amour

Chevelure et voyage, selon Baudelaire

La chevelure

« Ô toison, moutonnant jusque sur l’encolure !
Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
Extase ! Pour peupler ce soir l’alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir !

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !
Comme d’autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.

J’irai là-bas où l’arbre et l’homme, pleins de sève,
Se pâment longuement sous l’ardeur des climats ;
Fortes tresses, soyez la houle qui m’enlève !
Tu contiens, mer d’ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :

Un port retentissant où mon âme peut boire
A grands flots le parfum, le son et la couleur ;
Où les vaisseaux, glissant dans l’or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D’un ciel pur où frémit l’éternelle chaleur.

Je plongerai ma tête amoureuse d’ivresse
Dans ce noir océan où l’autre est enfermé ;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse,
Infinis bercements du loisir embaumé !

Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
Vous me rendez l’azur du ciel immense et rond ;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues
Je m’enivre ardemment des senteurs confondues
De l’huile de coco, du musc et du goudron.

Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu’à mon désir tu ne sois jamais sourde !
N’es-tu pas l’oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir ? »

Avec la propriétaire de cette chevelure, Jeanne Duval, surnommée la Vénus noire, Baudelaire aura sa relation la plus  passionnée en même temps que la plus tumultueuse, sur fond de drames et de misère sociale. La particularité de cette femme est d’être une métisse dans un Paris du milieu du XIX ème siècle qui en connaît peu en dehors d’Alexandre Dumas.

Dans sa chevelure, Baudelaire retrouve l’essence même de l’altérité, si attirante chez l’autre, promesse d’harmonie, comme si s’unir à l’inverse de ce qu’on est nous promettait de devenir enfin complet. Ses cheveux longs presque crépus sont un  élément de l’identité de Jeanne, car au milieu des cheveux européens, ils se distinguent facilement.

L’altérité, c’est d’abord le féminin, quand on est un homme, particulièrement hétérosexuel. C’est aussi l’origine ethnique, visible dans leur matière, leur couleur, leur densité :  » la langoureuse Asie et la brûlante Afrique, tout un monde lointain, absent, presque défunt, vit dans tes profondeurs, forêt aromatique !« .

La chevelure de Jeanne se distingue aussi par ses parfums :  » l’huile de coco, du musc et du goudron« , typiques des Caraïbes. L’huile de coco prend soin des cheveux afro, le musc les parfume d’une façon toute bestiale et sensuelle, et le goudron, encore malheureusement quelquefois utilisé, a pu les discipliner et les mettre en forme en ce XIX ème siècle.

Pour un français, quel exotisme !

Oui, mais Baudelaire n’a pas connu que la France. Pendant 7 mois, sa famille lui a imposé un voyage qui comprit l’Inde et l’île Maurice dont il a rapporté, comme chacun en voyage, des souvenirs, des émotions, des impressions.

Parmi ces souvenirs, le souvenir olfactif qui fait les madeleines de tous les Proust, écrivant ou non et qui, par la mémoire, rend la rencontre avec les odeurs plus profonde que l’expérience immédiate ne le fait. A la faveur du parfum des cheveux de l’aimée, des souvenirs d’autres chevelures pleines d’huile de coco, de musc, ou juste de parfums ambiants captés au hasard d’une promenade remontent à la surface,   » Des souvenirs dormant dans cette chevelure, je la veux agiter dans l’air comme un mouchoir!« ,  » N’es-tu pas l’oasis où je rêve, et la gourde où je hume à longs traits le vin du souvenir ?« .

Ce voyage, à l’époque où les avions n’existaient pas, se faisait par mer, semblable à cette chevelure : « mer d’ébène« , « noir océan ou l’autre est enfermé« . Et on abordait heureux, plein d’une expérience unique qui changeait pour toujours la vision du monde et rendait nostalgique à jamais, une fois de retour au pays.

Que vit-on en voyage ?

Tant de choses qu’on ne peut nommer, évoquer, tenter de partager sans se sentir infiniment seul et incapable de réellement communiquer.

Un monde que la chevelure de Jeanne – tour à tour « forêt« , « océan« , « houle« , « oasis« , « port » – enserre et contient. L’ornement capillaire de la femme aimée devient ainsi l’univers des désirs, des souvenirs et des rêves. Un  univers d’exotisme, d’amour et de beauté. Le voyage en lui-même pleinement réalisé.

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Séduction, amour et folie

En cherchant le terme pin up sur Wikipédia, on trouve des articles connexes qui nous sont proposés comme à chaque fois : « playmate », « vamp », « femme fatale », « séduction », qui ne nous surprennent pas. Et puis un autre plus surprenant :  » trouble de la personnalité histrionique », appelé autrefois hystérie.

En effet, l’hystérique homme ou femme ne conçoit ses relations que dans la séduction, une séduction dont se nourrit le Moi perturbé pour éviter les angoisses. Sa séduction est physique et se voit au soin excessif apporté à sa personne, mais elle s’exerce pour mieux mettre une limite entre soi et l’autre. Bref, c’est un allumeur ou une allumeuse…

Chaque pathologie génère ou subit sa propre manière de séduire et d’aimer. On pourrait citer le cas des cyclothymiques qui développent un TOC de l’apparence non pour séduire mais par complexe, grossissement de leurs défauts, les femmes anorexiques ou les hommes souffrant du complexe d’Adonis ( appelés manorexiques dans le ELLE de cette semaine ) qui ne parviennent pas à se voir tels qu’ils sont et qui s’abîment toujours plus, l’une dans les régimes hypocaloriques, auxquels s’ajoute le développement de la musculature pour l’autre.

Car la séduction est d’abord un rapport de soi à soi : comment plaire à l’autre si on ne se plaît pas à soi-même ? Et sur quels critères pouvons-nous projeter l’image de notre beauté dans le regard de l’autre sinon par ceux que nous possédons ? La séduction commence à l’intérieur de notre esprit, quand Narcisse rencontre sa propre image et s’éprend de lui-même ou du moins, tente d’y parvenir, comme le fait une anorexique ou une victime du complexe d’Adonis, sans se rendre compte que c’est impossible. Vouloir plaire, c’est d’abord vouloir se plaire à soi-même sur des critères subjectifs, même s’ils se nourrissent de représentations communes dans la société.

Pareillement, le rapport au partenaire ne s’envisage pas de la même manière selon qu’on a affaire à un pervers narcissique qui séduit l’autre pour mieux l’écraser, une hystérique qui repoussera le désir après l’avoir provoqué, un bipolaire en phase maniaque dont la séduction extraordinaire débouchera sur une sexualité frénétique, voire à risque, la cyclothymique dont le choix de partenaire et de sexualité iront dans un sens souvent destructeur, etc.

Dans nos amours, ce sont des Moi que nous rencontrons, des Moi différents qui se sont construits selon des lois dont nous ignorons tout et qu’eux-mêmes ne maîtrisent souvent pas. Et ce sont nos Moi que nous y oppposons dans un choc des psychés qui se sont séduits avant même de se comprendre.

Derrière cette séduction, il y a toujours une raison. Pour les Anciens, Aphrodite en a donné l’ordre à son fils ailé, Eros. L’homme et la femme sont incomplets et chacune des parties de cet être qui ne faisait qu’un cherche à se rejoindre.

Oui, cela est vrai. Hors l’amour, nous sommes incomplets et au fil des années, ayons nous été appelés sains d’esprit, nous développons des pathologies car il est dans la nature essentielle du vivant de chercher à rejoindre l’autre, même si c’est de manière bancale, même si c’est au travers d’un psychisme blessé, aveugle ou construit de travers.

Et nous, quelle séduction pouvons-nous trouver à une personnalité histrionique, un dépressif, un pervers narcissique ou encore quelqu’un qui ne peut nous aimer comme un homosexuel quand on est une femme, un hétéro quand on est un homme, etc. ?

Chaque fois que nous aimons, nous tentons effectivement de rejoindre cette partie que nous ne possédons pas et qui nous fera atteindre un équilibre. C’est vrai des amours temporaires comme de l’amour de notre vie. Avez-vous remarqué comme bien après une relation qui s’est terminée, nous sommes capables de trouver des causes à notre amour dans la conjonction entre la personnalité de celui ou celle qu’on aimait et l’état de notre psychisme à ce moment-là ? Les amours-tampons ou les amours temporaires nous font parvenir à l’équilibre partiel d’un moment. Combien de fois avons-nous conclu ainsi le bilan de ces relations  par des :  » J’avais besoin de cette expérience. » ?

Et l’amour d’une vie ? On le partage avec l’être qui, psychiquement, répond intégralement à notre déséquilibre par le sien pour parvenir à un équilibre qui peut être heureux ou malheureux mais qui dans tous les cas ne s’atteint qu’à deux. Cet équilibre s’inscrit dans la durée car les points de jonctions sont plus nombreux.

Alors, oui, vraiment, l’amour est une folie !

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Recette aphrodisiaque : Beignets au lait d’Aphrodite

Dans son bel ouvrage Cinq mille ans de cuisine aphrodisiaque, Pino Correnti propose des recettes autour d’histoires d’amour célèbres du monde entier, de la Création du monde au sens où l’entendaient  les anciens Hébreux à nos jours. C’est un rêve, c’est un voyage poétique en cuisine, car les Grecs le savaient déjà et nous le savons tous, la sensualité, le fait de goûter, de se réjouir avec le palais a un lien avec l’érotisme, le fait de goûter avec le corps, goûter le corps de l’autre…

La recette qui suit a un lien avec Aphrodite, les roses, et n’aura pas, contrairement aux autres recettes aphrodisiaques données un peu partout, ce lien avec la science qui transforme l’amour en laboratoire de chimie. Car l’amour et le désir sont des aventures d’où la Beauté, le rêve et la poésie ne peuvent être exclus.

Exit donc les blouses blanches et les strictes compositions chimiques des aliments riches en ci ou riches en ça, bienvenue dans une cuisine symbolique où le miel s’accorde avec la rose et le lait pour nous rappeler la Déesse des amours, de la Beauté et de la douceur. Cette recette est dite authentiquement Grecque et ancienne par son auteur, et  » parvenue dans son intégralité ». Où la trouve-t-on, comment peut-on la retrouver, c’est ce qu’il ne dit pas.

N’importe, laissons-nous charmer…

«  Beignets au lait d’Aphrodite

Pour 4 personnes

– 1/2 litre de lait

– 2 oeufs

– 25 gr. de farine tamisée

– Huile d’olive

– 1 pincée de sel

– 1 pincée de poivre

– 50 gr. de miel liquide

– Les pétales d’une rose

– 50 gr. de pistaches

Hacher les pétales de rose et les laisser macérer dans le miel pendant 2 ou 3 jours.

Au bout de ce temps, battez le lait avec les oeufs et la farine en évitant les grumeaux. Tout en tournant, ajouter une cuillerée d’huile d’olive, 2 petites cuillérées de miel aux pétales de rose, le sel et le poivre.

Laisser reposer la pâte au frais pendant 30 minutes.

Pendant ce temps, éplucher et concasser les pistaches, les disposer dans une grande assiette et disposer le miel dans une autre.

Faire chauffer de l’huile dans une poêle et y mettre  la pâte à frire en petites crêpes fines. Lorsqu’elles sont bien dorées, les rouler, les passer dans le miel puis dans les pistaches.  »

Cela fait déjà rêver, non ?

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Comment devenir une déesse du sexe ?

Le projet d’un blog pouvant être clairement défini à nos yeux, il est toujours surprenant de constater que ce que les gens viennent y chercher est à mille lieues de ce qu’on imaginait. Ainsi, une recherche google mentionnant les termes  » devenir une déesse du sexe » a mené quelqu’un jusqu’ici. Si sur le coup, cela peut paraître surprenant, en définitive, ce n’est pas incohérent pour un blog parlant de beauté et d’amour.

Et si d’abord, on parlait de vous ? Votre question montre :

– que vous êtes une femme.

– que vous voulez exercer votre pouvoir par la sexualité.

– que vous ne vous sentez pas à la hauteur, que ce que vous donnez déjà ne vous semble pas suffisant.

Dans la culture occidentale, il n’y a pas de déesse du sexe. Il y a une déesse de l’Amour et de la Beauté. Ses moeurs sont légères et elle est connue pour avoir eu de multiples relations sexuelles mais celles-ci ne sont que des conséquences de l’amour et l’attirance éprouvés. La mythologie ne nous dit rien de ses performances car elle se concentre sur la psychologie et les liens de cause à effet entre les actions.

L’expression « déesse du sexe » semble plus appartenir au monde de la pornographie qui met en scène et catégorise de façon artificielle une infinité de désirs quand celui-ci se résume souvent, si tout va bien, à quelque chose de très simple et qui n’a pas besoin de choses compliquées pour s’exprimer. Cette machine à créer des désirs et surtout de l’argent finit par devenir la mesure de la sexualité des sociétés de consommation et relayés par les médias, les diktats qu’elle nous impose deviennent un mode de vie.

Néanmoins, la part essentielle et profonde des hommes et des femmes n’est pas celle qui est téléguidée, c’est celle, naturelle et primordiale, de l’amour, de la confiance et du respect, seules valeurs dont nous ayons réellement besoin pour nous épanouir dans tous les domaines. Une relation basée sur l’amour et la confiance mènera un couple jusqu’aux cieux, du premier jusqu’au septième.

Demander à être une déesse du sexe implique déjà que d’une manière ou d’une autre, on en est plutôt l’esclave. Esclave de qui ? de quoi ? D’un petit ami, d’un homme à qui ça plairait et qui l’a demandé ouvertement ou non, soi-même parce qu’on s’est créé des complexes ou on nous en a créés ? La première étape pour être une déesse de quoi que ce soit est d’être libre, de faire soi-même les lois. Et pour être libre, il faut comprendre de quoi on est esclave.

Pour déterminer ce qui était vraiment de l’ordre de ses idées, Descartes s’est interrogé sur elles en se demandant honnêtement de qui il les tenait : de telle personne, de telle autre ? Ce qu’il ne pouvait attribuer à personne d’autre qu’à lui-même, il savait que cela lui appartenait. Il pouvait dire qu’il  » était  » car il savait penser. Un monde de surinformation nous influence trop pour ne pas manquer de faire de nous autre chose que des machines. Savoir qui on est est la première étape pour être vraiment et faire des choix.

Aphrodite n’est une déesse de l’Amour pour personne. Etre une déesse, c’est un absolu qui se projette sans objet et sans objectif, c’est une nature essentielle. Nous ne sommes une déesse que lorsque les choses sont devenues naturelles, que ce qu’on incarne est si intégré à notre personnalité que l’association entre soi et la chose est évidente. Une déesse du sexe a toujours un autre pour objectif, et c’est ce qui l’empêche d’être libre.

Dans la culture grecque qui a fait naître notre civilisation au niveau des concepts et de la psychologie, la sexualité est sacrée et est le fait de deux dieux, Eros et Aphrodite. Elle est libre et peut aller où elle veut mais elle ne se projette pas car elle est en soi, elle ne se convoite pas, c’est un don des dieux. Son pouvoir n’est pas désiré pour s’exprimer sur autrui.

Enfin, demander à être une déesse du sexe, c’est peut-être surtout demander à retenir l’être aimé grâce à une sexualité débordante et addictive, celle qui ne vous est pas accessible aujourd’hui, soit parce qu’elle n’a pas eu le temps de se développer, soit parce que ce qui est offert à l’autre ne semble pas suffire, à cause de complexes qui n’ont peut-être pas lieu d’être ou à cause de la surenchère performative banalisée par la pornographie et les magazines qui donnent l’impression qu’il y a mieux à obtenir. En fait, il n’y a rien de mieux à obtenir ni pour la relation ni pour l’image de soi.

Malgré cela, vous voulez tenter de devenir une déesse du sexe ?

Accordez-vous du temps. Pour maîtriser et s’épanouir dans sa sexualité, il faut du temps et de la confiance en soi et en l’autre. Respectez-vous aussi, les choses que vous voulez et ne voulez pas, vos besoins réels. Enfin, s’ils vous ont mal influencés, dites non tous les deux aux médias qui vous en donnent une fausse image pour redécouvrir tout cela sans influence aucune, sans stress, et une fois au lit, laissez-vous guider par ce que la déesse vous inspire. Cela risque de vous étonner.

Mais rassurez-vous , si les réponses ne vous satisfont pas, d’autres sites vous expliquent comment mettre de la musique, faire un strip tease et utiliser les gadgets qui vous seront bien entendu, indispensables…

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Fille de personne

D’après Hésiode, Aphrodite est née de l’écume fécondée par l’émasculation d’Ouranos, ce qui fait d’elle une exception, une fille de personne. Quelquefois, il est fait mention de Zeus comme père d’Aphrodite, mais plutôt comme d’un père adoptif que comme réel géniteur.

Il faut reconnaître que dans une société telle que la grecque ancienne, Zeus serait un drôle de père de laisser sa fille avoir des moeurs aussi légères. Mais justement, dans l’ordre des choses, une déesse comme Aphrodite est aussi indispensable que subversive. Or, la religion athénienne est celle d’un patriarcat bien ordonné, avec Zeus trônant, et les autres déesses ont une place bien définie par rapport à cette autorité.

D’après des poètes comme Robert Graves, des ethnologues comme James Frazer et autres, il n’en fut pas toujours ainsi. En effet, d’après eux, le monde ancien fut féminin, tant dans ses représentations religieuses et son clergé que dans la société, qui était matriarcale avant que d’autres valeurs s’imposent. Ces autres valeurs séparent les hommes des femmes, donnent tous les droits à l’homme qui étudie, réfléchit, se cultive, vote, fait la guerre, et aucun droit à la femme qu’on cache dans le gynécée pour mieux contrôler ses moeurs sexuelles. Car si celles-ci étaient dévoyées, l’ordre social pourrait être détruit en faisant hériter le fils d’une femme et d’un l’étranger de la fortune de son mari. C’est cette crainte qui est à la base de l’oppression des filles et femmes de bonne famille, à l’époque où les tests ADN n’existaient pas. Quant aux autres femmes que le malheur accablait, elles n’avaient d’autre choix que de se vendre.

Athéna, Artémis, Perséphone sont les filles d’un père autoritaire et puissant, garant de l’ordre patriarcal comme cela se passait dans la société. Aphrodite, fille de personne, est livrée à elle-même comme le sont les courtisanes dont elle est la patronne, femmes indispensables à l’ordre social dans un monde où le risque de mourir en couches étant considérable, les épouses n’étaient pas fâchées de se voir délivrées de la dangereuse besogne, comme l’explique l’Histoire des Femmes, sous la direction de Georges Duby.

Dans son Dialogue des courtisanes, le pseudo Lucien de Samosate met en scène des filles libres parlant entre elles de leurs amours, leurs espoirs, les trahisons et même leurs relations sexuelles. De leur famille, il n’est question qu’une fois, lors d’un échange entre une mère et sa fille qui commence le métier. Sa mère justifie sa motivation : devenue veuve, elle et sa fille sont désormais pauvres et sans protection. En perdant son père, l’orpheline devient fille de personne et donc apte à devenir fille d’Aphrodite.

Mais Cythérée est aussi la déesse des jeunes épousées, celles qui découvrent l’Amour et la sexualité quand Artémis est la déesse des femmes en couches et Héra la déesse des matrones, des femmes mariées et installées dont le caractère est bien représenté par la déesse irascible et aigrie qui doit endurer la douleur émotionnelle de l’adultère en échange du soulagement physique qu’elle y gagne. Les différents stades de la vie des femmes étaient représentés par différentes patronnes qui en étaient les archétypes.

Pour les jeunes épousées qui étaient filles de quelqu’un, pourquoi Aphrodite était-elle leur déesse ?

Qui a déjà vu des amoureux ou qui se rappelle l’avoir été a pu constater à quel point la personne aimée était tout pour l’autre. Dans cet état, tout est vu au travers du filtre de ce nouveau bonheur. La famille, devenue transparente, est complètement délaissée tant le coeur de l’amant est plein de ce nouvel amour. Les amoureux sont alors fils et fille de personne tout le temps que dure la passion.

De même, cet état ne peut exister que si on a la force d’être autre chose que l’enfant de quelqu’un pour créer son état d’homme, d’époux ou de femme, d’épouse. Car la famille, construction éphémère qui rêve d’autant plus d’être éternelle qu’elle est impermanente et a eu du mal à trouver son équilibre, a souvent des difficultés à accepter la « branche rapportée », l’étranger indispensable à sa survie mais qui vient lui rappeler que ses valeurs ne sont ni absolues ni éternelles et qu’il va falloir lutter pour les imposer.

Et dans les récits de nombreuses personnes qui n’ont jamais réussi à se mettre en couple, on comprend que c’est de n’avoir pu s’extraire de l’univers familial ou d’avoir cédé sous le poids des critiques faites sur l’être aimé par un parent, bien entendu bienveillant…

Aimer, c’est parfois avoir la force de briser les liens pour créer un nouvel ordre social. Et pour vivre ce que promet la Déesse, il faut avoir la force d’être comme elle, uniquement fils ou fille du ciel et de la mer.

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Bijou et symbolisme

Le bijou est un accessoire qui existe presque depuis le début de l’humanité. Il est apparu bien avant le vêtement puisqu’on en a retrouvé dans des sépultures de l’âge de pierre. A l’époque, il pouvait être fait d’os, de dents ou de coquillages.

L’histoire du bijou, comme toutes les histoires des objets faits par l’Homme et pour l’Homme, se confond avec celle de la technologie et des mentalités, et à chaque âge nommé en fonction de sa maîtrise des matériaux correspond des bijoux faits de ces matériaux, avant que tous soient découverts, travaillés et maîtrisés, le summum ayant été et demeurant toujours l’or.

Or, pourquoi ce métal et pourquoi est-il associé si facilement au bijou ?

Nous connaissons tous la réponse. L’or est rare, beau, cher et ductile, ce qui le rend aussi fascinant à contempler qu’à travailler, à porter qu’à conserver. Sa qualité inaltérable est aussi un symbole d’immortalité. Porter de  l’or, c’est quelque part défier la mort et la transcender dans la transmission familiale de trésors désormais associés à la qualité de la donatrice – grand-mère, grand-tante – dont il ne reste que des bijoux toujours étincelants.

Mais surtout, l’or se prête facilement à la fonction essentielle du bijou toutes civilisations confondues : établir des niveaux sociaux. Dans les sépultures de toutes époques mises au jour par les archéologues, les bijoux, leur finesse et le métal utilisé permettent d’établir le rang social du mort. A l’ère où les premiers bijoux apparaissent, leur simple présence dans une sépulture permet de comprendre que le mort était une personne importante dans le groupe social.

Etablir une hiérarchie sociale passe avant même la nécessité de se vêtir puisque les animaux vivant en groupe ont toujours un chef, garant de l’ordre. Les diverses tribus et sociétés d’Afrique, d’Amérique et d’Asie dont le mode de vie n’est pas influencé par la civilisation peuvent ne pas connaître le vêtement mais ne peuvent pas ne pas connaître le bijou, signe extérieur de puissance d’un chef ou d’un homme médecine, sur qui reposent la paix, la cohésion et la transmission des valeurs du groupe social.

Cette nécessité peut conserver plus ou moins d’importance selon les civilisations. Ainsi, la reine d’Angleterre n’a besoin que de sa couronne officielle et de quelques bijoux discrets lors de ses déplacements un peu partout dans le monde, mais au Moyen-Orient, elle se doit de rajouter encore quelques brillants pour afficher son pouvoir. Ainsi, dans les sociétés traditionnelles, le bijou conserve tout son symbole, de façon pleinement consciente.

Qu’en est-il pour nous ?

D’une manière générale, les bijoux de prix ont toujours du prestige à nos yeux mais le symbole du pouvoir semble s’être porté ailleurs, ce qui leur donne moins d’importance que dans les sociétés traditionnelles.

Dans la séduction, en revanche, une femme est rarement indifférente à des bijoux, et ce depuis toujours. Elle peut ne pas être vénale et malgré tout s’intéresser à la valeur du bijou qu’on va lui offrir ou qu’on lui a offert et ce d’une manière qui peut sembler pour le moins étonnante. De son côté, l’homme peut ne pas être dépensier et mettre malgré tout du prix dans un bijou offert à celle qu’il aime.

C’est que les sentiments établissent une hiérarchie. Aimer quelqu’un, c’est établir une échelle de valeur entre cette personne et toutes les autres et la mettre bien au-dessus. De la même façon, le bijou est ce qu’on porte volontiers pour séduire. Dans les hymnes homériques, qu’elle tente de séduire Anchise ou sortant simplement de la mer, Aphrodite est décrite avec ses bijoux d’une façon précise : couronne, boucles d’oreilles, collier en or. Hésiode, lui, la qualifie « d’Aphrodite aux rayons d’or ».

Constants dans ce qu’ils représentent, les bijoux affirment la supériorité de celle qui les porte sur toutes les autres. Se parer pour séduire, c’est vouloir se mettre au-dessus des autres dans l’oeil de celui à qui on veut plaire. Et les bijoux créent de la beauté en ajoutant celle des ornements finement travaillés du métal et des pierres à celle de la femme, surtout s’ils sont précieux.

Actuellement pourtant, le bijou a cessé de devoir être cher et fait de matières précieuses pour séduire. On ne compte plus le nombre de boutiques proposant des bijoux fantaisie n’ayant à offrir que des accessoires attractifs par leurs formes, leurs couleurs, leur capacité à réfléchir la lumière. Le bijou fantaisie est une révolution à l’échelle symbolique car les matières précieuses n’y comptent pour rien. Le métal en est grossier, fragile, peu coûteux, la verroterie peut être du simple plastique mais qu’importe !

Le bijou fantaisie est un accessoire de beauté démocratique qui a abandonné toute ambition d’immortalité et de grandeur. Il exprime le droit fondamental à briller pour rien, pas longtemps, sans éveiller convoitise ni reconnaissance d’autrui, mais à briller quand même en éveillant une tenue, illuminant une peau, créant un contraste, réveillant un visage, ornant une chevelure, bref, en créant de la beauté. Mais surtout, ils peuvent se porter partout et tout le temps, permettant à la femme d’être une reine, une déesse – les statues des déesses portaient des bijoux offerts par les fidèles – sans se préoccuper du prix, et à chaque instant de leur vie.

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Aphrodite la terrible

Pour les anciens Grecs, l’Amour est vu de multiples façons, tout comme les forces du monde incarnées par les dieux sont multiples. Aphrodite, c’est aussi bien la source de la plus grande félicité que de la souffrance la plus cruelle, la déesse céleste que la déesse marine et terrestre, le symbole de l’Amour vulgaire autant que de l’Amour spirituel.

Dans un de ses rôles, Aphrodite est  » la terrible », comme la qualifie Artémis dans Hippolyte, la tragédie d’Euripide. Beaucoup de poésies en témoignent : Amour et désir sont sous le signe de la souffrance.

Nouvelle souffrance du désir

 » Pleurs ou fêtes, pourquoi me poussez-vous sans attendre que j’aie le pied hors d’un brasier, dans une autre fournaise de Cypris ? Jamais je n’en finis avec l’amour et sans cesse, de la part d’Aphrodite, le Désir, qui est sans discernement, m’apporte quelque nouvelle souffrance. »

Posipide. Anthologie de la poésie grecque antique. Les Belles Lettres. 2000.

Et ce rôle dévastateur est unanimement reconnu. dans le chant de Thyrsis, Daphnis, qui refuse l’Amour, s’adresse ainsi à la déesse :  » Redoutable Cypris, Cypris haïe, Cypris détestable aux mortels ! »

Le pouvoir de la déesse désole autant celui qui cède à son pouvoir que celui qui s’y refuse, et la poésie comme la mythologie et le théâtre antiques rendent compte du rôle dévastateur de l’Amour dans la vie des mortels, dont Pâris, Hélène, Phèdre et Narcisse sont parmi les plus grandes victimes. La déesse n’épargne jamais ceux qui refusent de l’honorer, ni ceux qui cèdent à son pouvoir et même ceux qui sont sous sa protection. Et pour se venger des uns, elle ne craint pas de sacrifier les autres.

Ainsi Hippolyte, qui chaste et pur, refuse l’amour et ne vénère qu’Artémis dont il est l’ami le plus aimé, mourra injustement accusé du viol de Phèdre, sa belle-mère tombée follement amoureuse de lui par le pouvoir d’Aphrodite et qui se suicidera pour échapper au déshonneur.  » Pour Phèdre, sa mort ne sera pas sans honneur : elle mourra pourtant, car je ne renoncerai point, par égard pour son malheur, à tirer de mon ennemi une justice capable de me satisfaire.« , explique la déesse au début de la pièce d’Euripide. De même, Pâris et Hélène – qui abandonnera mari et enfant pour se consacrer à sa nouvelle passion – protégés de la déesse, seront précipités et précipiteront les autres dans la Guerre de Troie à cause d’Aphrodite.

Ce pouvoir destructeur de la déesse, parfaitement connu des Anciens, se retrouve dans certains de ses qualificatifs :  » la tueuse d’hommes »,  » la sombre », » la Noire », » qui creuse les tombes. » Certains de ces mêmes qualificatifs, inexplicables à présent, sont utilisés pour évoquer la terrible déesse hindoue Kâli, la grande destructrice.

Que reste-t-il de tout cela aujourd’hui ?

Dans les faits, tout est resté. Les lois d’Aphrodite sont immuables. Ce qui a changé, c’est la conception de l’Amour lui-même. La pensée monothéiste moderne, d’autant plus manichéenne depuis  » l’invention du diable », comme dirait Jacques Le Goff, a mis l’Amour sous le signe du beau, du bien, du désirable, même si on admet que l’on puisse souffrir lorsque nous ne sommes pas aimés de la personne dont nous sommes épris.

En revanche, le caractère destructeur de l’Amour n’est plus accepté. Le conjoint qui abandonne femme et enfants – de même pour la conjointe – sont bien les seuls à se dire les victimes de l’Amour. L’abandonné, lui, est victime de trahison. Trahison aux promesses de fidélité, d’amour éternel mais aussi à toutes ces choses qui avaient conçu un univers : la confiance, une maison, des crédits, une image sociale, un sentiment de réussite, une certaine confiance en soi. Construire ici pour ensuite aimer ailleurs même sans quitter sa famille, c’est faire oeuvre de destruction dans son propre univers. L’Homme ayant désormais été responsabilisé, c’est l’oeuvre de la trahison et non plus l’oeuvre de la déesse.

Et lorsqu’on va sur les sites ou qu’on lit les journaux qui révèlent l’adultère des célébrités, quand on parle longuement de la pauvre épouse abandonnée avec ses enfants, va-ton se repaître du malheur de l’autre pour relativiser le sien, critiquer enfin quelqu’un sans que cela soit mal vu ou bien faire oeuvre de purgation en reconnaissant humblement le pouvoir des dieux, de la destinée et notre égalité à tous dans la triste condition humaine ?

Autres temps, autres moeurs…

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L’union des contraires

Dans la mythologie occidentale, la belle Aphrodite, comme de juste, a eu plusieurs amants, mortels et immortels. De ces unions sont nés des enfants dont certains, célèbres, ont fondé des civilisations lorsqu’ils étaient mortels, gagné leur place parmi les dieux quand ils étaient immortels. On remarque néanmoins que toutes ces unions ont eu une fin. Le seul avec qui Aphrodite semble avoir entretenu une liaison constante est Arès, dieu violent de la Guerre.

L’Amour contre la Guerre, la Beauté contre la destruction, on ne peut pas être plus opposé.

La mythologie nous fascine toujours. Ces histoires qui ont fondé l’identité européenne et qu’on reçoit aujourd’hui comme un ensemble de belles histoires, dérangent pourtant par leur cohérence interne qui empêche de les réduire totalement à cela. Chaque mythe de chaque civilisation est resté parce que les Hommes, s’y reconnaissant, ont jugé utile de continuer à les diffuser. Dans la nature comme dans la culture, le vivant ne conserve que ce dont il a besoin, ce qui explique que certains ouvrages soient toujours diffusés tandis que d’autres moisissent, fermés à jamais, dans les bibliothèques qui se doivent de les conserver.

Le couple Arès et Aphrodite nous en rappelle d’autres que nous connaissons, qui nous sont proches ou qu’on a pu croiser dans la rue, dans le train. Ca peut être aussi notre propre histoire. C’est une belle fille à l’air doux, gentil, qui semble aimer follement un butor, un garçon grossier et rustre qu’on s’imagine aisément caractériel ou pire. Et on ne comprend pas.

Notre façon d’être attiré par l’autre est toujours complexe et dépend de circonstances psychologiques que nous subissons sans les voir, tandis que ceux qui nous aiment et s’inquiètent pour nous voient clairement. Ce n’est en effet que bien des années après les événements que nous pouvons commencer à analyser les raisons de notre union, surtout si elle est achevée.

Dans l’union des contraires, plusieurs choses peuvent se jouer : l’attirance pour l’autre, en ce qu’il est si différent de nous. Dans le couple hétérosexuel, cette base physiologique des contraires est déjà à l’oeuvre, mais nous ne nous réduisons pas à notre physiologie.

Psychologiquement, dans un monde qu’on pourrait concevoir comme bipolaire, une chose et son contraire forment une unité, une complétude. Un couple où l’un a des capacités que l’autre n’a pas et vice-versa constitue à cet égard un être humain complet, réalisé, comme celui des âmes-soeurs du Banquet de Platon, peut-être.

Arès apporte à Aphrodite la dureté virile qu’elle ne peut avoir et Aphrodite apporte à Arès la douceur féminine dont il manque cruellement. Est-ce un hasard si de leur couple est née une fille justement nommée Harmonie ?

Mais peut-être ces contraires ne sont-ils qu’apparents. Car à bien y regarder, ce qui réunit Arès et Aphrodite est peut-être bien quelque chose de plus fondamental, de plus profond, c’est-à-dire leurs ressemblances.

Arès est un dieu solitaire avec qui personne ne s’entend. Querelleur, violent, Aphrodite est la seule déesse qui lui soit proche. Aphrodite, de son côté, fille de personne, n’a dans l’Olympe ni amie ni allié. A l’inverse des dieux sociaux tels que Zeus qui régit tout et autour de qui on se doit de tourner, Héra, la patronne, Athéna, forte et populaire, Aphrodite n’a de réelle relation avec les autres dieux que quand elles sont sexuelles.

D’une manière générale, on sent bien qu’Arès et Aphrodite font peur. Ils sont un mal nécessaire à l’ordre des choses selon les conceptions anciennes, mais on redoute la menace de l’un et de l’autre, la Guerre parce qu’elle détruit, provoque morts et autres calamités, l’Amour parce qu’il rend les dieux et les Hommes esclaves d’un autre être, perdant toute liberté. Ce qui est une façon tragique de voir l’Amour, même si cela est vrai. Beaucoup de poèmes grecs sur l’Amour expriment le désespoir de n’être qu’une loque servile consumée par le désir.

Chaque fois que nous voyons un couple apparemment fondé sur l’union des contraires, regardons plus profondément : nous y verrons très probablement une union des semblables.

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Le mystère de la ceinture

Dans la mythologie, la ceinture est l’accessoire grâce auquel Aphrodite se rend irrésistible, un charme d’Amour divin auquel nul n’échappe. Mais si Zeus ne parvint pas à y échapper lors de la Guerre de Troie, quand Héra l’utilisa pour intervenir dans le conflit à l’insu de son mari, il réussissait malgré tout à résister à son pouvoir avec sa fille adoptive. Mais c’était au prix d’un très grand effort. Pour se venger de le faire vivre dans cette tension permanente, Zeus condamna Aphrodite à s’éprendre d’un mortel, Anchise.

Cette ceinture permit aussi à Aphrodite de manipuler le bel Adonis qu’elle aimait mais qu’elle devait partager avec Perséphone, la première parce qu’elle l’avait découvert, la seconde parce qu’elle l’avait caché et protégé. Dans la rivalité qui opposait les deux déesses, le tribunal des dieux avait tranché le conflit ainsi : le temps du bel Adonis devait être partagé en 3. Dans le premier, il vivrait avec Perséphone, dans le second, avec Aphrodite, le dernier, il le passerait seul. C’est le moins qu’il lui fallait pour se reposer un peu après tant de sollicitations amoureuses…

Mais la ceinture perturba ces règles : le temps qu’il devait passer seul, il le passa avec Aphrodite, et ce ne fut qu’à contrecoeur qu’il consacra le temps imparti à Perséphone, quand il le lui consacra.

Cette tricherie illustre parfaitement le pouvoir de la ceinture de la déesse de l’Amour et de la Beauté.

Comment la ceinture peut-elle être conçue comme un accessoire divin qui rend irrésistible ?

Voyons le vêtement grec antique, le péplos, comme on a pu le rencontrer sur les statues, les bas-reliefs et les poteries. Une longue masse de tissu qui drape le corps d’une seule pièce comme le fait toujours le sari, mais à partir des épaules et non de la taille. Enveloppant le corps, il drape, cachant la nudité et protégeant tout ce qui doit l’être. Mais cette pièce de tissu adopte son propre tombé, et des épaules jusqu’aux chevilles, la pièce de tissu n’a pas vraiment d’autre alternative que de former un large rectangle aux plis irréguliers dont ne doit saillir à peu près que la poitrine.

Les découvertes récentes visant à comprendre les mystères de la séduction révèlent que ce n’est pas la taille ou le poids qui importent dans l’estimation de la beauté d’un corps et son attraction, mais le rapport entre les seins, la taille et les hanches. Une taille fine et des hanches larges sont universellement reconnus comme des critères de beauté d’un corps jusqu’à un niveau si profond qu’il est inscrit au coeur de l’espèce toute entière. Car de toutes les femmes, celles qui possèdent ce corps sont celles qui seront les plus aptes à mettre au monde des enfants en bonne santé.

Ce critère-là, loin d’être basé sur l’esthétique propre à une civilisation, est répandu à l’échelle planétaire et conditionne même ceux qui ne veulent pas d’enfants ! Comment s’étonner de l’universalité d’une attirance sans lui donner un caractère divin, lorsqu’on ne fait que la constater sans la comprendre ?

Et la ceinture ?

La ceinture, qui était un accessoire du péplos et qui existe toujours, est ce qui va révéler la perfection d’une silhouette irrésistible. En ceignant la taille, la ceinture va accentuer la courbe des hanches qui reste ordinairement dissimulée sous le drapé des vêtements. La même femme, d’abord simplement drapée de ce rectangle ou de n’importe quel autre vêtement large, puis la taille sanglée de sa ceinture, passera facilement du statut d’ordinaire au statut de d’irrésistible, de divine, en révélant à tous ce dont l’homme a besoin pour s’enflammer, ce que l’espèce choisit en priorité pour se reproduire et se perpétuer.

Cette silhouette à la taille affinée et aux hanches révélées, est celle qui a le plus été choisie dans l’histoire de la mode, les corsets formant à leur manière une sorte de ceinture en comprimant l’abdomen et donnant alors plus d’amplitude aux hanches et aux seins.

Cette silhouette est aussi celle des pin up des années 40 à 50, Marylin en tête, restées inoubliables, toujours enviées et désirées.

Etrangement indémodables…

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Comment la Beauté est devenue une valeur négative

Bien que le marché de la Beauté soit un secteur qui ne connaisse pas la crise, il est communément admis que s’intéresser à tout ce qui relève de l’apparence est superficiel. En effet, dans la conscience collective, la coquetterie est toujours associée à l’égocentrisme et à l’ignorance induite par la trop grande préoccupation de soi qui empêche l’esprit de s’élever.

Ce paradoxe se trouve dans notre histoire, notre culture commune.

Dans le monde gréco-romain, la Beauté était une préoccupation constante. Les athlètes faisaient l’objet de cultes, pas seulement à cause de leur force physique mais aussi à cause de leur beauté. Aux abords des stades, on a ainsi trouvé maints graffitis évoquant la beauté des athlètes et l’amour qu’on leur portait. Les peintres de ces athlètes eux-mêmes, poussés peut-être par une forme de jalousie, se qualifiaient de beaux sur les poteries où leur nom restait aussi immortel que les corps nus qu’ils avaient peints. Les poètes également célébraient la Beauté des hommes et des femmes qu’ils aimaient, et l’Amour dont ils étaient la proie, sous l’impulsion d’Eros ou d’Aphrodite.

A cette époque, les athlètes concouraient nus, on massait leurs corps sublimes, on se pliait à la loi des dieux qui eux-mêmes se pliaient à la loi d’Aphrodite. On chantait la Beauté, l’Amour, le plaisir mais aussi le temps qui passe, qui ne laisse que cheveux blancs, corps décharnés et fatigués, Amour qui s’éloigne. Des préoccupations toujours actuelles et qui font de nous des consommateurs valorisés par la publicité mais malgré tout complexés et coupables, suspectés par ceux qui nous jugent, soit de superficialité soit de désir maladif de plaire.

Que s’est-il passé ?

Une révolution culturelle dont on ne mesure pas aujourd’hui l’importance tant elle date mais dont la littérature conserve les traces.

Depuis Homère et jusque vers le Vème siècle après JC, la poésie grecque est libre, volontiers érotique dans sa façon d’évoquer l’Amour et les plaisirs. Puis, le monde devenant progressivement chrétien, ces libertés commencent à être critiquées, puis condamnées. Palladas, poète qui assiste à la mort de la pensée païenne qu’il représente, témoigne dans ses vers de  ce changement de valeurs :

 » Sur un Eros de bronze devenu pöelle à frire

Un chaudronnier du bel Eros fit une pöelle : 

Soit ! Puisqu’Eros nous frit et qu’il fond notre moëlle. »

Traduction Marguerite Yourcenar dans La couronne et la Lyre. Poésie Gallimard

Plus tard, les poètes grecs devenus chrétiens, imiteront les Anciens avant de se taire, remplacés par les théologiens, toute autre littérature que religieuse disparaissant jusqu’aux environs du XIII ème siècle.

Chez les Grecs, on passait d’Artémis ( jeune vierge), à Aphrodite ( amoureuse qui découvre la sexualité ), puis seulement après cela à Héra ( femme mariée, matrone). La culture juive, dont la chrétienne est d’abord issue, fait passer la femme directement d’Artémis à Héra, et les seules femmes accomplies sont les mères, les femmes courageuses et surtout fidèles à leur communauté. La culture chrétienne y ajoutera les repenties et les saintes, excluant toute notion de beauté si ce n’est morale.

Dans le monde occidental, on est passé d’une vision positive – qui n’excluait néanmoins pas la violence – à une vision négative de la Beauté, valeur qu’on vend, ruine et exploite mais qu’on ne respecte pas parce qu’elle est accusée de rendre les hommes fous. Et on considère que celles qui s’en préoccupent sont des damnées, peu préoccupées de leur âme.

La Beauté est devenue une menace qu’il faut cacher ou détruire. A un moment de notre histoire, les procès de sorcellerie s’en chargeront.

Qu’en est-il de notre monde ?

Il est l’héritier de ce paradoxe. Les valeurs chrétiennes sont restées son socle idéologique car actives depuis 2000 ans. Mais en même temps, comme l’a montré Freud, les mythes antiques sont notre structure profonde, notre inconscient, la trame essentielle dont nous sommes faits. Et cette vérité n’a pas échappé à son neveu qui, grâce aux découvertes de Tonton, a élaboré l’étau qui nous maintiendra dans notre rôle de consommateur en exploitant les désirs de notre inconscient : le marketing.

Nous restons des êtres fondamentalement épris de Beauté, sinon, pourquoi aurions-nous besoin de mannequins, de belles personnes, de belles photos pour désirer un produit ?

Pour autant, la Beauté demeure une valeur plus essentielle que ce que la conscience collective accepte de lui reconnaître.

– La plupart des sociétés ont eu besoin d’une déesse pour la symboliser

– Elle est une préoccupation philosophique majeure depuis l’Antiquité

– Elle est au coeur du mystère insondable qu’est l’oeuvre d’art

– Elle conditionne la plupart des rapports sociaux de l’Amour à l’admiration en passant par le simple respect

– Elle génère richesse et emplois

– Elle favorise l’estime de soi…

La seule chose qu’on puisse reconnaître néanmoins, c’est qu’elle n’est pas, malgré la légende, à l’origine de la Guerre de Troie, qui était une vulgaire invasion dans un but économique. Mais sans l’évocation de la belle Hélène, ce raid trivial aurait-il pu se changer en épopée immortelle, première oeuvre littéraire de la culture occidentale ?

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