Beauté et société

Séduction, amour et folie

En cherchant le terme pin up sur Wikipédia, on trouve des articles connexes qui nous sont proposés comme à chaque fois : « playmate », « vamp », « femme fatale », « séduction », qui ne nous surprennent pas. Et puis un autre plus surprenant :  » trouble de la personnalité histrionique », appelé autrefois hystérie.

En effet, l’hystérique homme ou femme ne conçoit ses relations que dans la séduction, une séduction dont se nourrit le Moi perturbé pour éviter les angoisses. Sa séduction est physique et se voit au soin excessif apporté à sa personne, mais elle s’exerce pour mieux mettre une limite entre soi et l’autre. Bref, c’est un allumeur ou une allumeuse…

Chaque pathologie génère ou subit sa propre manière de séduire et d’aimer. On pourrait citer le cas des cyclothymiques qui développent un TOC de l’apparence non pour séduire mais par complexe, grossissement de leurs défauts, les femmes anorexiques ou les hommes souffrant du complexe d’Adonis ( appelés manorexiques dans le ELLE de cette semaine ) qui ne parviennent pas à se voir tels qu’ils sont et qui s’abîment toujours plus, l’une dans les régimes hypocaloriques, auxquels s’ajoute le développement de la musculature pour l’autre.

Car la séduction est d’abord un rapport de soi à soi : comment plaire à l’autre si on ne se plaît pas à soi-même ? Et sur quels critères pouvons-nous projeter l’image de notre beauté dans le regard de l’autre sinon par ceux que nous possédons ? La séduction commence à l’intérieur de notre esprit, quand Narcisse rencontre sa propre image et s’éprend de lui-même ou du moins, tente d’y parvenir, comme le fait une anorexique ou une victime du complexe d’Adonis, sans se rendre compte que c’est impossible. Vouloir plaire, c’est d’abord vouloir se plaire à soi-même sur des critères subjectifs, même s’ils se nourrissent de représentations communes dans la société.

Pareillement, le rapport au partenaire ne s’envisage pas de la même manière selon qu’on a affaire à un pervers narcissique qui séduit l’autre pour mieux l’écraser, une hystérique qui repoussera le désir après l’avoir provoqué, un bipolaire en phase maniaque dont la séduction extraordinaire débouchera sur une sexualité frénétique, voire à risque, la cyclothymique dont le choix de partenaire et de sexualité iront dans un sens souvent destructeur, etc.

Dans nos amours, ce sont des Moi que nous rencontrons, des Moi différents qui se sont construits selon des lois dont nous ignorons tout et qu’eux-mêmes ne maîtrisent souvent pas. Et ce sont nos Moi que nous y oppposons dans un choc des psychés qui se sont séduits avant même de se comprendre.

Derrière cette séduction, il y a toujours une raison. Pour les Anciens, Aphrodite en a donné l’ordre à son fils ailé, Eros. L’homme et la femme sont incomplets et chacune des parties de cet être qui ne faisait qu’un cherche à se rejoindre.

Oui, cela est vrai. Hors l’amour, nous sommes incomplets et au fil des années, ayons nous été appelés sains d’esprit, nous développons des pathologies car il est dans la nature essentielle du vivant de chercher à rejoindre l’autre, même si c’est de manière bancale, même si c’est au travers d’un psychisme blessé, aveugle ou construit de travers.

Et nous, quelle séduction pouvons-nous trouver à une personnalité histrionique, un dépressif, un pervers narcissique ou encore quelqu’un qui ne peut nous aimer comme un homosexuel quand on est une femme, un hétéro quand on est un homme, etc. ?

Chaque fois que nous aimons, nous tentons effectivement de rejoindre cette partie que nous ne possédons pas et qui nous fera atteindre un équilibre. C’est vrai des amours temporaires comme de l’amour de notre vie. Avez-vous remarqué comme bien après une relation qui s’est terminée, nous sommes capables de trouver des causes à notre amour dans la conjonction entre la personnalité de celui ou celle qu’on aimait et l’état de notre psychisme à ce moment-là ? Les amours-tampons ou les amours temporaires nous font parvenir à l’équilibre partiel d’un moment. Combien de fois avons-nous conclu ainsi le bilan de ces relations  par des :  » J’avais besoin de cette expérience. » ?

Et l’amour d’une vie ? On le partage avec l’être qui, psychiquement, répond intégralement à notre déséquilibre par le sien pour parvenir à un équilibre qui peut être heureux ou malheureux mais qui dans tous les cas ne s’atteint qu’à deux. Cet équilibre s’inscrit dans la durée car les points de jonctions sont plus nombreux.

Alors, oui, vraiment, l’amour est une folie !

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

La beauté est équilibre

Quand on analyse ce qui conduit à juger du sentiment de beauté, on en revient à d’autres qualificatifs tout aussi mystérieux tels que l’élégance, la grâce, quelque chose d’assez indéfinissable qui nous fait aboutir à un autre plus clair : l’équilibre.

Dans la beauté, tout nous ramène à l’équilibre, à l’harmonie naturelle ou créée et dans tous ses aspects.

La beauté féminine instinctive et universellement jugée en quelques instants, par les adultes comme par les plus petits enfants, concerne le rapport taille-hanches pour le corps et la symétrie des traits pour le visage. Une taille bien marquée par rapport aux hanches est le signe d’une saine fécondité à quoi l’espèce est sensible, mais ce que les études oublient de dire à ce propos, c’est que si la taille était démesurément marquée et les hanches trop larges, tout le monde trouverait cela en réalité monstrueux.

Il en est de même pour la symétrie du visage. Oui, il faut que les traits soient symétriques, oui, il faut que le côté droit ressemble au côté gauche, mais l’oeil et le cerveau savent que la stricte symétrie n’appartient qu’aux mathématiques et que dans le vivant, rien ne peut être rigoureusement symétrique. D’ailleurs, quand on regarde une femme refaite par la chirurgie plastique, on n’en a pas toujours conscience et pourtant le regard ne cesse d’être attiré par quelque chose qu’il ressent comme anormal et qu’il tente alors de comprendre.

Oui, mesdames les refaites ou qui souhaitez le faire, si vous passez par là, sachez que nous vous regardons plus lorsque vous êtes passée par la chirurgie mais ce n’est pas parce que nous vous trouvons belles, c’est parce que nous voyons sur votre visage quelque chose qui nous choque et que nous ne cessons d’interroger, d’analyser, de tenter de comprendre.
Pourtant, et puisqu’il est question d’équilibre, la chirurgie n’est pas complètement exclue pour créer de la beauté. La chirurgie corrective qui vient rectifier une dissymétrie du visage est un des exemples que l’on peut citer. De façon très commune, l’orthodontie qui corrige l’alignement des dents refusé par la nature fait beaucoup pour la symétrie d’un sourire qui devient magnifique après avoir été hideux.

Mais la beauté, ce ne sont pas que les traits. Ce sont aussi mille et une petites choses que le cerveau juge en quelques secondes sans s’arrêter pour les analyser et qui sont néanmoins opérantes.
Tout d’abord, la beauté, c’est la santé. Dans les pays dont le niveau de vie est élevé, les gens sont plus beaux. Quand nous venons d’un de ces pays, nous oublions de le prendre en compte et les critères de beauté s’élèvent. Ailleurs, là où on a moins de chance, moins d’argent, moins de médecins accessibles à tous et compétents, on est plus petit, on a plus de problèmes qui affectent le physique et avec lesquels on doit vivre sans réel soulagement. Un état de santé équilibré est un socle stable pour la beauté.
La beauté, c’est également le moral. Quand on va bien, on rayonne de l’intérieur d’une pulsion de vie communicative, car le vivant attire le vivant. A l’inverse, quand on est déprimé et donc dominé par la pulsion de mort, le regard s’éteint et plus rien de beau ne se dégage de celui qui subit cet état. Qui a déjà vu des bipolaires subissant l’une puis l’autre de ses phases maniaque ou dépressive sait de quoi il s’agit à maints niveaux. Les photos d’une même personne dans chacune de ces deux phases sont très efficaces pour se rendre compte de cette réalité : la beauté vient de l’intérieur, et elle n’est rien sans équilibre.

Enfin, la beauté, c’est aussi la beauté de l’âme et une personne dont les traits physiques nous semblent laids peut être transfigurée par la découverte de sa bonté de coeur, de sa grande humanité. Cette expérience qu’on a tous vécue un jour a été scientifiquement démontrée par un anthropologue, Kevin Kniffin et un biologiste Sloan Wilson au cours de trois études qui ont mis en évidence que lorsque nous devons juger de la beauté physique de personnes que nous ne connaissons pas, nous nous basons uniquement sur leur aspect extérieur, mais lorsque nous évaluons quelqu’un que nous connaissons, nous nous basons aussi sur ce que nous avons évalué de son caractère. Et à traits également beaux chez une personne connue et non connue, celle qui sera connue, pourvu qu’elle ait une belle âme pour celui qui la juge, verra sa beauté appréciée. Dans l’estimation inverse, ses beaux traits ne seront pas reconnus comme tels par celui qui la connaît alors que ceux qui ne la connaissent pas la jugeront belle.

En bref, la beauté est une valeur dans laquelle l’équilibre est valable à double niveau : dans le premier, chaque partie jugée doit se trouver dans une sorte de juste milieu, dans le second, la beauté ne s’établit qu’à partir d’un ensemble qui doit former un équilibre de toutes les parties.
Ainsi, s’il n’est pas dans la nature du vivant d’être rigoureusement symétrique, le cerveau qui conceptualise, lui, n’arrive pas à concevoir les choses autrement.

Tant mieux, parce qu’ainsi, tout défaut peut être compensé pour nous faire parvenir à un équilibre dans lequel nous parvenons malgré tout à une certaine beauté, voire à une beauté certaine.

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

Rondeurs, féminité et symbolisme

Pour parler du corps de la femme, on va souvent parler de rondeurs, à double sens. Le premier désigne les spécificités du corps féminin, plus en courbes que celui de l’homme, le second désigne des femmes dont la silhouette épaisse par rapport à la norme sociale accentue ces formes. Par un bel euphémisme, on glisse doucement de l’un à l’autre sans paraître offenser, en laissant croire, par ce glissement, que le corps plus rond est le propre du féminin, ce qui est malgré tout juste d’un certain point de vue.

En effet, si c’est juste du point de vue physiologique à cause des hormones et des grossesses que peuvent subir les femmes au cours de leur vie, ce n’est pas juste dans l’image donnée par les médias de ce qu’est un beau corps féminin dans notre société et à laquelle nous adhérons parfois malgré nous.
Le corps qui est beau est le corps qui est mince, voire très mince. Les rondeurs, elles, ne sont acceptées que depuis quelques années car on s’est rendu compte qu’elles constituaient une force économique. Un article du magazine ELLE révélait il y a quelques années que 80 % des femmes taillaient au minimum 40 tandis que les magazines représentent une image inverse, avec peut-être moins de 20 % de femmes taillant à partir de 40 sur les photographies.
Pourquoi un tel désaveu ?
Si à certaines époques et dans certains endroits du globe, les femmes bien en chair ont été appréciées, ce n’est pas le cas dans notre société.
Le corps des femmes, support de fantasmes, de peurs et d’idéaux est le plus aliéné des deux sexes dans une société patriarcale car c’est lui qui est vu comme un objet de convoitise. Selon s’il est gras ou mince, il signifie différentes choses et manifeste une tendance de toute la société.
Ainsi, si au Moyen-Age le corps fluet témoignait d’un plus grand attachement aux plaisirs célestes qu’aux plaisirs terrestres, la Renaissance célébrait la vie et ses plaisirs à travers la représentation de corps gras et puissants comme les femmes de Rubens ou le Christ athlétique de Michel-Ange dans la Chapelle Sixtine. Mais après plusieurs famines et la Peste Noire pour décimer l’Europe, comment valoriser les corps maigres rappelant ces heures noires ? En opposition avec l’Eglise qui s’était montrée impuissante contre ces fléaux, la Renaissance fit le choix des plaisirs terrestres.
Et maintenant ?
Maintenant, le problème est inversé. Si après la Seconde Guerre Mondiale, le cinéma représente des femmes rondes parce que les années de guerre et de privations avaient donné, comme à la Renaissance, du goût pour l’opulence jusque dans les silhouettes, la société d’abondance, par un mouvement de balancier inverse, génère le goût contraire.
Ainsi, dans notre société, céder à la tentation de ce qui est disponible facilement est le propre de ceux qui ne savent pas se contrôler, se maîtriser, pense-t-on. Dans la majorité des cas, ces gens-là, on les appelle les pauvres – même si la réalité d’un surpoids dépasse la fiction sociale qu’on veut plaquer sur lui. Les élites urbaines savent conserver la ligne, la forme, par l’argent qu’elles peuvent mettre dans les régimes des stars d’Hollywood, les nouveaux sports en vogue à New-York, les soins esthétiques, et surtout, le triomphe de leur volonté.
En sachant rester mince à tout prix, on se montre compétitif, élitiste, adapté, quitte à ne pouvoir partager un repas entre amis parce qu’on suit un régime spécial. Il y a souvent un lien très net entre minceur très contrôlée et haut niveau social, et c’est d’autant plus vrai en vieillissant où le métabolisme n’aidant plus, rester mince demande un travail et des efforts constants qui s’opposent au laisser-aller des classes sociales plus basses.
Le laisser-aller, c’est justement celui dont on a besoin pour atteindre l’orgasme. Contre cette idée de l’hyper-contrôle, il y a cette contre valeur de l’abandon, de la lascivité qu’incarne la femme qui a des formes et qui, comme à la Renaissance, semble avoir choisi les plaisirs de la vie dans une existence où prime l’hédonisme plutôt que l’ascension sociale, et ce même si c’est faux et que la lutte contre le surpoids et la crédibilité au sein de son emploi sont au cœur de sa vie. Son corps doux, accueillant, évoque également les rondeurs maternelles, le moelleux d’une chair qui adoucit les angles des os saillants pour en protéger l’être aimé. Le corps d’une femme ronde est plus sexualisé : il faut mettre une fille très mince à moitié nue pour y trouver une paire de seins ou de fesses, sur le corps d’une femme ronde, on n’a pas besoin de chercher. Pour autant, il n’est pas vu dans sa beauté ou son côté charnel mais comme une difformité par rapport au corps mince ultra médiatisé et admiré.
Le problème de valoriser des silhouettes de femmes plutôt que l’intégralité des femmes est de créer chez les hommes une forme de schizophrénie sociale dans laquelle ils doivent choisir entre l’image qu’ils veulent donner d’eux-mêmes et la construction de leur bonheur personnel. La presse féminine a su le résumer ainsi :  » L’homme aime sortir avec une mince et rentrer avec une ronde. » Par ailleurs, si nous ne sommes habitués qu’à aimer un type de femmes qui n’est représenté qu’à 20 % dans la société, quelle place va-t-on faire aux 80 autres ?
En attendant, tous ceux qui subissent le phénomène sans le comprendre sont malheureux et bien que la société se mette peu à peu à changer pour les besoins du marché, désir d’ascension sociale et épanouissement personnel semblent ne faire bon ménage nulle part, et encore moins à travers le corps des femmes.

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

Sourire et beauté

Parmi les caractéristiques d’Aphrodite, qui bien entendu sont toujours vagues – comme le veut le caractère divin qui doit demeurer mystérieux – il y a le sourire. Les épithètes homériques, qualificatifs redondants adjoints au nom d’un dieu ou d’un héros, désignent Aphrodite comme la  » déesse tout sourire ».

Le sourire est une expression très puissante qui n’a pas fini de livrer tous ses secrets mais son rôle social est immense et son pouvoir est proportionnel et ce sans que nous nous en rendions compte tellement il est banal. Banal, multiple, universel, la première force du sourire est de faire oublier son pouvoir.
Quand on y réfléchit, pourtant, toute mère se souvient du premier sourire du bébé, ce sourire des premiers jours dont on dit qu’ils s’adresse « aux anges » tant il est déconnecté d’un contexte social, émotionnel, relationnel qui est celui que le parent attend. Le premier sourire, qui veut dire « je te reconnais, je t’accueille, je t’aime » et qui précède tous les mots qui l’exprimeront par la suite, bouleverse le coeur du parent. C’est la promesse de vivre désormais dans l’amour mutuel, dans un échange d’affection dont nous sommes conscients et qui nous construit.
Le sourire, c’est aussi ce qui vient détendre l’atmosphère, qui peut changer miraculeusement un dialogue tendu en un échange bienveillant, transformer un bureaucrate pressé en une personne avenante et prête à aider, une personne déshumanisée en un être qui se rappelle de son lien avec toute l’humanité.
Ainsi, vous rappelez-vous ces soldats allemands à qui on avait commandé de tuer des juifs lors de massacres sauvages et désorganisés qui avaient lieu en Allemagne dans les années 30, avant que soient conçus les camps de la mort ? L’un d’entre eux se souvient pour toujours de cette fillette qui lui avait souri avant qu’il l’abatte au milieu de tant d’autres. Un massacre, des gens, une fillette, plusieurs autres sans doute. Combien le soldat en avait-il tué avant elle ? Et pourtant, c’est ce sourire qui le ramène à l’humanité, à la culpabilité, à la conscience du geste et au remords éternel. Qu’en est-il des autres ? L’humanité était également là, chez ceux qui avaient peur devant la mort et ne souriaient pas. Mais le massacre ne devient tangible pour lui que grâce à ce sourire, miroir de cette humanité dont il fait partie et au-dessus de laquelle il a cru se mettre.
Le phénomène surprend également lorsqu’au Louvre on voit se presser une foule devant la Joconde à l’énigmatique sourire, dit-on, au point qu’il est difficile d’y avoir accès. De tous les tableaux, il est le seul à bénéficier d’une protection supplémentaire. Pourtant, objectivement, des tableaux de De Vinci, celui-ci n’est pas le plus représentatif de son talent. En effet, il représente une austère femme brune habillée de vêtements sombres en plan rapproché quand d’autres tableaux représentent des personnages en pieds, des draperies, des décors, des scènes touchantes. De Vinci lui-même sera fasciné par ce tableau qu’il promènera avec lui pendant 15 ans et qu’il considérera toujours comme inachevé.
Et comment expliquer que de l’imposante cathédrale de Reims, ce soit l’énigmatique Ange au Sourire qui marque le plus les consciences ?
Peut-être à cause de la puissance du sourire lui-même, ou peut-être à cause de son ambiguïté. En effet, parmi les différentes choses qu’il peut exprimer, il y a l’ironie, la folie, la cruauté, comme le rictus permanent du Joker dans Batman qui traduit sur son visage son rapport au monde et qu’on retrouve aussi sur les clowns qui font peut-être autant peur aux enfants qu’ils les font rire. Le sourire est en réalité difficile à représenter dans une oeuvre d’art justement à cause de la proximité de cette subtile expression avec un vulgaire rictus de moquerie qui déforme le visage et révèle la noirceur de l’âme.
Ainsi, alors qu’elle est qualifiée de « déesse tout sourire », les sculpteurs n’ont jamais représenté Aphrodite souriante, sans doute parce que sa statue ne présenterait rien d’autre qu’un sombre et étrange visage. Car la vraie puissance du sourire, sa magie, ne s’exercent que sur le vivant.
Quel rapport alors entre sourire et beauté ?
On a constaté l’existence de plusieurs sourires dont deux très opposés. L’un, demi-sourire, est volontaire. C’est un outil social et commercial que la langage populaire appelle parfois un « sourire de boulangère ». L’autre, « tout sourire », involontaire et sincère, est l’expression immédiate d’une émotion. Il exprime la gaieté, la joie, la vie, caractéristiques propres à Eros. Un vrai sourire illumine un visage, défroisse des traits, rajeunit, communique le bien-être. Sa capacité à transformer un être humain est immense !
Et si le texte dit que la déesse de la Beauté est « tout sourire » mais que la statuaire ne le représente pas allez voir du côté des photos de Marylin Monroe et comparez-les avec les photos des autres belles femmes connues. La voyez-vous cette différence infime et pourtant fondamentale qui la met au-dessus de toutes les autres ? C’est ce sourire authentique, sincère, sans retenue qui traduit l’émotion d’un coeur qui s’offre à l’autre avec générosité et naïveté.
Vous ne trouverez cela nulle part ailleurs. Sauf dans l’épithète d’Homère  » Aphrodite tout sourire ».

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

Les secrets de l’élégance

Dans l’Hymne homérique consacré à Aphrodite, on apprend que la déesse, éprise d’Anchise, met des vêtements « magnifiques » et des bijoux en or pour le séduire. Cet adjectif, « magnifique », met l’accent sur la beauté tout en n’en disant rien. Le lecteur reste confronté à son imaginaire, à ce qui, pour lui, peut-être qualifié de magnifique.

Le terme d’élégance est encore plus obscur, à tel point que si on y réfléchit, on s’aperçoit qu’on se fait une idée vague de ce qu’est l’élégance, qu’on a toujours su s’en faire une idée mais que finalement, on n’en connaît pas la définition. Voici celle donnée par le petit Robert : » Qualité esthétique qu’on reconnaît à certaines formes naturelles ou créées par l’homme dont la perfection est faite de grâce et de simplicité ».

C’est là que le mystère devient entier, car la définition ne renvoie pas plus à quelque chose de précis. Quelles formes naturelles ? Quelles formes créées par l’homme ? Comment définir la grâce ? A quoi la reconnaît-on ?

Le langage ne parvient pas à circonscrire ce qui constitue l’élégance comme les théologiens ont rempli des milliers de livres aux innombrables pages pour expliquer qu’on ne pouvait connaître Dieu.

L’élégance a en effet quelque chose de divin : on la désire, la devine, la perçoit sans pour autant la connaître, ce qui est l’essence du divin. Pourtant, autant on est capable de reconnaître l’élégance, autant on est incapable de la définir. C’est d’autant plus vrai qu’aucun vêtement, aucun accessoire ne peut porter à lui seul la responsabilité de l’élégance qui consiste en une harmonie, une construction à laquelle doivent participer tous les éléments qui font dire d’une personne qu’elle est élégante. Une seule pièce inappropriée est capable de faire passer une tenue du divin au commun, ce qui fait de l’élégance un objectif aussi mystérieux, désirable que rarement atteint.

Cette abstraction pure, cet idéalisme esthétique mis en mouvement, ayant besoin d’un visage et d’un corps harmonieux pour lui donner vie et sens, c’est le but recherché par les créateurs de mode, tous mus par une philosophie et un objectif artistiques voulant élever les hommes et les femmes au rang de dieux.

Mais l’une des autres significations de l’élégance, plus personnelle, consiste en le bon goût d’une personne, lequel laisse deviner sa personnalité unique faite de connaissance souvent intuitive, de sensibilité particulière, de capacité à créer de la Beauté. Car dans l’élégance personnelle, ce n’est pas le créateur qui habille le mannequin et donne des directives concernant sa coiffure, son maquillage et ses bijoux. La personne élégante a elle-même construit sa beauté au moyen de vêtements, accessoires, coiffure, maquillage quand c’est une femme, sur la base de capacités que tout le monde n’a pas mais que tout le monde remarque.

L’élégance donne du prix à une personne même si celle-ci est par ailleurs pauvre, puisque le bon goût est une qualité intrinsèque qui n’a pas besoin de luxe pour s’exprimer. C’est comme une belle vitrine qui donne envie d’entrer dans un magasin et de découvrir les objets qu’il contient quitte à ce que ceux-ci soient sans intérêt. De la même façon, c’est l’apparence gracieuse d’un être qui semble promettre la beauté de son esprit, même si ce n’est qu’un leurre, l’élégance pouvant aussi bien être l’écrin magnifique de la plus vulgaire superficialité.

Et pourtant, la seule qualité d’être élégant peut également suffire en tant que manifestation réelle et tangible d’un état de grâce, d’une capacité à faire advenir la Beauté dans un monde contraint par la loi humaine de la nécessité. D’un seul coup, le besoin prosaïque de s’habiller plus ou moins chaudement selon le climat, à sa taille, de façon décente pour la société, etc; est éclipsé par la beauté, l’amour et l’art de le faire.

Et quand le style et les manières de Brummel faisaient seuls sa célébrité sous le nom de dandysme dans l’Europe du XIX ème siècle, de même que quand les rois de la sape magnifient par leur présence les rues boueuses des bidonvilles africains, on hésite toujours entre l’admiration et l’indignation. Pourtant, on finit par trancher en faveur de l’admiration, car les élégants, par leur présence, font s’unir le monde d’en Haut et le monde d’en Bas en une manifestation visuelle unique.

Grâce à eux, un peu de merveilleux pourtant accessible et public s’incarne dans le monde sensible pour transcender l’ordinaire.

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

Emission Voyages en beauté

 

Rediffusion des émissions de Voyages en beauté sur France O, les samedis et dimanches à partir de 12h05.

Deux femmes de la France d’aujourd’hui, une blanche, Capucine, et une noire, Awa, vont à la rencontre des gens d’un pays, d’une civilisation différente à chaque nouvelle émission.Deux types de peaux, deux personnalités, deux origines, deux sensibilités différentes mais une même complicité et un même désir de découvrir la richesse des autres dans leur pratiques esthétiques et leur conception de la beauté.

Quelques extraits ici :

http://www.voyage.fr/voyages-beaute

Une émission géniale pour découvrir, au-delà de tout conditionnement marketing, que la Beauté est une conception toute relative, historique et culturelle, et que c’est cela qui fait sa richesse.

Un vrai petit bijou !

Pourquoi désirons-nous la Beauté ?

Il n’est pas d’époque ni de civilisation qui n’ait connu la notion de Beauté et qui ne l’ait recherchée pour soi-même, en soi ou en l’autre. Pourtant, cet idéal peut être extrêmement contraignant et pousser à des actes inquiétants : auto-mutilations, actes de chirurgie dangereux, invalidants, exposition à des substances toxiques, naturelles ou chimiques, sans parler de l’endettement auquel cette quête incessante peut conduire chez les êtres fragiles et pas assez fortunés pour répondre aux impératifs imposés discrètement par la société.

Car l’idéal de beauté physique, poussé à un niveau toujours plus élevé à mesure que se développent des technologies de plus en plus pointues, engendre aussi du mal-être par les objectifs inatteignables que proposent des modèles sur-médiatisés mais également au régime depuis 20 ans, shootées des milliers de fois pour une dizaine de photos conservées, et surtout corrigés par photoshop.
Cette dictature de la beauté, aussi contraignante qu’absurde lorsqu’on y réfléchit, est pourtant celle à laquelle sont soumis même les plus lucides des penseurs qui pourtant ne manquent pas de ressources pour prendre du recul et analyser objectivement la situation.
Alors pourquoi et comment cette dictature est-elle possible ?

D’abord parce que nous sommes une espèce de celles décrites par Darwin, soumise à l’évolution. Dans le règne animal lui-même, certaines espèces mâles rivalisent lors de concours de beauté dont l’issue leur vaudra le droit de se reproduire avec la femelle qui les aura choisis. La Beauté, brute, essentielle, étant aussi bien l’indice de la bonne santé que de la variété des gènes qui permet de l’assurer, est le premier critère pour le choix d’un partenaire sexuel avec qui se reproduire. La nature sélectionnant les gènes les plus forts dans le but de l’évolution de l’espèce, c’est de façon primordiale, inconsciente et pourtant programmée que nous désirons la Beauté.

Ensuite, en tant qu’espèce vivant en société organisée et basée sur la culture et les valeurs que nous avons créées au fil de notre histoire, nous vivons cet impératif à un autre niveau, culturel cette fois. Dans celui-ci, nous sommes soumis à d’autres codes, parfois contradictoires et nés de circonstances aussi aléatoires que complexes d’une société à une autre. Ainsi, les femmes doivent être minces ici, grasses là, minces à cette époque-ci, grasses à cette époque-là, avoir le cou allongé, la lèvre agrandie, le pied minuscule, le front épilé, la chevelure blonde, des fesses proéminentes, etc. Et tout cela pour des raisons culturelles qui n’ont rien à voir avec la volonté de se reproduire.
Or, pourquoi les suivre, ces diktats contraignants et objectivement absurdes ?
Pour le pouvoir, pour faire sa place, pour être entendu, reconnu, pour être estimé. Comme dans la loi évolutive, c’est la loi du plus fort qui se manifeste sur un autre plan, celui de la société humaine dans laquelle on s’inscrit. Dans la société occidentale, en plus d’offrir la perspective d’un riche mariage, la Beauté est un des pouvoirs permettant de faire carrière et de rendre son nom aussi connu que celui d’un prophète.
A l’inverse, ne pas obéir au diktat, ne pas rechercher la Beauté, ne pas être belle, c’est être condamnée à la solitude relationnelle et sexuelle, à une moindre estime, une moindre écoute, un moindre crédit, à moins de disposer d’une force compensatrice.
D’après Sophie Cheval, psychologue et auteure de Belle autrement. En finir avec la tyrannie de l’apparence, les gens beaux réussissent plus facilement leurs études et leur carrière, le gain en terme d’apprentissage chez les belles personnes par rapport aux autres équivalant à 2 ans d’expérience de plus.

Enfin, la Beauté, c’est aussi le meilleur moyen d’entrevoir le mystère créateur, la Beauté divine. Dans le Banquet de Platon, le discours de Socrate – rapportant les propos de Diotime, considérée comme une spécialiste de la question – explique comment la Beauté d’un seul être nous ramène à la Beauté de tous et la Beauté de tous à la Beauté en soi, la Beauté divine. C’est par la Beauté qu’on devine le divin. Ainsi, même dans la Bhagavadh Gîta, texte le plus sacré des hindous, Krishna, connu pour sa Beauté et sa sensualité et incarnation parfaite de cet aspect du divin affirme en révélant sa nature suprême :  » Tout être porteur de rayonnement, de beauté et d’énergie, sache qu’il a pour origine une parcelle de ma splendeur. »
La Beauté est une parcelle du divin, du mystère de la Création, de la splendeur originelle, et la rechercher, c’est pour certains êtres la marque d’une nature spirituelle, élevée qui, consciemment ou non, est touchée par la grâce de l’Univers.
Et qu’on le veuille ou non, d’une façon qui peut paraître paradoxale à certains, c’est ce mystère que cherchent à percer aussi bien les scientifiques que les religieux les plus sincères, tous touchés par le mystère de la Beauté de l’Univers.

La Beauté est donc une déesse à l’origine de l’Amour, du désir, des lois sociales, de la philosophie, de la religion et la science. En bref, c’est bien elle qui régit l’Univers, comme l’affirmaient les Anciens.

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

Comment perçoit-on le maquillage ?

Chaque message produit est comme un texte à lire, à interpréter. Dans l’analyse des textes littéraires, il y a plusieurs approches : la critique qui s’intéresse aux origines du texte, celle qui s’appuie sur la psychanalyse, celle qui s’appuie sur les symboles, la sociologie et enfin celle qui s’intéresse à la réception.

La beauté est comme un texte à lire et à comprendre, particulièrement pour la beauté construite : il y a ce qu’on a voulu construire comme image, pourquoi, et bien sûr, ce que les autres en ont compris, qui peut être bien différent de l’objectif visé.

Quand nous voyons une femme maquillée, que voyons-nous, comment l’accueillons-nous ?

Dans l’étude menée par le magazine ELLE auprès de plusieurs hommes et qui rejoint l’expérience commune, leur accueil est paradoxal.

D’un côté, ils prétendent que les femmes sont mieux au naturel, que le maquillage ne leur va pas et qu’elles trahissent leur vraie beauté avec les fards. Ils affirment donc n’apprécier le maquillage que lorsqu’il est naturel et qu’il ne se voit presque pas. Mais d’un  autre côté, ils aiment le khôl le plus noir, le rouge à lèvres et le vernis seulement quand ils sont d’un beau rouge sang.

Si on analyse leurs propos, on se rend compte qu’ils prétendent ne pas aimer le maquillage alors qu’ils adorent qu’il soit criard ! Ce qui est parfaitement incohérent.

Ce paradoxe est l’expression du sentiment éprouvé pour le féminin, entre peur et désir. La femme très maquillée comme la femme décolorée attirent l’oeil de l’homme par les signes extérieurs de leur volonté de séduire, ce à quoi il est plus que sensible. Rouges à lèvres et vernis rouges en sont les panneaux de signalisation les plus évocateurs, et il n’y a pas de pin up sans maquillage sophistiqué, rouge à lèvres rouge sang, ongles parfaitement vernis et yeux chargés. Ici, l’hyper féminité est une manière d’assumer pleinement la séduction dans son identité, d’affirmer sa sexualité sans la craindre, ce qui n’est pas une posture commune à toutes les femmes et est d’autant plus attirant.

A condition que ce soit dans un cadre bien défini, car la sexualité de la femme a toujours fait peur.

Un homme qui veut séduire une femme sera conquis par celle qui sera très maquillée parce qu’elle affichera son ouverture, son expérience, sa maîtrise et semblera promettre ce qu’il désire. Mais si c’est sa mère, sa soeur, sa fille ou toute autre femme dont l’idée de sa sexualité le dérange qui est ainsi maquillée ?

La sexualité des mères, soeurs, filles est interdite ou taboue, et le maquillage de ces femmes est alors nommé  » vulgarité  » pour se dédouaner de cette crainte-là, pour la dissimuler derrière des arguments qui pourraient passer pour raisonnables. Le problème se pose aussi avec les femmes des hommes jaloux : peu de maquillage ou pas du tout leur donnera le sentiment de maîtriser leur sexualité, voire de la rendre inexistante aux yeux des autres. Par ailleurs, la diversité des maquillages possibles fait peur en évoquant les diverses facettes de la femme, les dérobades identitaires infinies que lui permettent les fards qui ont été conçus pour elle, qui seule peut se le permettre. Car ils ont en effet la capacité de rendre méconnaissable une femme qui peut passer, avec une simple palette de couleurs, d’une personne effacée à une reine triomphante. Et une femme soudainement très maquillée n’a aucun mal à n’être pas reconnue de ceux qui l’ont toujours vue sans fards.

Dans les rapports plus lointains, les recherches ont révélé plusieurs effets du maquillage sur les autres.

– Un teint non unifié empêche le rapport émotionnel à l’autre, et la façon d’y réagir sera alors moins empreinte d’empathie. Est-ce alors un hasard si l’homme qui prétend aimer les femmes au naturel déteste par dessus tout les fonds de teint, poudres et autres correcteurs ?

– Une femme maquillée attire plus les regards par la mise en valeur de son visage et sera préférablement choisie dans des situations aussi anodines que le fait de demander un renseignement ou son chemin.

– Enfin, d’une manière générale, loin des préjugés des philosophes antiques plutôt séduits par l’amour entre hommes, les fards ne sont pas vus comme des poisons destinés à tromper le monde mais comme des instruments d’intégration sociale. Car le maquillage est, dans l’inconscient collectif, associé à l’exception : la fête, le cinéma, l’événement officiel et chic. Par transfert, dans les rapports moins émotionnels que ceux de la relation d’un homme jaloux ou anxieux avec une femme, il transmet les valeurs positives de soin, respect d’autrui, estime de soi, bonne connaissance et respect des pratiques sociales, intégration. Ne serait-ce que parce qu’un modèle, mère, femme admirée, a donné à une autre envie de se maquiller et posé les bases de l’image sociale qu’une femme a voulu se construire, il y a déjà transmission de pratiques hautement sociales, très anciennes et positives. Se maquiller est un acte essentiel, dans la construction de soi, « une manière d’ordonner le chaos », explique Camille Saint-Jacques dans son Eloge du maquillage. 

Ordonner le Chaos, c’est la fonction occupée par Eros dans la Cosmogonie d’Hésiode.

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

Image

L’union des contraires

Dans la mythologie occidentale, la belle Aphrodite, comme de juste, a eu plusieurs amants, mortels et immortels. De ces unions sont nés des enfants dont certains, célèbres, ont fondé des civilisations lorsqu’ils étaient mortels, gagné leur place parmi les dieux quand ils étaient immortels. On remarque néanmoins que toutes ces unions ont eu une fin. Le seul avec qui Aphrodite semble avoir entretenu une liaison constante est Arès, dieu violent de la Guerre.

L’Amour contre la Guerre, la Beauté contre la destruction, on ne peut pas être plus opposé.

La mythologie nous fascine toujours. Ces histoires qui ont fondé l’identité européenne et qu’on reçoit aujourd’hui comme un ensemble de belles histoires, dérangent pourtant par leur cohérence interne qui empêche de les réduire totalement à cela. Chaque mythe de chaque civilisation est resté parce que les Hommes, s’y reconnaissant, ont jugé utile de continuer à les diffuser. Dans la nature comme dans la culture, le vivant ne conserve que ce dont il a besoin, ce qui explique que certains ouvrages soient toujours diffusés tandis que d’autres moisissent, fermés à jamais, dans les bibliothèques qui se doivent de les conserver.

Le couple Arès et Aphrodite nous en rappelle d’autres que nous connaissons, qui nous sont proches ou qu’on a pu croiser dans la rue, dans le train. Ca peut être aussi notre propre histoire. C’est une belle fille à l’air doux, gentil, qui semble aimer follement un butor, un garçon grossier et rustre qu’on s’imagine aisément caractériel ou pire. Et on ne comprend pas.

Notre façon d’être attiré par l’autre est toujours complexe et dépend de circonstances psychologiques que nous subissons sans les voir, tandis que ceux qui nous aiment et s’inquiètent pour nous voient clairement. Ce n’est en effet que bien des années après les événements que nous pouvons commencer à analyser les raisons de notre union, surtout si elle est achevée.

Dans l’union des contraires, plusieurs choses peuvent se jouer : l’attirance pour l’autre, en ce qu’il est si différent de nous. Dans le couple hétérosexuel, cette base physiologique des contraires est déjà à l’oeuvre, mais nous ne nous réduisons pas à notre physiologie.

Psychologiquement, dans un monde qu’on pourrait concevoir comme bipolaire, une chose et son contraire forment une unité, une complétude. Un couple où l’un a des capacités que l’autre n’a pas et vice-versa constitue à cet égard un être humain complet, réalisé, comme celui des âmes-soeurs du Banquet de Platon, peut-être.

Arès apporte à Aphrodite la dureté virile qu’elle ne peut avoir et Aphrodite apporte à Arès la douceur féminine dont il manque cruellement. Est-ce un hasard si de leur couple est née une fille justement nommée Harmonie ?

Mais peut-être ces contraires ne sont-ils qu’apparents. Car à bien y regarder, ce qui réunit Arès et Aphrodite est peut-être bien quelque chose de plus fondamental, de plus profond, c’est-à-dire leurs ressemblances.

Arès est un dieu solitaire avec qui personne ne s’entend. Querelleur, violent, Aphrodite est la seule déesse qui lui soit proche. Aphrodite, de son côté, fille de personne, n’a dans l’Olympe ni amie ni allié. A l’inverse des dieux sociaux tels que Zeus qui régit tout et autour de qui on se doit de tourner, Héra, la patronne, Athéna, forte et populaire, Aphrodite n’a de réelle relation avec les autres dieux que quand elles sont sexuelles.

D’une manière générale, on sent bien qu’Arès et Aphrodite font peur. Ils sont un mal nécessaire à l’ordre des choses selon les conceptions anciennes, mais on redoute la menace de l’un et de l’autre, la Guerre parce qu’elle détruit, provoque morts et autres calamités, l’Amour parce qu’il rend les dieux et les Hommes esclaves d’un autre être, perdant toute liberté. Ce qui est une façon tragique de voir l’Amour, même si cela est vrai. Beaucoup de poèmes grecs sur l’Amour expriment le désespoir de n’être qu’une loque servile consumée par le désir.

Chaque fois que nous voyons un couple apparemment fondé sur l’union des contraires, regardons plus profondément : nous y verrons très probablement une union des semblables.

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

Un parfum d’Olympe

Le parfum, toujours abondamment utilisé dans nos sociétés, est d’un usage très ancien. A la base, il servait à honorer les dieux, ce qui se fait toujours au moyen des encens dans les églises. Les résines brûlées dégagent ce parfum qui monte alors vers Dieu ou les dieux. On en fait autant depuis toujours pour parfumer et assainir les chambres et les pièces, on use de pots-pourris, de coussins d’herbes sèches et odorantes, on met des parfums et huiles essentielles dans les produits pour le bain, les huiles, les savons, etc. Le parfum ne s’est jamais démodé et ne se démodera jamais.

Pourquoi cette importance donnée au parfum ?

D’abord par son agrément, facile à éprouver. Une bonne odeur crée une bonne atmosphère, c’est avant tout aussi simple et basique que cela. Ensuite, par l’importance que conserve pour nous l’odorat. Si d’autres sens se sont développés aux dépens de celui-ci pour que l’homme vive en société où évaluer le danger est devenu moins déterminant que de se servir de son intelligence – plus reliée à des sens tels que la vue et l’ouïe – l’odorat, mis en veilleuse, conserve un secret.

C’est un passage qui ouvre les portes souvent closes de la mémoire. Avec lui, aucun événement ne reste bloqué aux portes de l’inconscient. Une odeur nous reconnecte immédiatement avec le souvenir qui y est associé. C’est sur cette capacité exceptionnelle de l’odeur sur nous que toute La recherche du temps perdu de Marcel Proust est fondée, par le biais de la célèbre madeleine. Or, nous avons tous en nous des centaines et des milliers de madeleines oubliées dont l’odeur retrouvée par hasard peut ouvrir la porte aux centaines et milliers de souvenirs qui y sont associés.

Cette capacité extraordinaire est employée en cosmétique et dans les produits d’entretien pour nous inspirer par exemple l’impression de « sentir le propre ». « Si ça sent le propre, c’est que c’est propre », conclut le cerveau qui a emmagasiné cette donnée. Il en est ainsi de toutes les odeurs utilisées à certaines fins grâce à une culture commune qui permet que nous ayons presque tous la même idée de ce que sent le propre. Malgré cela, nous nous différencions tous par une culture très personnelle, et une différence de genre – les femmes étant plus sensibles à l’odorat que les hommes – c’est pourquoi ces tentatives n’ont qu’une portée relative. C’est moins vrai en ce qui concerne la nourriture, liée à quelque chose de moins culturel et plus instinctif. Les boulangeries diffusant les odeurs de croissants chauds voient ainsi leurs ventes exploser par rapport à celles qui n’en diffusent pas.

Le pouvoir de l’odeur est exceptionnel, à tel point que nous pouvons nous en servir pour reprogrammer les humeurs inscrites dans notre cerveau. Si une odeur est associée à quelque chose de positif pour nous, la sentir quand nous n’allons pas bien peut nous permettre de retrouver une humeur positive. Néanmoins, cela ne peut durer dans le temps : le cerveau peut finir par associer cet ancien parfum au mal-être qu’il est censé régler.

D’une manière générale, on voit donc que le parfum est utilisé pour entrer dans un état modifié de conscience ou bien faire entrer l’autre dans cet état. C’est le cas d’un parfum utilisé dans un but de séduction. Son pouvoir n’est pas tout à fait établi puisque le parfum choisi peut très bien ne pas atteindre son but, mais c’est pour l’attraction exceptionnelle qu’il exerce d’abord sur celui qui le choisit et pour son secret impénétrable qu’on perçoit sans le maîtriser, qu’on utilise à défaut de le posséder. Le parfum s’emploie avant tout pour ce qu’il peut ou pourrait faire plutôt que ce qu’il fait réellement. C’est la porte qui ouvre sur le souvenir autant que sur le rêve d’amour et de séduction infinis.

Dans l’Antiquité, on employait des senteurs uniques mais on en mettait des parfums différents pour chaque partie du corps, selon des correspondances qui y étaient magiquement ou rituellement associées. On préférait des senteurs exotiques, tout comme on le fait aujourd’hui. Par ce moyen, symboliquement, si les pieds restaient ancrés sur la terre ferme, l’esprit s’envolait vers les pays lointains ou les cieux, les dieux étant les destinataires originels du parfum.

Dans la séduction, l’être aimé, destinataire du parfum, devient un dieu. L’instant fugace épouse l’éternité grâce au parfum porté qui inscrira le souvenir de celui qui le porte dans l’odeur. Ce pouvoir s’exerce aussi dans l’autre sens. Une rencontre avec une odeur qui ne se fait pas ou qui se fait mal et la magie n’est pas au rendez-vous. Ainsi, même si le parfum de la rose est apprécié depuis des millénaires, si  la personne que vous voulez séduire l’a senti uniquement sur sa grand-mère, ce sont les qualités et les défauts de celle-ci que vous ferez resurgir aux yeux de sa mémoire. La rencontre avec vous ne se fera alors peut-être pas ou se fera plus tard, quand le souvenir de la grand-mère ne se superposera plus au vôtre.

Alors, peut-on atteindre l’universalité de la séduction via le parfum ?

Dans le roman de Patrick Süskind, Jean-Baptiste Grenouille mourait démembré par une foule rendue folle de désir par le parfum qu’il avait créé à partir de la peau des plus belles femmes rencontrées. D’après le roman, on était au XVIII ème siècle. Aujourd’hui, le parfum aux phéromones promet la même chose, à partir de la même base : la peau de jeunes gens. Le parfum est censé agir de la même façon et entraîner le désir de façon aussi irrépressible qu’instinctive. Le secret, l’essence du parfum dans un objectif de séduction universelle semble donc avoir été atteint.

Une des seules limites à son pouvoir est celle-ci : qui peut accepter de devoir sa séduction à un philtre d’amour qui ne durera que le temps d’un effluve ?

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.