Un parfum d’Olympe

Le parfum, toujours abondamment utilisé dans nos sociétés, est d’un usage très ancien. A la base, il servait à honorer les dieux, ce qui se fait toujours au moyen des encens dans les églises. Les résines brûlées dégagent ce parfum qui monte alors vers Dieu ou les dieux. On en fait autant depuis toujours pour parfumer et assainir les chambres et les pièces, on use de pots-pourris, de coussins d’herbes sèches et odorantes, on met des parfums et huiles essentielles dans les produits pour le bain, les huiles, les savons, etc. Le parfum ne s’est jamais démodé et ne se démodera jamais.

Pourquoi cette importance donnée au parfum ?

D’abord par son agrément, facile à éprouver. Une bonne odeur crée une bonne atmosphère, c’est avant tout aussi simple et basique que cela. Ensuite, par l’importance que conserve pour nous l’odorat. Si d’autres sens se sont développés aux dépens de celui-ci pour que l’homme vive en société où évaluer le danger est devenu moins déterminant que de se servir de son intelligence – plus reliée à des sens tels que la vue et l’ouïe – l’odorat, mis en veilleuse, conserve un secret.

C’est un passage qui ouvre les portes souvent closes de la mémoire. Avec lui, aucun événement ne reste bloqué aux portes de l’inconscient. Une odeur nous reconnecte immédiatement avec le souvenir qui y est associé. C’est sur cette capacité exceptionnelle de l’odeur sur nous que toute La recherche du temps perdu de Marcel Proust est fondée, par le biais de la célèbre madeleine. Or, nous avons tous en nous des centaines et des milliers de madeleines oubliées dont l’odeur retrouvée par hasard peut ouvrir la porte aux centaines et milliers de souvenirs qui y sont associés.

Cette capacité extraordinaire est employée en cosmétique et dans les produits d’entretien pour nous inspirer par exemple l’impression de « sentir le propre ». « Si ça sent le propre, c’est que c’est propre », conclut le cerveau qui a emmagasiné cette donnée. Il en est ainsi de toutes les odeurs utilisées à certaines fins grâce à une culture commune qui permet que nous ayons presque tous la même idée de ce que sent le propre. Malgré cela, nous nous différencions tous par une culture très personnelle, et une différence de genre – les femmes étant plus sensibles à l’odorat que les hommes – c’est pourquoi ces tentatives n’ont qu’une portée relative. C’est moins vrai en ce qui concerne la nourriture, liée à quelque chose de moins culturel et plus instinctif. Les boulangeries diffusant les odeurs de croissants chauds voient ainsi leurs ventes exploser par rapport à celles qui n’en diffusent pas.

Le pouvoir de l’odeur est exceptionnel, à tel point que nous pouvons nous en servir pour reprogrammer les humeurs inscrites dans notre cerveau. Si une odeur est associée à quelque chose de positif pour nous, la sentir quand nous n’allons pas bien peut nous permettre de retrouver une humeur positive. Néanmoins, cela ne peut durer dans le temps : le cerveau peut finir par associer cet ancien parfum au mal-être qu’il est censé régler.

D’une manière générale, on voit donc que le parfum est utilisé pour entrer dans un état modifié de conscience ou bien faire entrer l’autre dans cet état. C’est le cas d’un parfum utilisé dans un but de séduction. Son pouvoir n’est pas tout à fait établi puisque le parfum choisi peut très bien ne pas atteindre son but, mais c’est pour l’attraction exceptionnelle qu’il exerce d’abord sur celui qui le choisit et pour son secret impénétrable qu’on perçoit sans le maîtriser, qu’on utilise à défaut de le posséder. Le parfum s’emploie avant tout pour ce qu’il peut ou pourrait faire plutôt que ce qu’il fait réellement. C’est la porte qui ouvre sur le souvenir autant que sur le rêve d’amour et de séduction infinis.

Dans l’Antiquité, on employait des senteurs uniques mais on en mettait des parfums différents pour chaque partie du corps, selon des correspondances qui y étaient magiquement ou rituellement associées. On préférait des senteurs exotiques, tout comme on le fait aujourd’hui. Par ce moyen, symboliquement, si les pieds restaient ancrés sur la terre ferme, l’esprit s’envolait vers les pays lointains ou les cieux, les dieux étant les destinataires originels du parfum.

Dans la séduction, l’être aimé, destinataire du parfum, devient un dieu. L’instant fugace épouse l’éternité grâce au parfum porté qui inscrira le souvenir de celui qui le porte dans l’odeur. Ce pouvoir s’exerce aussi dans l’autre sens. Une rencontre avec une odeur qui ne se fait pas ou qui se fait mal et la magie n’est pas au rendez-vous. Ainsi, même si le parfum de la rose est apprécié depuis des millénaires, si  la personne que vous voulez séduire l’a senti uniquement sur sa grand-mère, ce sont les qualités et les défauts de celle-ci que vous ferez resurgir aux yeux de sa mémoire. La rencontre avec vous ne se fera alors peut-être pas ou se fera plus tard, quand le souvenir de la grand-mère ne se superposera plus au vôtre.

Alors, peut-on atteindre l’universalité de la séduction via le parfum ?

Dans le roman de Patrick Süskind, Jean-Baptiste Grenouille mourait démembré par une foule rendue folle de désir par le parfum qu’il avait créé à partir de la peau des plus belles femmes rencontrées. D’après le roman, on était au XVIII ème siècle. Aujourd’hui, le parfum aux phéromones promet la même chose, à partir de la même base : la peau de jeunes gens. Le parfum est censé agir de la même façon et entraîner le désir de façon aussi irrépressible qu’instinctive. Le secret, l’essence du parfum dans un objectif de séduction universelle semble donc avoir été atteint.

Une des seules limites à son pouvoir est celle-ci : qui peut accepter de devoir sa séduction à un philtre d’amour qui ne durera que le temps d’un effluve ?

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