Mythologie

Bêtes et sexualité dans les contes de fées

Depuis son apparition, la civilisation n’a cessé de produire des histoires pour générer du sens et du social, et selon la période de son apparition, la façon de les raconter va d’un collectif à un collectif puis d’un individuel à un individuel. Mythes, contes et légendes étaient en effet les récits collectifs et primitifs, sans auteurs et oraux qu’on a mis par écrit par la suite, sans doute pour ne pas les perdre. Romans, nouvelles, poésies sont en revanche des histoires écrites par un auteur pour le plaisir d’un lecteur individuel.

Détail ? Non, différence fondamentale, au contraire. Car le récit d’un auteur va de la culture de cet auteur à celle d’un lecteur au moyen d’une culture commune mais pas obligatoirement.  Le récit traditionnel d’une civilisation va d’un groupe d’individus plus large vers une universalité d’êtres humains via une culture visant l’humanité qu’on appelle les symboles. Cette façon de raconter des histoires est aussi universelle qu’intemporelle. Quand le récit d’un auteur est daté, le mythe inscrit son empreinte au coeur d’une identité avec laquelle nous sommes nés et avec laquelle nous mourrons : celle de l’humanité, même si celle-ci se raconte dans des mythes apparemment localisés et dont sont nés différentes civilisations.

Et les bêtes dans tout cela ?

Si, à peu de choses près, elles sont absentes des récits individuels, en revanche elles envahissent les récits traditionnels et les cauchemars des enfants dans une ressemblance qui n’est pas le fruit du hasard. Et comme les récits traditionnels sont différents selon qu’ils concernent l’individu en tant que membre d’une collectivité dont les membres sont unis par une identité commune ou en tant qu’être mortel et sexué dans un environnement social,  le symbole de la bête, bien que stable dans sa globalité, diffère d’un de ces types de récits à l’autre.

– Le récit traditionnel d’une collectivité qui revendique une identité culturelle, c’est le mythe. Sa particularité est d’être à la fois collectif et local. Collectif parce qu’on y retrouve les mêmes motifs sur tous les continents : la création du monde, les héros à la naissance exceptionnelle, les monstres et démons, les catastrophes naturelles suite à la colère des dieux, etc. Local parce que du mythe de la Création écrite dans la Torah ou Ancien Testament à celui du Mâhabhârata, ces récits sont locaux et ont fondé des identités, des unités géopolitiques ou sociales.

Dans ce cas-là, la bête, le monstre, ce sont les forces du Chaos, ce qui fait obstacle à la civilisation à créer ou qui a été créée. Le héros des mythes est toujours un héros civilisateur, un conquérant qui fonde sa royauté sur sa victoire contre le dragon, l’Hydre de Lerne, le démon du lieu – Humbaba de l’épopée de Gilgamesh, Râvana du Ramayana -. La Bête, le démon, pour les Chrétiens, ce sont les représentations de ce qui fait s’écarter du chemin de Dieu : tentations, luxure, plaisirs individuels sans retenue. Si les hommes s’y abandonnent en masse, ils menacent la civilisation qui a besoin de règles pour perdurer. L’Homme, qui s’est pensé comme un être sorti de la condition animale pour s’élever plus haut, craint de retrouver un ancien état qu’il sait avoir connu : celui, naturel, de la créature plutôt que du créateur.

– Le récit traditionnel d’un individu mortel et sexué en société, c’est le conte. Le conte ne fait pas du lien identitaire mais permet à chacun de prendre sa place au sein de la société. Et au coeur de celle-ci, il peut être garçon, fille, se sentir stupide, être le dernier de la fratrie, toutes choses qui peuvent le faire se sentir misérable. Pour chacune de ces personnes, explique Bruno Bettelheim, le conte encourage à prendre sa vie en main et à ne pas craindre l’issue malheureuse. C’est pourquoi chaque conte se termine bien. Il est le récit de la sagesse populaire des anciennes générations, des aînés qui guident les plus jeunes dans les différentes étapes de leur vie.

Dans ces récits-là, la bête, c’est bien souvent la sexualité, la vie sexuelle redoutée des toute jeunes filles qu’on a éduquées dans la peur du  » démon de la chair » auquel elles devaient ensuite se soumettre par devoir conjugal.

Or, comment passer de la peur et du dégoût au plaisir ?

Les contes savent raconter ces histoires là où les mères n’y arrivaient pas. Et ces histoires de princes qu’un mauvais sort a transformés en bêtes que l’acceptation de la jeune fille permet d’anéantir ne sont pas autre chose que les récits d’une initiation qui va de la peur et du dégoût de l’acte sexuel appréhendé comme une violence et une barbarie qui se transforme progressivement en un des ciments du mariage, également apprécié par l’un et l’autre des époux. Ce schéma permet à la fille d’être rassurée en voyant que toutes les autres ont éprouvé la même crainte qu’elle et que ce problème finit par se résoudre.

Et si nous avons oublié cet aspect de la bête dans les contes, le langage populaire perpétue cette tradition de parler d’un animal pour ne pas parler de sexe dans une expression telle que  » voir le loup », souvent réservée à une jeune fille déniaisée…

Le lien entre la bête des mythes et celle des contes ?

Dans tous les cas, les bêtes représentent les forces pulsionnelles et inquiétantes dont la puissance risque de nous détruire, qu’on soit individu ou société, et que l’enfant perçoit inconsciemment sans les identifier – et que nous percevons aussi – dans les cauchemars.

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Aphrodite la généreuse

Aphrodite est une déesse ambivalente au caractère réputé effroyable : https://echodecythere.com/2014/05/28/aphrodite-la-terrible/, et ce d’abord parce qu’elle nous impose l’amour. « Aphrodite est cruelle en nous forçant d’aimer.« , dit Sappho.

Elle est déesse de l’Amour et de la Beauté, mais lorsqu’elle se venge, on ne dirait jamais que la beauté, l’amour, la douceur sont ses caractéristiques. Un dieu, une déesse, pour une société pré-scientifique, c’est une cause, la cause invisible des actions des Hommes, celle qui les conduit au génie stratégique, aux arts, à la guerre, l’amour, la folie, la mort. Mais ce sont aussi des identités, des amitiés, des inimitiés, des amours, des actions parfois incompréhensibles et ambiguës. Justement, de façon très étonnante, Aphrodite sait être généreuse.

Sa générosité, c’est d’abord celle de sa nature. La déesse de Cythère s’éprend facilement, et des déesses, elle est la seule qui se soit autant offerte aux dieux ou aux mortels. Et si la mythologie nous raconte comment Zeus l’a fait s’éprendre d’Achise dans un sort auquel elle n’a pu échapper, ses autres amants ne semblent pas lui avoir été imposés par la volonté d’un dieu.

En revanche, les mythes nous racontent qu’Héphaïstos avait créé un filet pour emprisonner Aphrodite et Arès dans le lit accueillant leurs ébats pour exposer les deux adultères aux dieux de l’Olympe. Contre ce qu’il désirait, on se moqua de lui et les dieux envièrent Arès, disant que si le prix à payer pour être l’amant d’Aphrodite était d’être emprisonné dans le filet, ils voulaient bien risquer cette humiliation. Qui dit cela ? Trois dieux : Hermès, Poséidon et Dionysos. En récompense de leurs propos galants et leur admiration, Aphrodite conçut Hermaphrodite avec Hermès, Rhodos avec Poséidon et Priape avec Dionysos. C’est dire si elle sait accepter un compliment !

D’autres dons, d’autres actes généreux furent offerts aux mortels par la déesse. Elle sauva Boutès, marin faisant partie de l’équipage de Jason parti à la conquête de la Toison d’Or. Attiré par le chant des Sirènes, il plonge et manque se noyer. Aphrodite le ramène en Sicile dont il devient le roi et lui donne deux enfants.

Mais l’histoire la plus connue parce que la plus réadaptée dans d’autres arts est celle de Pygmalion, sculpteur célibataire endurci tombé amoureux de la statue qu’il réalisait. A cette statue, la déesse va donner vie comme une mère ferait un cadeau d’exception à un enfant prodigue revenu repentant dans le giron de la loi maternelle. Pygmalion acceptant enfin l’amour et en subissant toutes les souffrances, Aphrodite lui permet de le goûter jusqu’au bout avec la belle Galatée, femme de marbre qu’il avait créée devenue femme de chair qu’elle a animée.

Cette figure maternelle, qu’on lui concède rarement à cause de sa fonction sexuelle, est pourtant celle qu’elle adopte le plus volontiers avec les mortels, n’hésitant pas à intervenir pour protéger ses fils lors de la Guerre de Troie, mais aussi sous la forme inattendue d’une vieille femme, laissant penser comme Socrate, qu’il existait deux Aphrodites, l’une ancienne et spirituelle inspirant l’amour éternel, et l’autre plus jeune et superficielle, inspirant l’amour physique.

Ainsi, pour honorer la parole qu’elle a donnée à Pâris de lui permettre de posséder Hélène, la plus belle femme du monde, c’est sous cette forme qu’elle apparaît dans le palais de Priam pour ranimer le désir vacillant de la belle pour celui qui l’a séduite. Car depuis que Grecs et Troyens se font la guerre, Hélène a revu son premier époux, est prise de remords et commence à regretter son ancienne vie d’autant plus facilement qu’Héra et Athéna, du côté des Grecs, tentent d’infléchir son coeur en faveur de son ancien mari Ménélas. Mais Aphrodite veille. Troie sera en flammes plus facilement que la déesse ne manquera à sa parole.

C’est encore sous cette forme qu’elle fait son don le plus surprenant et le plus désintéressé des mythes qui la concernent. Passant par Lesbos, la célèbre île où vécut Sappho, elle emprunte la barque d’un vieux passeur pauvre mais généreux. Croyant que l’aspect misérable de la déesse était dû à sa vieillesse et à sa pauvreté, il décide de ne pas la faire payer. Aphrodite, reconnaissante, lui offre un baume magique lui rendant jeunesse et beauté. La légende raconte que c’est par amour pour lui, Phaon, que Sappho, pourtant peu attirée par les unions hétérosexuelles, s’est jetée d’une falaise par dépit amoureux. Il se dit que la déesse l’aima aussi.

Nos sociétés n’ont plus de déesse de l’Amour et de la Beauté à laquelle ils croient pour comprendre par une culture et des symboles cette partie fondamentale de leur existence qui se verra, au pire exposée vulgairement, au mieux gardée secrète en le coeur de chacun, ou confiée à l’oreille d’un membre du corps médical.

C’est pourquoi, lecteur, lectrice, toi qui as si souvent connu Aphrodite sous son aspect terrible et qui en as gardé le souvenir douloureux, songe pour une minute à Aphrodite la généreuse en te rappelant et honorant tout ce qu’elle t’a donné.

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Le concours de beauté des déesses

A l’origine de la guerre de Troie, on trouve le Jugement de Pâris lors du concours de beauté entre Athéna, Héra et Aphrodite, destiné à déterminer laquelle des trois mérite la Pomme d’Or lancée au mariage de Thétis et Pelée par Eris, la Discorde. Sur cette pomme était gravée cette embarrassante formule :  » A la plus belle ».On pourrait remarquer d’abord ce fait qu’à l’origine des grands maux mythologiques, il y a souvent une pomme. Or, ce n’est pas ce qui frappe le plus.

Ce qui est frappant là-dedans, c’est que lorsqu’il s’agit de la Beauté, les lois divines ne s’appliquent plus. En effet, puisqu’il est admis qu’Aphrodite est la déesse de la Beauté, dans l’Olympe comme sur Terre, comment se fait-il qu’Athéna et Héra puissent oublier cet état de fait et prétendent mériter cette Pomme d’or ? Et comment se fait-il que Zeus n’y mette pas le holà mais nomme plutôt le berger Pâris arbitre de cette discorde ?

Peut-être d’abord parce que s’il n’y a qu’une seule déesse de la Beauté chez les Olympiens, seules les belles déesses peuvent être des Olympiennes là où il n’est pas nécessaire d’être un beau dieu pour être un Olympien. La dictature est la même chez les Hommes : il n’est pas nécessaire d’être bel homme pour être influent et avoir des conquêtes, mais il est indispensable d’être une belle femme pour, au minimum, ne pas être moquée et méprisée. La femme est d’abord jugée sur des critères esthétiques, après quoi peut-être aura-t-elle la chance d’être entendue. La Beauté est donc l’élément minimum et primordial indispensable au pouvoir lorsqu’on est de sexe féminin.

La conclusion de ce mythe est tout aussi étonnante. A aucun moment en effet, Pâris n’a dû être juge de la beauté de l’une ou de l’autre des déesses puisque chacune, corruptrice, a proposé un don en échange du prix : le pouvoir pour Héra, la victoire à la guerre pour Athéna et la plus belle femme du monde pour Aphrodite. Les déesses ne sont absolument pas soucieuses d’être jugées sur de réels critères de beauté. La corruption décomplexée dont elles sont capables est d’ailleurs l’indice de leur pouvoir, qui seul les intéresse. Entre elles, c’est moins un concours de beauté qu’un concours d’influence. D’ailleurs, dans la religion athénienne et dans les oeuvres grecques anciennes, les auteurs affirment que les Hommes sont indispensables aux dieux par les cultes qui leur rendent et dont ils ont besoin. Le lien qu’ils ont avec les Hommes est donc un lien de dépendance. Dans l’Iliade, on voit d’ailleurs que les dieux ne sont pas occupés à autre chose qu’au conflit qui oppose les Achéens aux Troyens.

En définitive, Pâris choisit Aphrodite et ce choix plonge le monde dans la guerre. Mais à y regarder de plus près, il ne choisit pas Aphrodite, il choisit la récompense promise par Aphrodite, à savoir la belle Hélène, et c’est par l’obtention de cette récompense qu’il décide de la Beauté de celle qui l’avait déjà par loi divine. Paradoxal, non ?

Le fait est que dès qu’on parle de Beauté, les choses deviennent toujours un peu compliquées puisque c’est un absolu aussi individuel que mouvant, ce qui est aussi un paradoxe. Ainsi, une personne qu’on a pu trouver laide peut devenir belle à nos yeux quand se découvrent ses qualités morales, sa beauté de coeur. Le mythe de la Belle et la Bête rend d’ailleurs compte de ce phénomène.

La Beauté ne parvient donc pas à se figer dans une vérité immuable et aliénante. Elle est ailleurs, toujours à construire, toujours à découvrir.

A partir de ce mythe du concours des déesses, quelle image de la Beauté se profile ? En analysant, on s’aperçoit que si Pâris ne choisit ni la puissance ni la gloire, c’est que ces deux biens ne l’attiraient pas, mais ils auraient très bien pu. La déesse élue aurait donc été une autre. Pâris n’avait pas besoin des déesses pour révéler ses qualités et les désirs de son âme qui précédaient leur demande d’arbitrage, et Aphrodite était juste la seule à posséder ce qu’il désirait déjà.

Le mythe pourrait donc vouloir dire qu’on peut aussi bien être belle que ne l’être pas, si on possède ce que le coeur d’un homme désire, on sera l’Elue. La Beauté, c’est l’ensemble des qualités, des dons qui répondent aux désirs profonds de notre coeur, même s’ils doivent, comme c’est le cas pour Pâris, avoir pour objectif la Beauté elle-même, absolu qui se dérobe pourtant sans cesse et qui ne se laisse jamais mettre en cage.

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Fille de personne

D’après Hésiode, Aphrodite est née de l’écume fécondée par l’émasculation d’Ouranos, ce qui fait d’elle une exception, une fille de personne. Quelquefois, il est fait mention de Zeus comme père d’Aphrodite, mais plutôt comme d’un père adoptif que comme réel géniteur.

Il faut reconnaître que dans une société telle que la grecque ancienne, Zeus serait un drôle de père de laisser sa fille avoir des moeurs aussi légères. Mais justement, dans l’ordre des choses, une déesse comme Aphrodite est aussi indispensable que subversive. Or, la religion athénienne est celle d’un patriarcat bien ordonné, avec Zeus trônant, et les autres déesses ont une place bien définie par rapport à cette autorité.

D’après des poètes comme Robert Graves, des ethnologues comme James Frazer et autres, il n’en fut pas toujours ainsi. En effet, d’après eux, le monde ancien fut féminin, tant dans ses représentations religieuses et son clergé que dans la société, qui était matriarcale avant que d’autres valeurs s’imposent. Ces autres valeurs séparent les hommes des femmes, donnent tous les droits à l’homme qui étudie, réfléchit, se cultive, vote, fait la guerre, et aucun droit à la femme qu’on cache dans le gynécée pour mieux contrôler ses moeurs sexuelles. Car si celles-ci étaient dévoyées, l’ordre social pourrait être détruit en faisant hériter le fils d’une femme et d’un l’étranger de la fortune de son mari. C’est cette crainte qui est à la base de l’oppression des filles et femmes de bonne famille, à l’époque où les tests ADN n’existaient pas. Quant aux autres femmes que le malheur accablait, elles n’avaient d’autre choix que de se vendre.

Athéna, Artémis, Perséphone sont les filles d’un père autoritaire et puissant, garant de l’ordre patriarcal comme cela se passait dans la société. Aphrodite, fille de personne, est livrée à elle-même comme le sont les courtisanes dont elle est la patronne, femmes indispensables à l’ordre social dans un monde où le risque de mourir en couches étant considérable, les épouses n’étaient pas fâchées de se voir délivrées de la dangereuse besogne, comme l’explique l’Histoire des Femmes, sous la direction de Georges Duby.

Dans son Dialogue des courtisanes, le pseudo Lucien de Samosate met en scène des filles libres parlant entre elles de leurs amours, leurs espoirs, les trahisons et même leurs relations sexuelles. De leur famille, il n’est question qu’une fois, lors d’un échange entre une mère et sa fille qui commence le métier. Sa mère justifie sa motivation : devenue veuve, elle et sa fille sont désormais pauvres et sans protection. En perdant son père, l’orpheline devient fille de personne et donc apte à devenir fille d’Aphrodite.

Mais Cythérée est aussi la déesse des jeunes épousées, celles qui découvrent l’Amour et la sexualité quand Artémis est la déesse des femmes en couches et Héra la déesse des matrones, des femmes mariées et installées dont le caractère est bien représenté par la déesse irascible et aigrie qui doit endurer la douleur émotionnelle de l’adultère en échange du soulagement physique qu’elle y gagne. Les différents stades de la vie des femmes étaient représentés par différentes patronnes qui en étaient les archétypes.

Pour les jeunes épousées qui étaient filles de quelqu’un, pourquoi Aphrodite était-elle leur déesse ?

Qui a déjà vu des amoureux ou qui se rappelle l’avoir été a pu constater à quel point la personne aimée était tout pour l’autre. Dans cet état, tout est vu au travers du filtre de ce nouveau bonheur. La famille, devenue transparente, est complètement délaissée tant le coeur de l’amant est plein de ce nouvel amour. Les amoureux sont alors fils et fille de personne tout le temps que dure la passion.

De même, cet état ne peut exister que si on a la force d’être autre chose que l’enfant de quelqu’un pour créer son état d’homme, d’époux ou de femme, d’épouse. Car la famille, construction éphémère qui rêve d’autant plus d’être éternelle qu’elle est impermanente et a eu du mal à trouver son équilibre, a souvent des difficultés à accepter la « branche rapportée », l’étranger indispensable à sa survie mais qui vient lui rappeler que ses valeurs ne sont ni absolues ni éternelles et qu’il va falloir lutter pour les imposer.

Et dans les récits de nombreuses personnes qui n’ont jamais réussi à se mettre en couple, on comprend que c’est de n’avoir pu s’extraire de l’univers familial ou d’avoir cédé sous le poids des critiques faites sur l’être aimé par un parent, bien entendu bienveillant…

Aimer, c’est parfois avoir la force de briser les liens pour créer un nouvel ordre social. Et pour vivre ce que promet la Déesse, il faut avoir la force d’être comme elle, uniquement fils ou fille du ciel et de la mer.

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Aphrodite la terrible

Pour les anciens Grecs, l’Amour est vu de multiples façons, tout comme les forces du monde incarnées par les dieux sont multiples. Aphrodite, c’est aussi bien la source de la plus grande félicité que de la souffrance la plus cruelle, la déesse céleste que la déesse marine et terrestre, le symbole de l’Amour vulgaire autant que de l’Amour spirituel.

Dans un de ses rôles, Aphrodite est  » la terrible », comme la qualifie Artémis dans Hippolyte, la tragédie d’Euripide. Beaucoup de poésies en témoignent : Amour et désir sont sous le signe de la souffrance.

Nouvelle souffrance du désir

 » Pleurs ou fêtes, pourquoi me poussez-vous sans attendre que j’aie le pied hors d’un brasier, dans une autre fournaise de Cypris ? Jamais je n’en finis avec l’amour et sans cesse, de la part d’Aphrodite, le Désir, qui est sans discernement, m’apporte quelque nouvelle souffrance. »

Posipide. Anthologie de la poésie grecque antique. Les Belles Lettres. 2000.

Et ce rôle dévastateur est unanimement reconnu. dans le chant de Thyrsis, Daphnis, qui refuse l’Amour, s’adresse ainsi à la déesse :  » Redoutable Cypris, Cypris haïe, Cypris détestable aux mortels ! »

Le pouvoir de la déesse désole autant celui qui cède à son pouvoir que celui qui s’y refuse, et la poésie comme la mythologie et le théâtre antiques rendent compte du rôle dévastateur de l’Amour dans la vie des mortels, dont Pâris, Hélène, Phèdre et Narcisse sont parmi les plus grandes victimes. La déesse n’épargne jamais ceux qui refusent de l’honorer, ni ceux qui cèdent à son pouvoir et même ceux qui sont sous sa protection. Et pour se venger des uns, elle ne craint pas de sacrifier les autres.

Ainsi Hippolyte, qui chaste et pur, refuse l’amour et ne vénère qu’Artémis dont il est l’ami le plus aimé, mourra injustement accusé du viol de Phèdre, sa belle-mère tombée follement amoureuse de lui par le pouvoir d’Aphrodite et qui se suicidera pour échapper au déshonneur.  » Pour Phèdre, sa mort ne sera pas sans honneur : elle mourra pourtant, car je ne renoncerai point, par égard pour son malheur, à tirer de mon ennemi une justice capable de me satisfaire.« , explique la déesse au début de la pièce d’Euripide. De même, Pâris et Hélène – qui abandonnera mari et enfant pour se consacrer à sa nouvelle passion – protégés de la déesse, seront précipités et précipiteront les autres dans la Guerre de Troie à cause d’Aphrodite.

Ce pouvoir destructeur de la déesse, parfaitement connu des Anciens, se retrouve dans certains de ses qualificatifs :  » la tueuse d’hommes »,  » la sombre », » la Noire », » qui creuse les tombes. » Certains de ces mêmes qualificatifs, inexplicables à présent, sont utilisés pour évoquer la terrible déesse hindoue Kâli, la grande destructrice.

Que reste-t-il de tout cela aujourd’hui ?

Dans les faits, tout est resté. Les lois d’Aphrodite sont immuables. Ce qui a changé, c’est la conception de l’Amour lui-même. La pensée monothéiste moderne, d’autant plus manichéenne depuis  » l’invention du diable », comme dirait Jacques Le Goff, a mis l’Amour sous le signe du beau, du bien, du désirable, même si on admet que l’on puisse souffrir lorsque nous ne sommes pas aimés de la personne dont nous sommes épris.

En revanche, le caractère destructeur de l’Amour n’est plus accepté. Le conjoint qui abandonne femme et enfants – de même pour la conjointe – sont bien les seuls à se dire les victimes de l’Amour. L’abandonné, lui, est victime de trahison. Trahison aux promesses de fidélité, d’amour éternel mais aussi à toutes ces choses qui avaient conçu un univers : la confiance, une maison, des crédits, une image sociale, un sentiment de réussite, une certaine confiance en soi. Construire ici pour ensuite aimer ailleurs même sans quitter sa famille, c’est faire oeuvre de destruction dans son propre univers. L’Homme ayant désormais été responsabilisé, c’est l’oeuvre de la trahison et non plus l’oeuvre de la déesse.

Et lorsqu’on va sur les sites ou qu’on lit les journaux qui révèlent l’adultère des célébrités, quand on parle longuement de la pauvre épouse abandonnée avec ses enfants, va-ton se repaître du malheur de l’autre pour relativiser le sien, critiquer enfin quelqu’un sans que cela soit mal vu ou bien faire oeuvre de purgation en reconnaissant humblement le pouvoir des dieux, de la destinée et notre égalité à tous dans la triste condition humaine ?

Autres temps, autres moeurs…

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L’union des contraires

Dans la mythologie occidentale, la belle Aphrodite, comme de juste, a eu plusieurs amants, mortels et immortels. De ces unions sont nés des enfants dont certains, célèbres, ont fondé des civilisations lorsqu’ils étaient mortels, gagné leur place parmi les dieux quand ils étaient immortels. On remarque néanmoins que toutes ces unions ont eu une fin. Le seul avec qui Aphrodite semble avoir entretenu une liaison constante est Arès, dieu violent de la Guerre.

L’Amour contre la Guerre, la Beauté contre la destruction, on ne peut pas être plus opposé.

La mythologie nous fascine toujours. Ces histoires qui ont fondé l’identité européenne et qu’on reçoit aujourd’hui comme un ensemble de belles histoires, dérangent pourtant par leur cohérence interne qui empêche de les réduire totalement à cela. Chaque mythe de chaque civilisation est resté parce que les Hommes, s’y reconnaissant, ont jugé utile de continuer à les diffuser. Dans la nature comme dans la culture, le vivant ne conserve que ce dont il a besoin, ce qui explique que certains ouvrages soient toujours diffusés tandis que d’autres moisissent, fermés à jamais, dans les bibliothèques qui se doivent de les conserver.

Le couple Arès et Aphrodite nous en rappelle d’autres que nous connaissons, qui nous sont proches ou qu’on a pu croiser dans la rue, dans le train. Ca peut être aussi notre propre histoire. C’est une belle fille à l’air doux, gentil, qui semble aimer follement un butor, un garçon grossier et rustre qu’on s’imagine aisément caractériel ou pire. Et on ne comprend pas.

Notre façon d’être attiré par l’autre est toujours complexe et dépend de circonstances psychologiques que nous subissons sans les voir, tandis que ceux qui nous aiment et s’inquiètent pour nous voient clairement. Ce n’est en effet que bien des années après les événements que nous pouvons commencer à analyser les raisons de notre union, surtout si elle est achevée.

Dans l’union des contraires, plusieurs choses peuvent se jouer : l’attirance pour l’autre, en ce qu’il est si différent de nous. Dans le couple hétérosexuel, cette base physiologique des contraires est déjà à l’oeuvre, mais nous ne nous réduisons pas à notre physiologie.

Psychologiquement, dans un monde qu’on pourrait concevoir comme bipolaire, une chose et son contraire forment une unité, une complétude. Un couple où l’un a des capacités que l’autre n’a pas et vice-versa constitue à cet égard un être humain complet, réalisé, comme celui des âmes-soeurs du Banquet de Platon, peut-être.

Arès apporte à Aphrodite la dureté virile qu’elle ne peut avoir et Aphrodite apporte à Arès la douceur féminine dont il manque cruellement. Est-ce un hasard si de leur couple est née une fille justement nommée Harmonie ?

Mais peut-être ces contraires ne sont-ils qu’apparents. Car à bien y regarder, ce qui réunit Arès et Aphrodite est peut-être bien quelque chose de plus fondamental, de plus profond, c’est-à-dire leurs ressemblances.

Arès est un dieu solitaire avec qui personne ne s’entend. Querelleur, violent, Aphrodite est la seule déesse qui lui soit proche. Aphrodite, de son côté, fille de personne, n’a dans l’Olympe ni amie ni allié. A l’inverse des dieux sociaux tels que Zeus qui régit tout et autour de qui on se doit de tourner, Héra, la patronne, Athéna, forte et populaire, Aphrodite n’a de réelle relation avec les autres dieux que quand elles sont sexuelles.

D’une manière générale, on sent bien qu’Arès et Aphrodite font peur. Ils sont un mal nécessaire à l’ordre des choses selon les conceptions anciennes, mais on redoute la menace de l’un et de l’autre, la Guerre parce qu’elle détruit, provoque morts et autres calamités, l’Amour parce qu’il rend les dieux et les Hommes esclaves d’un autre être, perdant toute liberté. Ce qui est une façon tragique de voir l’Amour, même si cela est vrai. Beaucoup de poèmes grecs sur l’Amour expriment le désespoir de n’être qu’une loque servile consumée par le désir.

Chaque fois que nous voyons un couple apparemment fondé sur l’union des contraires, regardons plus profondément : nous y verrons très probablement une union des semblables.

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Le mystère de la ceinture

Dans la mythologie, la ceinture est l’accessoire grâce auquel Aphrodite se rend irrésistible, un charme d’Amour divin auquel nul n’échappe. Mais si Zeus ne parvint pas à y échapper lors de la Guerre de Troie, quand Héra l’utilisa pour intervenir dans le conflit à l’insu de son mari, il réussissait malgré tout à résister à son pouvoir avec sa fille adoptive. Mais c’était au prix d’un très grand effort. Pour se venger de le faire vivre dans cette tension permanente, Zeus condamna Aphrodite à s’éprendre d’un mortel, Anchise.

Cette ceinture permit aussi à Aphrodite de manipuler le bel Adonis qu’elle aimait mais qu’elle devait partager avec Perséphone, la première parce qu’elle l’avait découvert, la seconde parce qu’elle l’avait caché et protégé. Dans la rivalité qui opposait les deux déesses, le tribunal des dieux avait tranché le conflit ainsi : le temps du bel Adonis devait être partagé en 3. Dans le premier, il vivrait avec Perséphone, dans le second, avec Aphrodite, le dernier, il le passerait seul. C’est le moins qu’il lui fallait pour se reposer un peu après tant de sollicitations amoureuses…

Mais la ceinture perturba ces règles : le temps qu’il devait passer seul, il le passa avec Aphrodite, et ce ne fut qu’à contrecoeur qu’il consacra le temps imparti à Perséphone, quand il le lui consacra.

Cette tricherie illustre parfaitement le pouvoir de la ceinture de la déesse de l’Amour et de la Beauté.

Comment la ceinture peut-elle être conçue comme un accessoire divin qui rend irrésistible ?

Voyons le vêtement grec antique, le péplos, comme on a pu le rencontrer sur les statues, les bas-reliefs et les poteries. Une longue masse de tissu qui drape le corps d’une seule pièce comme le fait toujours le sari, mais à partir des épaules et non de la taille. Enveloppant le corps, il drape, cachant la nudité et protégeant tout ce qui doit l’être. Mais cette pièce de tissu adopte son propre tombé, et des épaules jusqu’aux chevilles, la pièce de tissu n’a pas vraiment d’autre alternative que de former un large rectangle aux plis irréguliers dont ne doit saillir à peu près que la poitrine.

Les découvertes récentes visant à comprendre les mystères de la séduction révèlent que ce n’est pas la taille ou le poids qui importent dans l’estimation de la beauté d’un corps et son attraction, mais le rapport entre les seins, la taille et les hanches. Une taille fine et des hanches larges sont universellement reconnus comme des critères de beauté d’un corps jusqu’à un niveau si profond qu’il est inscrit au coeur de l’espèce toute entière. Car de toutes les femmes, celles qui possèdent ce corps sont celles qui seront les plus aptes à mettre au monde des enfants en bonne santé.

Ce critère-là, loin d’être basé sur l’esthétique propre à une civilisation, est répandu à l’échelle planétaire et conditionne même ceux qui ne veulent pas d’enfants ! Comment s’étonner de l’universalité d’une attirance sans lui donner un caractère divin, lorsqu’on ne fait que la constater sans la comprendre ?

Et la ceinture ?

La ceinture, qui était un accessoire du péplos et qui existe toujours, est ce qui va révéler la perfection d’une silhouette irrésistible. En ceignant la taille, la ceinture va accentuer la courbe des hanches qui reste ordinairement dissimulée sous le drapé des vêtements. La même femme, d’abord simplement drapée de ce rectangle ou de n’importe quel autre vêtement large, puis la taille sanglée de sa ceinture, passera facilement du statut d’ordinaire au statut de d’irrésistible, de divine, en révélant à tous ce dont l’homme a besoin pour s’enflammer, ce que l’espèce choisit en priorité pour se reproduire et se perpétuer.

Cette silhouette à la taille affinée et aux hanches révélées, est celle qui a le plus été choisie dans l’histoire de la mode, les corsets formant à leur manière une sorte de ceinture en comprimant l’abdomen et donnant alors plus d’amplitude aux hanches et aux seins.

Cette silhouette est aussi celle des pin up des années 40 à 50, Marylin en tête, restées inoubliables, toujours enviées et désirées.

Etrangement indémodables…

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Comment une femme devient-elle une déesse ?

Cette question peut se prendre dans les 2 sens. Dans son sens premier d’une part. A partir de l’existence des femmes et de ce qui leur manquait pour qu’elles soient parfaites, on a pu projeter le concept de déesse. Une déesse est une femme sublimée, éternisée, pleine éternellement de toutes ces qualités qui ne peuvent être chez elle que fugaces. Une déesse est l’idée d’une femme dotée de tous ses pouvoirs et fossilisée intellectuellement par ceux qui en conçoivent la représentation. Après avoir assis son pouvoir sur L’Olympe, le règne de Zeus est censé être celui d’une paix éternelle. Les Hommes peuvent alors avoir projeté dans leurs dieux ce que l’esprit pouvait intellectualiser et désirer mais que la vie humaine et mortelle ne permet jamais d’atteindre.

On doit vivre la mort mais on peut concevoir l’inverse absolu. On peut vivre la vieillesse mais on a toujours la possibilité d’imaginer l’opposé.

Pareillement, les dieux sont les représentants de valeurs absolues. Ainsi, au-delà de ses incohérences dues à la transmission orale des mythes, variés selon les régions et les versions, un dieu sera toujours plus logique qu’un mortel dont l’esprit est soumis aux dieux.

En effet, dans l’Antiquité, les actions des Hommes étaient considérées comme conditionnées par les dieux. C’est Athéna qui rend fou Ajax, c’est Arès qui pousse à la fureur guerrière, c’est Héra qui est responsable des comportements des femmes mariées, etc. Si les dieux sont l’inconscient des Hommes, qui peut être l’inconscient des dieux ?

Dans son sens second, la femme peut être qualifiée de déesse, et cette fois, ce sont les caractéristiques de l’être divin qui vont permettre d’établir la comparaison, d’opérer le rapprochement entre l’une et l’autre.

Que faut-il à la femme pour être une déesse ?

La beauté ? La jeunesse ? La minceur ? Un Je-ne-sais-quoi ?

En premier lieu, il faut quelqu’un pour l’évaluer. Il n’est pas de dieu sans Hommes comme il ne fut pas, jadis, d’Hommes sans dieu.

La femme-déesse est donc subjectivement vue comme une déesse : pour elle, pas d’absolu en dehors des yeux de celui qui voit ce qu’elle a de divin. Elle est alors son absolu à lui.

Que faut-il pour que ce soit son absolu ? Platon dirait qu’elle est la moitié qui lui permettrait de former leur totalité, celle grâce à qui il serait enfin complet, son âme soeur. Plus prosaïquement pourtant, elle est l’absolu d’un instant, ce dont il a infiniment besoin à cet instant précis et qu’inconsciemment, en la voyant, il a reconnu. Elle est celle qui fera le destin vers lequel il veut ou doit aller, quelles qu’en soient les conséquences.

Mais pour qu’une femme reste une déesse, il faut qu’elle ne se commette pas dans les affaires de femme ordinaire et qu’elle corresponde absolument à l’idéal qu’elle semble incarner. Pas d’haleine fétide le matin, pas de ces jurons qui virilisent une voix et un être, pas de poil qui dépasse si celui qui la vénère ne l’admet pas dans sa conception du divin féminin.

Pas de colère non plus qui se solderait par de l’impuissance. Si une déesse est en colère, elle se venge. Si elle est impuissante, ce n’est pas une déesse. Mais elle peut conserver un calme olympien et s’en sortir honorablement. Autant dire que c’est dur !

On est d’autant plus une déesse qu’on n’est pas accessible, il n’y a qu’à voir toutes les femmes idéalisées, divinisées dans les oeuvres à l’époque du romantisme ! La déesse est le modèle sublime capté et figé dans une apparition, une photo, une video, le souvenir d’une rencontre, ces instants qui rendent une femme immortelle et parfaite dans la mémoire. Un absolu fossilisé. La déesse, c’est aussi la diva, la grâce féminine dans une voix magnifique qu’on peut aussi se repasser en boucle. La déesse n’existe qu’autant que le travail pour parvenir à sa perfection d’un instant est ignoré.

Alors, la femme ordinaire peut-elle devenir une déesse ? Subjectivement, oui, pour un instant seulement, sauf si elle constitue une exception inoubliable, si, d’une manière ou d’une autre, aucune autre femme, dans l’expérience subjective de celui ou ceux qui l’admirent, ne la dépasse.

Et la vieillesse ? La mortalité ? Tous les autres défauts ?

Oui, ils fragilisent, oui, ils éloignent la femme de la divinité, mais ils ne suffisent pas, comme le montre Marylin Monroe, par exemple. La femme-déesse n’a même pas besoin d’être belle pour être une déesse, elle a juste besoin d’être une exception. La cantatrice peut être grasse et âgée, mais si sur scène elle parvient à être la Traviata, alors elle est une déesse et des pluies de roses et d’admiration s’abattent sur elle.

On est une déesse si on est une rareté, un morceau d’absolu, ce qui est l’essence du divin, mais ça ne se choisit ni ne se contrôle. Sauf dans un seul cas. Une rareté qu’on connaît trop devient une banalité. Pour que l’exception reste divine, il faut qu’elle puisse s’évader. La déesse est celle qui, à un moment ou à un autre, est prête à tout quitter pour se préserver, rejoindre un lieu, un sanctuaire comme Paphos, Chypre ou Cythère, des lieux sacrés intérieurs ou extérieurs, inviolés et purs qui sont son véritable monde.

La déesse n’est pas de ce monde, ce n’est que pour un temps que parfois, elle s’y manifeste. De même, la femme peut acquérir de son essence divine si, après avoir habilement soigné ses apparitions, elle sait disparaître au bon moment…

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Eros contre Aphrodite ?

La Grèce ancienne avait déjà son dieu du désir. Dans la Théogonie d’Hésiode, Eros est un dieu primordial dans le sens d’archaïque, un de ceux qui viennent en premier. Après Chaos et à l’opposé de lui, il est un ordonnateur. Le désir régule, met de l’ordre. Il va concerner l’ensemble des êtres, l’ensemble du vivant. Le désir est un principe premier qui permet au vivant de se stabiliser et au monde d’être monde. le principe même de la vie. C’est un dieu fondamental.

Plus tard est venue Aphrodite, déesse de l’Amour et de la Beauté. Comme Eros, elle inspire le désir et pourtant, quel besoin a-t-on eu d’une divinité de plus pour un principe déjà incarné par Eros ? Le fait est qu’Aphrodite n’est pas une déesse primordiale. Elle concerne le monde grec civilisé où règne la religion des Olympiens. Elle est plus récente et inclut cette notion strictement de civilisation : la Beauté.

En effet, la beauté se définit par rapport à une norme qui s’oppose à celle de la laideur. Et pour l’établir, il faut qu’un certain sens du goût se soit développé selon des normes établies au fil de longues générations d’individus vivant en société. Ainsi, il y a des pays où les femmes les plus grosses sont considérées comme les plus belles et où on les fait grossir pour qu’elles prennent de la valeur, et des pays où on les veut minces et où les techniques pour les faire maigrir se multiplient, chacun selon les normes de société qu’il a établies.

Par le biais de la Beauté qu’elle représente, Aphrodite recouvre ainsi l’Amour humain, celui qui a inclus des règles de civilisation comme valant plus que celles qui régissent le vivant. On le voit très clairement dans l’accessoire qui permet à la déesse d’inspirer ce désir, sa ceinture, ou, comme le dit l’Iliade, le ruban doré qu’elle porte sur son sein et qui contient tous les désir possibles, tous les charmes et propos amoureux, en bref, toutes les perspectives d’amour.Comment ne pas voir dans tout cela la présence de la civilisation, de l’humain trop humain et de l’expression de la pensée ?

Le désir ne passe plus par le corps mais par le mental. Dans cette utilisation du ruban ou de la ceinture, on peut déjà noter que c’est un accessoire qui ne peut être inventé que par des hommes dotés d’une culture qui a le pouvoir d’inspirer l’amour. C’est un objet culturel, un accessoire de mode, en somme, qui contient la trame de tous les désirs. Les désirs eux-mêmes sont inscrits, définis par la ceinture ou le ruban. Or, la sexualité humaine répond aussi à des codes de société : ce qu’elle admet, ce qu’elle refuse, ce qui est tabou, ce qui est transgression, ce qu’elle valorise, etc. Tout cela est contenu dans une ceinture ou un ruban sans qu’on nous en explique le contenu. Nul n’est besoin, d’ailleurs, ceux qui écoutent l’Iliade à l’époque où elle était encore chantée, savent très bien ce que le désir recouvre.

Aujourd’hui que les codes ont changé, nous pouvons mettre dans cette ceinture ou ce ruban tout ce que nous-mêmes savons et acceptons du désir humain mais ce sera certainement différent de ce qui était admis il y a plus de deux millénaires. Enfin, dernier point, le ruban est près de son sein. Le sein n’est pas forcément ce qu’on croit qu’il désigne. De fait, on en parle aussi pour l’homme car le sein désigne d’une manière plus générale, l’endroit de la poitrine. La poitrine est ce qui renferme le coeur, le coeur était, pour les Grecs anciens, le siège des émotions :  » Calme-toi mon coeur ! », demande Ulysse en proie à des émotions trop fortes. Aimer, désirer, passent donc désormais par la tête et le coeur.

Plus tard dans la culture grecque – bien que les variantes du mythe permettent encore d’autres possibilités -, et plus encore dans la civilisation romaine, Eros devient le fils d’Aphrodite. De ses flèches qu’il décoche, il fait s’éprendre soudain quelqu’un de quelqu’un d’autre, à la demande de sa mère qui a toujours une bonne raison. Pourquoi ?

Peut-être pour mettre plus d’ordre et de raison qu’il n’y en avait dans les mythes grecs. En effet, pour punir Aphrodite, Zeus la fit s’éprendre d’un mortel. Cela ne peut donc être son privilège. Et la ceinture ? Elle la prête à Héra qui la lui demande lors de la guerre de Troie, mais à part elle, qui se permettra de la lui demander pour l’utiliser à son avantage ? De ce fait, Aphrodite en reste seule l’utilisatrice, et dans ce cas qui peut charmer quelqu’un en dehors d’elle ? Le mystère de l’Amour continue ainsi de rester entier, les explications restant contradictoires si ce n’est incohérentes.

Avec Eros-Cupidon qui lance ses flèches, on a une métaphore acceptable de la façon dont le fait de tomber amoureux nous atteint soudainement, avec violence et de façon assez durable, comme si on avait été touché par une pointe empoisonnée. Aphrodite qui décide de qui sera touché exprime le fait qu’il y a forcément une raison à cet état mais qu’elle n’est pas accessible, que c’est une force supérieure, un dieu qui en décide. C’est l’allégorie qui illustre la maxime :  » Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît point. ». La raison inconnue est celle décidée par la déesse.

Dans une société aussi policée et urbaine que l’athénienne et plus tard la civilisation romaine, le sauvage et primordial Eros ne peut plus être. Il devient un petit archer au service d’un chef tout-puissant dont on ne remet pas en question les ordres, un petit archer qui n’est plus l’ordonnateur du chaos mais le petit fauteur de trouble dans une société très organisée.

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Née des eaux

Aphrodite est dite « née des eaux », plus précisément de l’écume de la mer. C’est Chronos, qui jeta les testicules de son père Ouranos, pour libérer Gaïa de ses accouplements incessants. De ses testicules tombées dans l’océan et de l’écume naquit Aphrodite, déesse de l’Amour et de la Beauté.

Outre l’absence de parents directs, on peut également noter cette qualité d’être née des eaux.

Il y a beaucoup de choses à dire sur le fait de naître des eaux. L’une d’entre elles est que le corps humain est constitué en majeure partie d’eau, comme chez la plupart des êtres vivants, et l’homme lui-même passe les 9 premiers mois de sa vie dans l’eau. D’une manière générale, on pourrait dire aussi qu’il n’y a pas de vie sans eau et que les astrophysiciens, pour commencer à étudier une planète pouvant potentiellement accueillir la vie, s’interrogent d’abord sur la présence d’eau.

Dans l’histoire de la Terre elle-même, l’océan est le lieu où est apparue la vie. Est-ce une intuition que les anciens Grecs auraient eue ? Chaque mythologie a restitué en symboles, mythes et histoires, des intuitions, des compréhensions fines sur le monde avec des moyens limités. D’après Freud, ils sont allés jusqu’à la compréhension intuitive de l’inconscient, les dieux étant, pour lui, la projection extérieure de phénomènes intérieurs.

L’Amour, la Beauté, sont des émotions intérieures qui, si elles ne sont pas universelles dans les critères qui les définissent, le sont du point de vue de l’émotion elle-même, comme est universel notre sentiment du sacré, du beau, de l’Amour, en contemplant l’Océan. Qui d’autre alors qu’Aphrodite, aurait pu naître des eaux ?

Du point de vue des Grecs anciens, la mer est une étrangère fascinante et dangereuse, la frontière qu’il faut dépasser pour s’agrandir, s’enrichir, s’épanouir. C’est le domaine de Poséidon – un des trois Chronides qui se sont partagés la Terre – à qui elle échoit. Lui, c’est le versant terrible et dangereux de l’Océan, dont le caractère irascible a été décrit dans l’Odyssée. L’autre versant, prospère, fécond, attirant, échoit à la belle Aphrodite qui est née des eaux, de l’écume de la mer, non loin des côtes de Cythère, et qui chaque année se baigne dans les eaux de Paphos, son site consacré, pour retrouver la virginité que sa nature divine ne lui permet pas de garder.

Eau et amour sont essentiels à la vie, eau et amour sont essentiels à la beauté qui se fanerait sans l’un ou l’autre. Mais où étancher une soif d’amour ?

Abandonne-toi à Aphrodite, et quand tu perds le lien avec ta partie divine, rejoins la mer, ta mère archaïque, et laisse-la te révéler à toi-même ta virginité d’âme et de coeur…

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