Pourquoi désirons-nous la Beauté ?

Il n’est pas d’époque ni de civilisation qui n’ait connu la notion de Beauté et qui ne l’ait recherchée pour soi-même, en soi ou en l’autre. Pourtant, cet idéal peut être extrêmement contraignant et pousser à des actes inquiétants : auto-mutilations, actes de chirurgie dangereux, invalidants, exposition à des substances toxiques, naturelles ou chimiques, sans parler de l’endettement auquel cette quête incessante peut conduire chez les êtres fragiles et pas assez fortunés pour répondre aux impératifs imposés discrètement par la société.

Car l’idéal de beauté physique, poussé à un niveau toujours plus élevé à mesure que se développent des technologies de plus en plus pointues, engendre aussi du mal-être par les objectifs inatteignables que proposent des modèles sur-médiatisés mais également au régime depuis 20 ans, shootées des milliers de fois pour une dizaine de photos conservées, et surtout corrigés par photoshop.
Cette dictature de la beauté, aussi contraignante qu’absurde lorsqu’on y réfléchit, est pourtant celle à laquelle sont soumis même les plus lucides des penseurs qui pourtant ne manquent pas de ressources pour prendre du recul et analyser objectivement la situation.
Alors pourquoi et comment cette dictature est-elle possible ?

D’abord parce que nous sommes une espèce de celles décrites par Darwin, soumise à l’évolution. Dans le règne animal lui-même, certaines espèces mâles rivalisent lors de concours de beauté dont l’issue leur vaudra le droit de se reproduire avec la femelle qui les aura choisis. La Beauté, brute, essentielle, étant aussi bien l’indice de la bonne santé que de la variété des gènes qui permet de l’assurer, est le premier critère pour le choix d’un partenaire sexuel avec qui se reproduire. La nature sélectionnant les gènes les plus forts dans le but de l’évolution de l’espèce, c’est de façon primordiale, inconsciente et pourtant programmée que nous désirons la Beauté.

Ensuite, en tant qu’espèce vivant en société organisée et basée sur la culture et les valeurs que nous avons créées au fil de notre histoire, nous vivons cet impératif à un autre niveau, culturel cette fois. Dans celui-ci, nous sommes soumis à d’autres codes, parfois contradictoires et nés de circonstances aussi aléatoires que complexes d’une société à une autre. Ainsi, les femmes doivent être minces ici, grasses là, minces à cette époque-ci, grasses à cette époque-là, avoir le cou allongé, la lèvre agrandie, le pied minuscule, le front épilé, la chevelure blonde, des fesses proéminentes, etc. Et tout cela pour des raisons culturelles qui n’ont rien à voir avec la volonté de se reproduire.
Or, pourquoi les suivre, ces diktats contraignants et objectivement absurdes ?
Pour le pouvoir, pour faire sa place, pour être entendu, reconnu, pour être estimé. Comme dans la loi évolutive, c’est la loi du plus fort qui se manifeste sur un autre plan, celui de la société humaine dans laquelle on s’inscrit. Dans la société occidentale, en plus d’offrir la perspective d’un riche mariage, la Beauté est un des pouvoirs permettant de faire carrière et de rendre son nom aussi connu que celui d’un prophète.
A l’inverse, ne pas obéir au diktat, ne pas rechercher la Beauté, ne pas être belle, c’est être condamnée à la solitude relationnelle et sexuelle, à une moindre estime, une moindre écoute, un moindre crédit, à moins de disposer d’une force compensatrice.
D’après Sophie Cheval, psychologue et auteure de Belle autrement. En finir avec la tyrannie de l’apparence, les gens beaux réussissent plus facilement leurs études et leur carrière, le gain en terme d’apprentissage chez les belles personnes par rapport aux autres équivalant à 2 ans d’expérience de plus.

Enfin, la Beauté, c’est aussi le meilleur moyen d’entrevoir le mystère créateur, la Beauté divine. Dans le Banquet de Platon, le discours de Socrate – rapportant les propos de Diotime, considérée comme une spécialiste de la question – explique comment la Beauté d’un seul être nous ramène à la Beauté de tous et la Beauté de tous à la Beauté en soi, la Beauté divine. C’est par la Beauté qu’on devine le divin. Ainsi, même dans la Bhagavadh Gîta, texte le plus sacré des hindous, Krishna, connu pour sa Beauté et sa sensualité et incarnation parfaite de cet aspect du divin affirme en révélant sa nature suprême :  » Tout être porteur de rayonnement, de beauté et d’énergie, sache qu’il a pour origine une parcelle de ma splendeur. »
La Beauté est une parcelle du divin, du mystère de la Création, de la splendeur originelle, et la rechercher, c’est pour certains êtres la marque d’une nature spirituelle, élevée qui, consciemment ou non, est touchée par la grâce de l’Univers.
Et qu’on le veuille ou non, d’une façon qui peut paraître paradoxale à certains, c’est ce mystère que cherchent à percer aussi bien les scientifiques que les religieux les plus sincères, tous touchés par le mystère de la Beauté de l’Univers.

La Beauté est donc une déesse à l’origine de l’Amour, du désir, des lois sociales, de la philosophie, de la religion et la science. En bref, c’est bien elle qui régit l’Univers, comme l’affirmaient les Anciens.

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

Publicités

2 commentaires

  1. Belle analyse bravo, il est vrai qu’en fonction des époques les critères de beauté ont changé et si on veut faire partie d’une « élite » il vaut mieux s’y conformer afin de mieux rentrer dans le « moule social » que l’on veut nous imposer. C’est encore vrai de nos jours comme tu le cites sur les magazines de mode à l’encontre des plus jeunes et principalement d’un public féminin à qui on veut imposer . Je dois avouer que je serais plus pour ma part à des critères de beauté liées au période grec/latines, et à l’image à l’époque de la beauté d’Aphrodite Vénus que celle de nos temps aujourd’hui mais c’est la bien un autre débat 🙂 Merci pour cette belle analyse !

    1. Merci, c’est très gentil. Le problème de la Beauté est très complexe, très ancien et fondamental dans la vie de chacun de nous parce qu’il unit tous les aspects de ce que nous renvoyons et de ce que les autres nous renvoient. Ces aspects varient encore dans l’espace et dans le temps. Cette question m’a toujours intéressée, même dans les journaux féminins où cela peut tourner à l’absurde, mais c’est aussi ce qui est intéressant, chaque mouvement de société étant le révélateur d’autre chose, qu’il faut trouver et comprendre. La seule chose qui me paraisse curieuse, c’est qu’on prétende que s’occuper de Beauté est superficiel quand c’est au contraire si important et si puissant. Ca, ça me semble paradoxal. Et oui, les Grecs et Latins ont le gros avantage d’être au plus près d’une certaine liberté, d’un certain naturel et d’un rapport brut et authentique à la Beauté sans exclure pour autant l’intelligence et le raffinement. Un équilibre qu’on n’a plus atteint depuis.
      Les analyses, c’est très utile. Le seul problème, c’est qu’elles prêchent souvent des convertis, et très rarement des gens que ça pourrait rendre un peu plus libres…

Les commentaires sont fermés.