Sourire et beauté

Parmi les caractéristiques d’Aphrodite, qui bien entendu sont toujours vagues – comme le veut le caractère divin qui doit demeurer mystérieux – il y a le sourire. Les épithètes homériques, qualificatifs redondants adjoints au nom d’un dieu ou d’un héros, désignent Aphrodite comme la  » déesse tout sourire ».

Le sourire est une expression très puissante qui n’a pas fini de livrer tous ses secrets mais son rôle social est immense et son pouvoir est proportionnel et ce sans que nous nous en rendions compte tellement il est banal. Banal, multiple, universel, la première force du sourire est de faire oublier son pouvoir.
Quand on y réfléchit, pourtant, toute mère se souvient du premier sourire du bébé, ce sourire des premiers jours dont on dit qu’ils s’adresse « aux anges » tant il est déconnecté d’un contexte social, émotionnel, relationnel qui est celui que le parent attend. Le premier sourire, qui veut dire « je te reconnais, je t’accueille, je t’aime » et qui précède tous les mots qui l’exprimeront par la suite, bouleverse le coeur du parent. C’est la promesse de vivre désormais dans l’amour mutuel, dans un échange d’affection dont nous sommes conscients et qui nous construit.
Le sourire, c’est aussi ce qui vient détendre l’atmosphère, qui peut changer miraculeusement un dialogue tendu en un échange bienveillant, transformer un bureaucrate pressé en une personne avenante et prête à aider, une personne déshumanisée en un être qui se rappelle de son lien avec toute l’humanité.
Ainsi, vous rappelez-vous ces soldats allemands à qui on avait commandé de tuer des juifs lors de massacres sauvages et désorganisés qui avaient lieu en Allemagne dans les années 30, avant que soient conçus les camps de la mort ? L’un d’entre eux se souvient pour toujours de cette fillette qui lui avait souri avant qu’il l’abatte au milieu de tant d’autres. Un massacre, des gens, une fillette, plusieurs autres sans doute. Combien le soldat en avait-il tué avant elle ? Et pourtant, c’est ce sourire qui le ramène à l’humanité, à la culpabilité, à la conscience du geste et au remords éternel. Qu’en est-il des autres ? L’humanité était également là, chez ceux qui avaient peur devant la mort et ne souriaient pas. Mais le massacre ne devient tangible pour lui que grâce à ce sourire, miroir de cette humanité dont il fait partie et au-dessus de laquelle il a cru se mettre.
Le phénomène surprend également lorsqu’au Louvre on voit se presser une foule devant la Joconde à l’énigmatique sourire, dit-on, au point qu’il est difficile d’y avoir accès. De tous les tableaux, il est le seul à bénéficier d’une protection supplémentaire. Pourtant, objectivement, des tableaux de De Vinci, celui-ci n’est pas le plus représentatif de son talent. En effet, il représente une austère femme brune habillée de vêtements sombres en plan rapproché quand d’autres tableaux représentent des personnages en pieds, des draperies, des décors, des scènes touchantes. De Vinci lui-même sera fasciné par ce tableau qu’il promènera avec lui pendant 15 ans et qu’il considérera toujours comme inachevé.
Et comment expliquer que de l’imposante cathédrale de Reims, ce soit l’énigmatique Ange au Sourire qui marque le plus les consciences ?
Peut-être à cause de la puissance du sourire lui-même, ou peut-être à cause de son ambiguïté. En effet, parmi les différentes choses qu’il peut exprimer, il y a l’ironie, la folie, la cruauté, comme le rictus permanent du Joker dans Batman qui traduit sur son visage son rapport au monde et qu’on retrouve aussi sur les clowns qui font peut-être autant peur aux enfants qu’ils les font rire. Le sourire est en réalité difficile à représenter dans une oeuvre d’art justement à cause de la proximité de cette subtile expression avec un vulgaire rictus de moquerie qui déforme le visage et révèle la noirceur de l’âme.
Ainsi, alors qu’elle est qualifiée de « déesse tout sourire », les sculpteurs n’ont jamais représenté Aphrodite souriante, sans doute parce que sa statue ne présenterait rien d’autre qu’un sombre et étrange visage. Car la vraie puissance du sourire, sa magie, ne s’exercent que sur le vivant.
Quel rapport alors entre sourire et beauté ?
On a constaté l’existence de plusieurs sourires dont deux très opposés. L’un, demi-sourire, est volontaire. C’est un outil social et commercial que la langage populaire appelle parfois un « sourire de boulangère ». L’autre, « tout sourire », involontaire et sincère, est l’expression immédiate d’une émotion. Il exprime la gaieté, la joie, la vie, caractéristiques propres à Eros. Un vrai sourire illumine un visage, défroisse des traits, rajeunit, communique le bien-être. Sa capacité à transformer un être humain est immense !
Et si le texte dit que la déesse de la Beauté est « tout sourire » mais que la statuaire ne le représente pas allez voir du côté des photos de Marylin Monroe et comparez-les avec les photos des autres belles femmes connues. La voyez-vous cette différence infime et pourtant fondamentale qui la met au-dessus de toutes les autres ? C’est ce sourire authentique, sincère, sans retenue qui traduit l’émotion d’un coeur qui s’offre à l’autre avec générosité et naïveté.
Vous ne trouverez cela nulle part ailleurs. Sauf dans l’épithète d’Homère  » Aphrodite tout sourire ».

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