nous bouleverse, nous transforme, nous fait sortir de nous-même pour révéler un nouvel être et que nous recherchons tous.

En effet, de tous temps, pour chacun d’entre nous, l’Amour est la plus grande expérience qu’il soit donné de vivre à un individu. C’est celle qui est la plus désirée, la plus attendue, la plus imaginée dès lors qu’on perçoit à travers d’autres, réels ou fictifs, ce que ça peut être. Avant même de le vivre, les enfants se demandent avec qui ils se marieront, qui ils aimeront, comme si dans la réponse à ces questions résidait la clé du mystère de leur propre vie tout entière et de leur être profond.

Et ils ont raison. La rencontre amoureuse a tout d’une épiphanie, une manifestation du divin. Dans les yeux de celui qui aime, l’être aimé a toutes les qualités, toutes les perfections que n’ont pourtant remarquées à un tel degré aucune des personnes qui le connaissent sans en être amoureux. Or, la perfection est par essence la caractéristique du divin. Une rencontre conduisant instantanément au sentiment amoureux chez une personne ou les deux s’appelle d’ailleurs en français : « le coup de foudre », ce que recevaient les mortels qui avaient vu un dieu sous sa vraie forme, en pleine gloire.

La suite de la relation montre d’ailleurs la proximité qu’il y a entre l’amour et la dévotion, l’être aimé étant l’objet de tout le soin, toute l’adoration, la vénération que peut avoir un religieux envers la figure sainte à laquelle il s’est consacré. L’amoureux fou n’a en effet rien de la sincérité tiède du simple croyant qui dit quelques prières, va poser un cierge à l’église et remplit ses devoirs. L’être qui aime follement vit l’union avec l’aimé comme une expérience proche de l’extase connue des grandes saintes unies à Dieu dans des visions expérimentées et exprimées de façon troublante :

« Je voyais dans les mains de cet ange un long dard qui était d’or, et dont la pointe en fer avait à l’extrémité un peu de feu. De temps en temps, il le plongeait, me semblait-il, au travers de mon coeur, et l’enfonçait jusqu’aux entrailles; en le retirant, il paraissait me les emporter avec ce dard, et me laissait tout embrasée de l’amour de Dieu. La douleur de cette blessure était si vive, qu’elle m’arrachait des gémissements (…)mais si excessive était la suavité que me causait cette extrème douleur, que je ne pouvais ni en désirer la fin, ni trouver de bonheur  hors de Dieu. » Sainte Thérèse d’Avila. Le Livre de la Vie.

Ce genre de vision, d’expérience mystique vécue sur un mode amoureux, fusionnel et érotique n’est pas rare dans l’histoire du catholicisme pour celles qu’on appelait les « épouses du Christ », et ressemble à ce que nous vivons lorsque nous nous unissons à l’être aimé. Par ailleurs, dans les autres religions également, les traités d’amour, le Cantique des Cantiques de la tradition juive ou, beaucoup plus explicitement, le traité d’Amour d’Ibn-Arabî, établissent un lien évident et même inévitable entre expérience amoureuse et expérience mystique.

L’amour, c’est aussi  une sorte de possession telle qu’on y croit dans les sociétés qui ont conservé des traditions animistes et où les esprits jouent un rôle primordial dans la spiritualité. S’emparant de notre âme et de notre chair, l’amour nous brûle, nous possède, nous pousse à des actions incompréhensibles allant de la déprime à l’exaltation et qui nous font passer pour fous, comme ces possédés que l’on tente de soigner par la transe lors d’une lîla, cérémonie collective, nocturne et musicale destinée à la guérison d’une personne possédée par un djînn. Certains prêtres du Moyen-Age, d’ailleurs, tombés amoureux de femmes malgré eux, n’hésitèrent pas à les condamner pour sorcellerie, persuadés qu’elles les avaient envoûtés.

Enfin, l’amour humain ayant souvent été ce qu’on considérait comme faisant obstacle à l’élévation spirituelle, les maîtres hindous ont pu préconiser, pour éviter l’attachement à ce qui est mortel et impur, de voir Dieu en les personnes qu’on aime et ainsi aimer Dieu à travers elles pour convertir l’amour humain en amour divin.

Mais parfois, souvent même, on voit le divin naturellement dans la personne aimée, juste parce que l’amour, en soi, est un miracle où nous nous réalisons grâce à l’autre, comme jamais on ne l’avait fait auparavant :

Quitte à redevenir athée quand, descendu du nuage hallucinatoire créé par les hormones, le prince charmant ou la princesse se transforment en vilaines grenouilles qu’ils ont peut-être été dès le début tant l’amour comme la foi consistent finalement en une vision très personnelle, aussi contradictoirement aléatoire qu’absolue, de ce vers quoi tendre.

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Chair et symbolisme

Il est des mots, comme ça, qu’on emploie depuis toujours mais dont on ne connaît pas la signification exacte tant elle est recouverte par un emploi à sens presque unique et obsessionnel. Le mot chair fait partie de ceux-là. Dans le dictionnaire, la chair est définie comme le tissu conjonctif du corps que recouvre la peau. Autrement dit, la zone qui va du squelette à la peau tout en les excluant, c’est la chair. C’est une chose que nous comprenons tout à fait lorsque nous mangeons de la viande, de la chair, en bon carnivore – littéralement, mangeur de chair.

En revanche, lorsqu’il s’agit du corps humain, les choses deviennent plus floues parce que culturellement, dans un monde qui fut très chrétien, le sens moral a pris le pas sur le sens premier et la signification du mot chair, connoté négativement, désigne surtout ce qui est bas, vil, faillible et médiocre dans le vivant. Dans une société héritière du christianisme, la chair est le plus souvent associée à  la sexualité : « plaisir charnel » : au péché « le péché de la chair », et la pulsion irrésistible et condamnable : « la chair est faible ». Le tissu conjonctif comprenant muscles, vaisseaux, veines, artères, nerfs, tendons, organes, etc. et associé à de multiples fonctions allant du maintien de la vie aux diverses actions les plus complexes et variées concernant le miracle et la mécanique du vivant se trouve ainsi réduit par le langage aux actions les plus viles au premier rang desquelles la sexualité la plus dévoyée, celle qui se perd entre la volonté de plaisir et la pulsion incontrôlable.

Son étymologie déjà, impose au mot sa bassesse, car chair vient de « cadere », tomber, que l’on perçoit plus clairement dans le verbe choir auquel le mot chair ressemble tant.

Derrière cette chute se devine toute une idéologie que possèdent la plupart des religions qui opposent l’esprit, pur, spirituel et apte à rejoindre les sphères du Salut, et la chair, vivante, et donc entraînée par les plaisirs mais soumise à la souffrance, et finalement mortelle, si mortelle et si basse qu’elle finira en terre. Dans cette configuration, l’Homme est comme un moyen terme entre le plus haut et infaillible, Dieu, désigné souvent comme le Ciel, et le plus bas et faillible, l’animal, attaché à la Terre. Pris entre l’étau de ses contradictions, son esprit qui, rendu pur, peut le faire devenir semblable à Dieu, et sa chair qui l’entraîne vers le bas, l’Homme a toute une vie d’actions pour révéler dans quel plateau, pur ou impur, de la balance il va pencher.

Mais la chute, c’est aussi celle d’Adam et Eve, déchus – encore un dérivé du verbe choir – du Paradis, tombés du Ciel à la Terre pour avoir découvert leur nudité après avoir croqué la pomme de l’arbre de connaissance du Bien et du Mal. Dans le judaïsme, Dieu donne un ordre à Adam et Eve qui, ne le respectant pas, sont punis tandis que lui-même jamais ne déchoit. Dans le christianisme, en revanche, Dieu accepte de déchoir, de s’incarner, autrement dit, d’être dans une chair, pour vivre une vie d’homme par amour pour le genre humain.

Cette sensualité du christianisme, sa relation particulière à la chair se manifeste pour le croyant dans l’Eucharistie, consommation symbolique de la chair et du sang de Dieu incarné ainsi que dans le culte des reliques dont, outre des squelettes et des bouts d’os, on peut exposer à l’adoration des fidèles des momies entières dont les chairs, si elles n’ont pas pourri, sont néanmoins mortes. C’est paradoxalement avec la partie charnelle des saints que peut s’établir une connexion spirituelle qui élève l’âme.

Ce rapport ambigu à la chair, entre lieu de l’incarnation de Dieu en une figure historique nommée Jésus pour les chrétiens d’une part, et lieu de tous les péchés d’autre part, est peut-être ce qui entraîne la culture occidentale sur la voie de l’obsession maladroite pour le corps et la sexualité en même temps que leur condamnation inconsciente et donc la souffrance irrémédiable provoquée par cette contradiction qui le pousse justement à avilir tout ce qui est sexuel quand il faudrait au contraire l’embellir et l’élever.

Car dans les traditions hindoues et bouddhistes, si la chair, vile et mortelle, s’oppose également à l’esprit, de nature divine, la solution à ce dilemme se trouve dans l’intégration plutôt que dans la dissociation ou le déni. L’Homme étant corps et esprit, il est possible de se purifier, rejoindre Dieu et dépasser son état mortel et charnel par les disciplines corporelles telles que le Hâtha Yoga ou, à l’extrême et dans un cadre strict, ritualiste et rigoureux, le Tantrisme de la main gauche consistant à manger de la chair, boire de l’alcool et à pratiquer la sexualité là où les autres pratiques ascétiques l’interdisent. La voie privilégiée de ce dernier Salut étant justement la femme et son corps, manifestation de la Grande Déesse, pure énergie dont procède le monde.

Entre temps, en Occident, la religion étant devenue la consommation, on vend des cours de soi-disant Tantrisme, qui bien sûr et heureusement n’en est pas, à des couples blasés en mal d’exotisme sexuel, et pour comble d’absurdité, quand les magazines ont envie de voir augmenter leurs ventes, ils annoncent un article sur le sujet, débarrassé de toute considération spirituelle qui n’intéressent personne, avec parfois, ce slogan évocateur : « Tantrisme, croquez la pomme ! ».

L’élévation spirituelle par la chair, ce n’est pas pour tout de suite, apparemment…

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Echodecythère a un an !

Il y a un an, j’ouvrais ce blog après avoir conseillé à quelqu’un d’en faire un et sans même savoir ce que ça impliquait. Je ne connaissais pas du tout l’univers des blogs, et je n’avais dans la tête qu’un projet général de textes concernant la Beauté et l’Amour sous l’angle des sciences humaines et de photographies avec pour motif récurrent la Vénus de Milo. J’étais persuadée que je ne pourrais alimenter le blog au-delà de 4 à 6 mois.

Voici maintenant 1 an que je le fais avec plaisir et avec la certitude que c’était une des meilleures choses à faire. A tous les niveaux, je me trouve désormais plus riche d’expériences et de satisfactions dont j’ignorais tout !

Si le blog est alimenté grâce à mes articles, sachez que c’est d’abord grâce à votre soutien, votre lecture, votre confiance que cela se fait dans la durée. Car malgré une modeste fréquentation, le site a bénéficié depuis le début d’encouragements et de suiveurs et c’est eux qui fondent les motivations, l’envie, mieux que n’importe quoi d’autre. Un blog, c’est comme un nouveau-né que des tuteurs aident à bien grandir et à qui ils apprennent à marcher.

Grâce à ce blog, j’ai aussi découvert l’univers des autres blogueurs et je compte parmi eux des gens que j’apprécie, qui me font rire, réfléchir, qui m’apprennent des choses et avec qui je partage avec plaisir.

C’est pourquoi, pour cette excellente année passée sur WordPress en votre compagnie et dans la blogosphère, Aphrodite et moi vous adressons un grand merci !

Beauté : la tentation mathématique

Dans Costume de la donne, en 1536, Morpugo établit une liste de 33 perfections que doit avoir la femme idéale. Ce n’est pas une nouveauté, depuis ce 16 ème siècle, on fait des listes de perfections féminines allant de 3 à 30. Morpugo ne fait qu’en ajouter 3 autres. 3,30,33…On ne peut que remarquer la récurrence du 3 et ses multiples.

Voici cette liste, citée dans l’Histoire des femmes en Occident :

« Trois longues : les cheveux, les mains, les jambes

Trois menues : les dents, les oreilles et les seins

Trois étroites : la taille, les genoux et  » l’endroit où la nature a placé tout ce qui est doux »

Trois grandes ( mais bien proportionnées ) : la taille, les bras et les cuisses

Trois fines : les sourcils, les doigts, les lèvres

Trois rondes : le cou, le bras et le…

Trois petites : la bouche, le menton et les pieds

Trois blanches : les dents, la gorge, les seins

Trois rouges : les joues, les lèvres et les tétons

Trois noires : les sourcils, les yeux et ce que vous savez. »

Chacune de ces perfections s’assemble par triades où domine la géométrie : large, longue, ronde, ou la simple représentation spatiale : grande, fine, menue. Les couleurs, elles, sans nuances aucune, renvoient à l’imaginaire alchimique : l’oeuvre au noir, au blanc, au rouge. La pierre philosophale des alchimistes était censée aussi bien changer le plomb en or que faire obtenir l’immortalité à son possesseur. Normal que les critères censés définir la beauté d’une femme s’inspirent de certains de ses symboles, d’autant plus que la pratique de l’alchimie explosa à la Renaissance. Le chiffre 3, quant à lui, a le pouvoir de représenter Dieu dans presque toutes les cultures ( le Père, le Fils, le Saint Esprit des catholiques; Brâma, Vishnou, Shiva, la trinité des hindous; Le Bouddha, le Dharma, le Sangha, les 3 refuges des Bouddhistes, etc..), logique donc de le retrouver, lui et ses multiples, dans ce qui doit définir, les « perfections », la première des perfections étant Dieu lui-même.

Si les symboles mathématiques énoncés dans cette liste sont propres à leur époque, ne pensons pas être épargnés par le phénomène. Le critère de beauté minimal établi par notre Indice de Masse Corporelle, s’établit à partir d’un chiffre – un nombre pour être exact – obtenu grâce à la conjonction, dans un tableau, d’un poids établi en chiffre avec une taille également en chiffres, à quoi s’ajoutent la nécessité de la symétrie dans les traits, les sourcils qu’on redessine en les épilant, un rapport seins-taille-hanches suffisamment marqué et qui a pu également se traduire par des chiffres, le fameux 90-60-90, mensurations idéales établi dans les années 90 quand les journalistes, pour créer de la nouveauté, décidèrent de stariser les mannequins. Toute récurrence d’un multiple de 3 dans l’établissement d’une mesure visant à exprimer l’idéal s’avère bien évidemment culturellement fortuite. ..

On pourrait continuer la liste : nos tailles s’établissent en chiffres, nécessairement pairs en France, lesquelles expriment l’idéal à partir du moment où elles ne dépassent pas la trentaine, 36, pour être tout à fait exact, représentant l’idéal de la taille mannequin. La trentaine, c’est également le somment de la vie d’un homme et d’une femme, tant, en ce qui concerne la beauté et la forme physique que l’épanouissement socio-professionnel et personnel.

Pourquoi tant de chiffres ?

Les lois mathématiques et physiques définissent l’univers et contribuent donc à faire disparaître beaucoup de son arbitraire, de son côté hasardeux et angoissant. Il y a ainsi un ordre du monde, et pour les physiciens qui ont étudié l’univers comme pour certaines religions, Dieu est souvent vu comme un architecte, celui qui en a établi les lois perceptibles dans les mesures, règles, chiffres et autres systèmes mathématiques permettant de définir cet univers.

Et la beauté ?

La beauté rejoint une autre grande merveille du monde qu’on appelle l’Amour, et les définir tous deux d’une façon rationnelle leur ôte à la fois de leur mystère, de leur pouvoir et donc de tout ce qui les rend angoissants. Contrôlés et maîtrisés, la Beauté et l’Amour n’ont plus ce caractère terrible défini par les Grecs à travers des figures comme Eros et Aphrodite.

Mais Aphrodite finit toujours par renaître : « L’imperfection est beauté, la folie est génie, et il vaut mieux être totalement ridicule que totalement ennuyeux. » Marylin Monroe.

Une invitation à rendre leur liberté à la beauté, au charme, à la spontanéité en séduction et en amour, et à laisser tomber les chiffres aussi ridicules qu’ennuyeux dès qu’il s’agit d’Amour et de Beauté.

Quand c’est la plus belle qui le dit, il n’y a qu’à s’incliner.

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Reflet de Cythère (3)

Dans Reflet de Cythère, une poésie ou une invocation à Aphrodite est mise à l’honneur. Généralement, il s’agit d’une poésie de l’Antiquité, époque où on croyait encore aux dieux anciens. Mais il existe des exceptions, et certaines fois, des gens conservent un coeur et une sensibilité païens sans qu’eux-mêmes sachent pourquoi.

C’est le cas de Leconte de Lisle, un de nos poètes un peu oubliés du XIX ème siècle. Parnassien, épris de Beauté, il était inspiré par la Grèce ancienne dont il traduisit des poèmes dans des vers d’une grande perfection formelle. C’est sans doute même ce qu’on lui reprocherait aujourd’hui.

Mais peut-on vraiment reprocher à un être épris de Beauté d’être prisonnier des formes ?

Cette poésie s’affirme comme Hymne orphique, imitant des Hymnes d’Orphée consacrés à chaque divinité sous le nom de « parfum » suivi du nom de la divinité et qui sont parvenus jusqu’à nous. Mais rares sont ceux qui les lisent encore.

La myrrhe était le parfum précieux de l’Antiquité consacré à Aphrodite, du nom de l’arbre d’où venait la sève odorante à la base du parfum et d’où sortit son grand amour Adonis. Une vieille histoire, encore !

PARFUM D’APHRODITE
« La Myrrhe
Ô Fille de l’Écume, ô Reine universelle,
Toi dont la chevelure en nappes d’or ruisselle,
Dont le premier sourire a pour toujours dompté
Les Dieux Ouraniens ivres de ta beauté,
Dès l’heure où les flots bleus, avec un frais murmure,
Éblouis des trésors de ta nudité pure,
De leur neige amoureuse ont baisé tes pieds blancs,
Entends-nous, ô Divine aux yeux étincelants !
Par quelque nom sacré que la terre te nomme,
Ivresse, Joie, Angoisse adorable de l’homme
Qu’un éternel désir enchaîne à tes genoux,
Aphrodite, Kypris, Érycine, entends-nous !
Tu charmes, Bienheureuse, immortellement nue,
Le ramier dans les bois et l’aigle dans la nue ;

Tu fais, dès l’aube, au seuil de l’antre ensanglanté,
le lion chevelu rugir de volupté ;
Par Toi la mer soupire en caressant ses rives,
Les astres clairs, épars au fond des nuits pensives,
Attirés par l’effluve embaumé de tes yeux,
S’enlacent, déroulant leur cours harmonieux ;
Et jusque dans l’Érèbe où sont les morts sans nombre,
Ton souvenir céleste illumine leur ombre ! »

Leconte de Lisle. Derniers poèmes publiés à titre posthume par José Maria de Hérédia. 1899.

Qu’y a-t-il dans les vrais Kâma Sûtra ?

Lorsqu’on évoque ce qu’il appelle « le Kâma Sûtra » avec un Occidental, il connaît toujours, même lorsque ce n’est pas un lecteur – thème de nature obsessionnelle oblige ! -, mais il le connaît comme un manuel de postures sexuelles. Tapez Kâma Sûtra dans un moteur de recherche et vous aurez bien souvent dans les premières pages des propositions de postures excitantes pour pimenter vos nuits, proposées très généralement par des magazines bien intentionnés. Du Kâma Sûtra de la femme enceinte au Kâma Sûtra de l’avent, pour vendre, tout y passe !

Or, les Kâma Sûtra, ce n’est pas un manuel de postures. Tout comme dans le temple de Khajurao célèbre pour ses bas-reliefs érotiques, les postures ne représentent qu’une faible portion de l’ouvrage, mais en matière d’exotisme, notre culture est l’héritière de ces voyageurs colonialistes projetant volontiers leurs obsessions sexuelles qui se débridaient hors du cadre judeo-chrétien strict dans lequel ils vivaient en Europe. Cette capacité colonialiste et méprisante à réduire la culture des autres à un fantasme trouve un prolongement favorable dans une société qui a la consommation pour logique, où seul ce qui se désire et peut être satisfait semble digne d’intérêt, alimentant le circuit de l’offre et de la demande.

Alors, que trouve-t-on dans les Kâma Sûtra, littéralement les versets du Désir ?

D’abord, on y trouve une culture différente dans toute sa complexité, c’est sûrement ce qui embarrasse le consommateur. C’est un manuel qui a du sens dans une société où les codes sociaux et moraux ne sont pas les mêmes que les nôtres, l’ouvrage étant déjà très ancien puisqu’il remonte à une période indéterminée, entre le I er et le V ème siècle d’une Inde dans laquelle nous ne vivons pas.

Ensuite, on y trouve des gens. Des hommes qui veulent faire l’amour ou se marier, à qui les Kâma Sûtra expliquent comment réaliser une approche et conclure, des femmes, belles ou laides, jeunes ou vieilles qui viennent de se marier ou qui vont le faire, à qui on donne des conseils pour conserver l’être aimé, des courtisanes à qui le manuel apprend à évaluer les hommes et les situations, à calculer pour soutirer le plus d’argent à un amant en le choisissant bien puis en adoptant certaines attitudes et employant certaines ruses pour le conserver assez longtemps pour lui soutirer le maximum. Il y a aussi des entremetteuses, des eunuques, des soeurs de lait, des amies, des femmes de harem, etc. Enfin, et c’est sûrement ce qui est le plus étonnant, il y a, pour l’écrire, un brahmane motivé et rigoureux, qui compile et résume, sous le nom de Kâma Sûtra, un ensemble d’ouvrages écrits antérieurement. Ce brahmane n’hésite pas à prendre la parole et à l’assumer. Ce n’est donc pas l’ouvrage honteux d’un anonyme mais un ouvrage d’érudit s’acquittant du mieux possible de sa mission.

Puis il y a aussi des considérations techniques : le type de plaisir éprouvé selon la taille du pénis et du vagin des deux partenaires, des intentions mutuelles qui président à l’accouplement, les conditions dans lesquelles ça se fait, des liens logiques de cause à effet entre un type de comportement adopté et la réaction qui viendra de la part du partenaire. Les Kâma Sûtrâ sont d’une incroyable finesse psychologique, ce qui ne doit pas non plus être fait pour exciter un consommateur pressé.

On y trouve enfin des pratiques. Pratiques sexuelles qui ont beaucoup fait rêver les Occidentaux alors qu’il semble évident qu’à part une ou deux postures très techniques, ils les ont déjà pratiquées tant tout cela, en Inde comme ailleurs, est plus instinctif que scientifique, bien heureusement. C’est bien sûr le cas de la fellation qui, contrairement à ce qu’on croit, est assez unanimement considérée comme une pratique méprisable. D’autres pratiques sont mentionnées comme des baisers et des caresses qui ont toujours des noms surprenants mais qui ne font pas toujours envie et des pratiques qu’on peut trouver barbares comme celle qui consiste à mettre de légers coups de poing entre les 2 seins de la femme pendant l’acte sexuel ou les morsures et griffures qui, exhibées ensuite, rappellent l’acte d’amour qui les a provoquées et sont de nature, paraît-il, à raviver la flamme.

Mais les pratiques les plus importantes, et c’est certainement ce qu’il y a de plus surprenant, ce sont celles des 64 arts qui vont de la musique au jeu en passant par la poésie, la cuisine, la conversation, les divertissements, la danse, l’architecture, la stratégie militaire ( si, si !), l’art floral, etc. Ces 64 arts à maîtriser, exigés en tête du livre avant toute autre considération et estimés comme garants d’une séduction infaillible, témoignent d’une culture qui entend malgré tout faire passer les plaisirs de l’esprit avant ceux du corps.

Finalement, quelle est la qualité des Kâma Sûtra ?

Comme souvent dans la pensée indienne, la qualité des Kâma Sûtra réside dans leur tolérance car ils se nourrissent d’abord du génie des autres et donnent sur tous les sujets aussi bien le point de vue généralement admis – englobant celui de l’auteur – que celui des auteurs d’avis contraire. C’est également un manuel qui donne des conseils pour faire l’amour mais qui précise aussi que dans le feu de l’action, aucune règle n’existe. Ouvrage inscrit dans une société, il propose aussi des conseils pour se marier selon sa caste mais admet qu’ « on ne trouve le bonheur qu’avec celle que l’on aime vraiment, quelle qu’elle soit » et que « le meilleur des maris reste celui qui possède toutes les qualités qu’une femme a pu souhaiter. »

C’est donc leur subtilité qui fait des Kâma Sûtra une lecture intéressante, bien au contraire de ce à quoi on a voulu les réduire.

Pour les courageux dont l’intérêt aurait été éveillé, on peut trouver l’ouvrage notamment ici : http://www.atramenta.net/lire/les-kamasutra/2696/3#oeuvre_page

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Cuisine, amour et sensualité

Dans notre société de surabondance, les invitations à consommer, le succès des sites ou guides spécialisés dans la cuisine ou les restaurants jouxtent parallèlement des discours de plus en plus axés sur l’alimentation du point de vue de la santé que du point de vue du plaisir. A l’ère où l’obésité est devenue un phénomène d’ampleur internationale et bien que la restauration soit un des seuls secteurs qui ne connaisse pas la crise, éradiquer les mauvaises habitudes, traquer les mauvaises graisses, partir en quête de méthodes pour manger plus équilibré sont les comportements à adopter pour montrer qu’on est responsable, ou donner une apparence raisonnable à ses problèmes alimentaires tels que l’orthorexie, cette obsession contemporaine de manger le plus sainement possible sans prendre en considération les autres paramètres.

A force de vouloir protéger la population, le discours ambiant associe de moins en moins la cuisine et le fait de s’alimenter au plaisir mais de plus en plus à la santé ( prévention du surpoids, de l’obésité, des maladies cardio-vasculaires…), à la prudence, à la peur, même, et donc de plus en plus à un devoir. Se nourrir est une nécessité, le faire correctement est un chemin sur lequel doit s’engager toute personne responsable.

Et le plaisir dans tout ça ?

Les Grecs anciens qui se savaient mortels et qui n’avaient aucun espoir de contrôle sur cette réalité associaient bien souvent dans leurs poésies le festin, le vin et l’amour, le désir, Dionysos et Aphrodite, qu’ils entendaient bien célébrer tant qu’ils étaient vivants. Dans nos sociétés où la science a révélé que nous pouvions avoir un contrôle pas absolu mais non négligeable sur notre espérance de vie par le biais de notre alimentation, et où l’excès est devenu un risque plus grand que le manque, on associe de moins en moins les plaisirs de la table aux plaisirs de l’amour.

Et pourtant, dès notre naissance, la nourriture est associée au plaisir. Le contentement, le calme manifesté par le bébé qu’on a nourri se lisent sur son visage incapable de dissimulation. Dans toutes les sociétés, la nourriture est au coeur des coutumes religieuses où chaque fête est associée à des aliments traditionnels à partager : l’agneau de Pâques, le mouton de l’Aïd, les crêpes de la Chandeleur, les mets sucrés de Roch Hachana, le pain de Lughnasadh, la dinde de Thanksgiving, les sucreries de Divalî, etc…Il n’y a pas de fêtes traditionnelles sans nourriture car il n’y a pas de vie sans nourriture. Et lorsqu’elle est réalisée, cuisinée, travaillée, la nourriture est un don, un don de civilisation et de culture car chaque pays, chaque région, même, a la sienne.

La cuisine, c’est aussi un don d’amour. Cuisiner pour l’être qu’on aime, sa famille, ses enfants, passent pour les meilleures preuves d’amour. Car faire la cuisine pour quelqu’un, y prendre un soin et une attention méticuleux, hors d’un cadre où toute reconnaissance en est attendue, est le même geste que celui de la mère qui nourrit son enfant parce qu’elle l’aime et veut le voir grandir. Nourrir, c’est transmettre la vie, offrir une de ses conditions essentielles.

Mais la cuisine que l’on mange est aussi en lien avec la sexualité. Manger, c’est laisser quelque chose entrer dans son corps. Beaucoup de personnes pour qui le lien avec la sexualité est un problème pour maintes raisons souffrent de troubles alimentaires, principalement l’anorexie et la boulimie mais aussi des troubles plus complexes d’intolérances à certains aliments en lien avec leur histoire personnelle et symbolique relative à la sexualité.

Justement, dans une histoire d’amour naissant, une invitation à dîner sera une délicate introduction à la sensualité. Les premiers repas, partagés, ce sont des pré-préliminaires évoquant symboliquement d’autres plaisirs à venir par leur déploiement multi-sensoriel. Car un plat, c’est une odeur, un aspect visuel, des couleurs, des textures, un goût, enfin, un ensemble d’éléments qui pénètrent en soi. De ce fait, partager un repas, c’est aussi l’occasion de deviner les qualités et défauts d’un partenaire sexuel. Une obsession de la ligne pourra augurer d’une volonté de trop grand contrôle pour un abandon naturel et facile au plaisir, une goinfrerie annoncera souvent un manque de finesse et de sensibilité, une trop grande exigence sera généralement la marque d’un ego dominateur, etc. Toutes ces choses qui se manifestent à table se manifesteront souvent au lit…

En revanche, un des signes que la relation est en bonne voie est cette forme d’abandon à l’instant présent, au plaisir d’être avec l’autre, en goûtant ses plats et lui faisant goûter les siens dans un partage et une union qui laisse présager favorablement celle à venir entre les draps et dans la vie à deux.

Alors oui, il ne faut pas manger trop gras, trop sucré, trop salé, mais dans une assiette comme dans un lit, qui a envie de manger sans goût ? Pas Aphrodite, en tous cas…

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