amour

Représenter les amoureux : symboles et enjeux

Mièvres, les amoureux qu’on représente ?

A partir d’un certain âge et d’un certain niveau socio-culturel, c’est beaucoup l’image qu’on en a. C’est surtout vrai en France où un certain élitisme intellectuel – que nous reprochent souvent les anglo-saxons -nous pousse à considérer que l’intelligence va de pair avec une certaine vision critique ou acerbe de l’existence que nous ont apportée nos intellectuels les plus estimés – au contraire du sentimentalisme de culture plus féminine et donc plus volontiers déconsidéré.

Une tendance bien ancrée que la loi du marché en matière de littérature n’a pas totalement réussi à dépasser puisque la meilleure littérature sentimentale jouissive et décomplexée vient le plus souvent d’Angleterre, dont la culture a accepté avec fierté et en s’y reconnaissant, l’apport d’auteures de romans sentimentaux telles que les soeurs Brontë ou Jane Austen.

Mais dans les communautés où l’amour est perçu comme une menace parce que les « lois de Dieu » se doivent de diriger le coeur des êtres plutôt que leurs sentiments, représenter l’amour ou des amoureux – même sans évoquer la sexualité – pose de nombreux problèmes. Ils ne sont certes pas les seuls, mais dans les écoles confessionnelles de garçons de familles ultra-orthodoxes destinés à épouser quelqu’un de leur communauté dans un cadre très contrôlé, on censure préventivement toute évocation de fille ou de femme qui pourrait leur permettre « d’imaginer ». Là où seul doit exister le mariage que les familles plus que le futur couple ont contribué à former, l’idée que l’amour puisse pré-exister représente un tabou et une vraie menace : menace de voir la sexualité avoir lieu avant le mariage, menace de voir un membre d’une autre communauté faire sortir un individu de la sienne et lui faire prendre conscience des libertés que le droit lui donne hors de son clan.

Dans les pays où l’interdit religieux pèse sur toute la société, c’est l’ensemble de celle-ci qui est paralysée dans son droit à l’expression et la représentation du sentiment; avec toutes les frustrations et les violences que cela entraîne. Et là où la société est déchirée entre son attachement aux valeurs nationales et identitaires et sa volonté d’avancer, cette question peut tourner au conflit. Ainsi, en Inde, chaque Saint-Valentin est prise en otage par les ultras qui menacent la fête et tous ceux qui veulent la célébrer – le plus souvent très innocemment, pourtant. Ainsi, en 2015, ils ont menacé de marier les couples qui s’embrasseraient ce jour-là, embrasant logiquement l’espoir des homosexuels pour qui le mariage est interdit dans ce pays. En effet, s’embrasser en public en Inde est encore un tabou, et la Saint-Valentin est accusée par les ultras de corrompre les moeurs, de pousser à la sexualité avant le mariage et de menacer l’identité nationale.

Représenter l’amour et les amoureux est donc loin d’être mièvre et peut même constituer un enjeu aussi personnel que politique, en interrogeant ou militant pour le droit, la liberté et le désir de chacun au sein de sa vie individuelle, familiale et même de la société.

A titre psychologique et individuel également, la perception de l’amour et des amoureux peut être variable, comme chacun a pu le voir dans sa propre histoire. Très souvent, une déception amoureuse rend allergique aux représentations picturales, musicales et narratives d’histoires d’amour ou de figures d’amoureux quand un amour naissant ou puissant nous y rend au contraire plus réceptifs. Qu’il est facile de vibrer avec des amoureux de fiction quand on l’est soi-même et comme il est tout aussi facile de hurler contre l’aspect commercial de la Saint-Valentin et de la mièvrerie des amoureux quand on vient d’être trahi ! De la même manière, une insatisfaction nous porte facilement à regarder les amoureux, leurs représentations et les oeuvres qui en parlent avec une certaine envie, des regrets teintés de mélancolie devant le spectacle de ce que nous n’avons pas atteint.

Mais accepter ou non la représentation des amoureux est aussi l’effet du contexte historique, c’est pourquoi il est plus courant de voir célébrer l’amour et les amoureux après une guerre. Il ne faut donc pas s’étonner que le succès des Amoureux de Peynet dans les années 50 et 60 ait été mondial, au sortir de  la guerre, au point que les poupées qui faisaient jouer et rêver les petites filles françaises aient été celles de ces amoureux célèbres. Puis, l’art et l’expression plus heureux de l’époque ayant permis à la société d’équilibrer son besoin d’amour et de douceur après 6 ans de massacres et de terreur, et surtout d’oublier, les petites filles sont désormais séduites par de nouveaux désirs de consommation, beauté et richesse incarnés par la poupée Barbie.

Il y a pourtant des nations où la guerre et le massacre ont atteint de telles proportions que la représentation des amoureux en ce qu’ils incarnent ce qu’il y a de meilleur en nous -tendresse, douceur, respect de l’autre- devient si indispensable qu’il investit les lieux les plus effroyables de l’humanité. C’est certainement pour cela qu’au Mémorial de la Bombe atomique, à Hiroshima, trône une statue des célèbres amoureux environnés de colombes, que Peynet a offerte à la ville pour lui transmettre ses valeurs d’amour et de bonheur.

L’artiste de Valence continue d’ailleurs d’être adoré dans ce pays qui lui a consacré autant de musées que le sien.

Satue de Peynet

(Photos à la Une : poupées Peynet sur le site kraicheline.overblog.com; statue des amoureux de Peynet au Mémorial de la bombe atomique. Hiroshima sur le site de lagriotteanice.wordpress.com)

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La colline des deux amants : toponymie amoureuse

La grande Histoire, « avec sa grande hache », comme disait Perec, marque et construit les territoires, donnant des frontières, des noms, un cachet à des endroits où eurent lieu des batailles, où se dressaient des châteaux, des tours, prisons dont on conserve la mémoire directement ou indirectement. Mais il y a aussi le folklore, la petite histoire, celle imprécise, qui se nourrit d’anecdotes, de rumeurs, de superstitions, d’explications hasardeuses au moyen de légendes obscures. Elle aussi imprègne les lieux du monde entier, des fleuves de la mythologie qui étaient des dieux aux montagnes dans lesquelles les Immortels vivaient mais aussi les villes, les villages et même les mers.

Près de la ville de Pîtres, dans le département de l’Eure, en Normandie, c’est une histoire d’amour malheureuse et légendaire qui donne son nom à une colline d’environ 100 mètres: la colline des deux amants. La légende raconte en effet qu’un tyran, roi de Pîtres avait une fille qui s’était éprise d’un chevalier à qui il ne voulait pas la marier. Il donne alors comme condition au mariage que l’amant gravisse la colline d’une seule traite en portant celle qu’il aime sur ses épaules. Il est à deux doigts de réussir quand son pied chancelle. Il tombe, et quand la jeune fille tente de le relever, constatant qu’il est mort, elle se jette du haut de la colline avec son amant. Le roi fit alors construire une chapelle funéraire  qui devint un monastère : le prieuré des deux amants.

De quand date cette histoire ? Comme pour toutes les légendes, tout cela est bien mystérieux et imprécis. Mais quelque part entre le XII ème et le XIII ème siècle, Marie de France, la première des écrivaines de langue française – et sa première fabuliste bien avant La Fontaine – donne une version romantique et courtoise de cette histoire. Elle lui donne néanmoins un sens plus dramatique et propre à l’amour courtois dans l’égalité des sentiments, l’intensité amoureuse et le tragique.

Ainsi, sous sa plume, le père est avant tout un veuf éploré que sa fille console un peu de la perte de son épouse chérie. Son égoïsme le pousse à la garder pour lui seul, mais à l’âge où une jeune fille peut enfin se marier, on reproche au père son attitude. Pour donner l’impression de céder et de penser aux intérêts de sa fille, il accepte de la donner à qui parviendra à gravir la colline en la portant dans ses bras. Quelques uns parviennent à mi-pente, mais tous les prétendants échouant, on renonce finalement à demander sa main.

Un jeune homme s’éprend pourtant de la fille du roi, et craignant l’épreuve de la colline, lui demande de s’enfuir avec lui. La jeune fille refuse : cela tuera son père de chagrin, explique-t-elle. Elle envoie plutôt son amoureux à Salerne, ville réputée au Moyen-Age pour sa légendaire école de médecine qui ne se laissait pas influencer par les préjugés de race ou de sexe pourtant courants à l’époque. Pour preuve, c’est une femme médecin, tante de la jeune qui doit l’aider par sa science. Ainsi, quand il montera la colline – épreuve pour laquelle la jeune fille a fait un jeûne pour être plus facile à porter – un breuvage efficace que cette grande dame lui a concocté lui rendra sa vigueur aussi fatigué soit-il. Mais au moment de subir l’épreuve, il refuse de se servir du philtre quand il en a besoin pour ne devoir sa force qu’à son amour.Son obstination le tue, et quand son amante porte le breuvage à ses lèvres, il est déjà trop tard.

Comme savent le faire les amants à cette époque-là, et comme Iseult avant elle, la jeune fille rend l’âme par la simple tristesse de voir son ami mourir. Fou de douleur, le roi les laisse là 3 jours avant de les enterrer au sommet de la colline à laquelle leur histoire malheureuse a donné son nom. Finalement, il aura tout perdu.

La légende reste vivante dans la région de Pîtres et la colline est un lieu de randonnée et de promenade prisé, et peut-être aussi, un lieu inspirant pour ceux qui s’aiment ou que les lieux romantiques font rêver…

L’histoire ? Elle est ici :

Marie de France : lai des deux amants

Labo de Cléopâtre : le khôl : mythe et réalité

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Deux mille ans d’histoires d’amour

A parcourir l’histoire de la littérature et l’histoire des mentalités, on voit que ce que nos contemporains appellent l’amour, ce qu’hommes et femmes recherchent dans une union réside dans une forme de complémentarité teintée d’idéalisme où les sentiments triomphent de toutes les différences et de tous les obstacles. Une histoire d’amour qui nous fait rêver, c’est le parcours amoureux de deux êtres qu’aucune différence sociale, raciale, religieuse ne peut fragiliser. C’est une conception en réalité très moderne qui semble suivre l’idéal philosophique des Lumières proposant l’égalité entre les hommes – même s’il oublie largement les femmes-.

Pourtant, le rêve d’égalité, d’amour partagé et de respect au sein d’un couple d’amoureux apparut très tôt dans l’histoire de la littérature.

Certes, on ne trouve pas d’amour qui puisse nous faire rêver dans les épopées dont les personnages sont pris dans des histoires qui les dépassent, néanmoins, l’aspect absolu, hors conventions et tout puissant de l’amour est connu et évoqué dans les caractéristiques d’Aphrodite et d’Eros. La capacité de l’Amour à nous  rendre complet est sensible dans la conception d’Aristophane rapportée par Platon qui veut qu’homme et femme soient les deux moitiés d’un même être qui cherchent à se réunir. Dans de petits récits plus tardifs, néanmoins, se profilent des histoires d’amour absolu : celle de Psyché et du dieu Eros ou de Pyrame et Thisbé qui deviendront célèbres à la Renaissance sous les noms de Roméo et Juliette, ou encore celle de Daphnis et Chloé, deux bergers orphelins en réalité de haute naissance qui inspireront les amours de bergers et bergères des romans pastoraux de l’époque classique et qui resteront en vogue suffisamment longtemps pour donner à Marie-Antoinette envie de jouer à la bergère plus d’un millénaire après. Rêver d’amour sincère et idéal, on le voit, toucha toute femme.

Car le mariage, dans toutes classes sociales, a d’abord été une question intéressant clans et familles voulant accroître domaines ou prestige avant d’être l’union de deux êtres qui s’aiment et s’unissent pour leur bonheur individuel et mutuel, préoccupations qui n’émergeront que plus tard. C’est sur cette faille, ce manque à combler dans la réalisation personnelle du bonheur et donc d’un des sens de la vie humaine que va s’élaborer la littérature amoureuse.

Quand les arts et la culture émergent de leur longue éclipse depuis la fin de l’Antiquité, on est déjà à l’époque des cathédrales. Sous l’inspiration de Marie de France, Chrétien de Troyes met en romans avec la matière de Bretagne ce que les troubadours d’Aliénor d’Aquitaine ont créé dans leurs chansons sous le nom de « fine amor » et que nous connaissons mieux sous celui d’Amour courtois. Guenièvre et Lancelot, Tristan et Iseult nous évoquent effectivement les premiers amants à l’amour éternel mais aussi adultères. L’époque était pourtant très chrétienne.  Néanmoins, dans ces romans, les amants, investis de valeur spirituelle, étaient protégés par Dieu. Dans le système féodal lui-même, pour mettre de l’ordre parmi les chevaliers, tous célibataires, le seigneur permettait une sorte d’amour platonique et très contrôlé entre sa dame et ses vassaux, ce qui maintenait la cohésion sociale de façon plus émotionnelle, voire légèrement érotique.

A la Renaissance, l’amour revient en France sous forme de poésie imitée des Italiens que leur Antiquité retrouvée inspirait depuis déjà un siècle. Les poètes de la Pléiade chantent l’amour en même temps qu’apparaissent à la cour les grandes maîtresses royales. Au XVII ème siècle, les romans pastoraux de bergers et bergères qui s’aiment innocemment reviennent avec notamment Honoré d’Urfé, entre autres. Le siècle des Précieuses verra l’amour triompher et des femmes modestes devenir les grands amours voire les épouses des souverains, comme madame de Maintenon dont Louis XIV s’éprit sur ce constat : »Comme elle sait bien aimer, et il y aurait du plaisir à être aimé d’elle. »

Le XVIII ème siècle, que les liens avec le Nouveau Monde avait éclairé sur les inégalités, commence à faire discrètement exploser les frontières sociales s’opposant à l’amour, comme on le voit dans les pièces de Marivaux ou les romans de Jane Austen. Au XIX ème siècle, les amours absolues mais contrariées hantent la poésie et les romans des auteurs romantiques où les femmes aimées n’en finissent pas de mourir ou d’être inaccessibles, nous faisant revenir aux « amours de loin » de nos troubadours, comme si le véritable amour, toujours fantasmé, ne pouvait être que celui qu’on ne peut pas vivre.

Devenue entre temps un genre à part entière destiné principalement aux femmes, la littérature amoureuse nous pousse à nous interroger toujours plus entre les vides qu’elle comble et les rêves d’impossible qu’elle suscite dans un monde devenu accessible et consommable et où le bonheur, toujours un rêve plus loin, semble parfois se dérober.

Labo de Cléopâtre : Analyse du khôl égyptien

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Reflet de Cythère (8)

Dans Reflet de Cythère, un texte ancien nous éclaire sur le culte d’Aphrodite ou sur ses caractéristiques ou la manière qu’on avait de la concevoir.

L’épigramme qui suit est signée Asclépiade de Samos dont il ne reste pratiquement rien et dont nous ne savons pas grand-chose non plus sauf qu’il vécut au III ème siècle av. J-C et écrivit de la poésie érotique. Les épigrammes étaient à l’origine de courtes poésies gravées sur des monuments funéraires ou de commémoration devenues au IV ème siècle un genre poétique à part entière destiné à parler de certains sujets.

Le poème qui suit, très imagé, marque l’esprit durablement une fois qu’on le connaît car on a rarement parlé aussi bien d’amour, mais surtout de sexe sans pour autant l’évoquer directement. Ainsi, à la question : « Qu’est-ce que faire l’amour pour deux êtres qui s’aiment ? », Asclépiade de Samos répond naturellement : »s’offrir mutuellement en offrande à la grande Aphrodite, sous son nom de Cypris ou Cythérée, peu importe. ».

Le corps de l’être aimé qui donne et reçoit le plaisir est l’offrande.

Comment le dire de façon plus belle ?

 

La cachette des amants

« Douce en un chaud midi une boisson de neige,

Doux au printemps les vents légers, les flots cléments,

Lorsque l’hiver enfin a levé son long siège.

Mais plus doux le manteau qui couvre deux amants,

Couchés sur le sol tiède, également épris,

Et se donnant l’un l’autre en offrande à Cypris. »

Anthologie Palatine. V. 169

Traduction Marguerite Yourcenar dans La couronne et la lyre. Poésie Gallimard

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Reflet de Cythère (7)

Dans Reflet de Cythère, une poésie, un texte, un extrait choisi permettent de mieux comprendre Aphrodite et son culte, comment nous pouvons ou avons pu la percevoir, la chanter, la célébrer.

Après avoir traité de femmes favorisées par Aphrodite dont le destin les a conduites à être courtisanes ou prostituées avant de connaître la célébrité, la reconnaissance et la fortune, consacrer un Reflet de Cythère sur cette question allait de soi.

Sur ce sujet, les textes ne manquent pas, de la comédie ancienne aux poésies érotiques de l’Anthologie Palatine en passant par les Deipnosophistes, le repas des sophistes d’Athénée, texte tardif d’érudition plein des citations des plus grands auteurs antiques, dont celui qui a été choisi. Le sexe est en effet un sujet qui ne manque pas d’inspirer les auteurs et d’attirer curieux et voyeurs quelle que soit l’époque, c’est pourquoi nombre d’auteurs de l’Antiquité en parlent déjà d’une façon triviale.

Mais il fut un temps où ces sujets étaient traités religieusement comme faisant partie du culte à Aphrodite. On était alors au V ème siècle avant J-C, et le plus grand poète lyrique de tous les temps, Pindare, associait – avec la plus grande sincérité – prostitution et destin sacré et paradoxalement vertueux voulu par la déesse de l’Amour; le tout avec une naïveté dont semblèrent ne faire preuve que peu de ses successeurs. Quant à savoir s’il faut s’en plaindre ou s’en féliciter, c’est une question à laquelle il est bien difficile de répondre.

A l’occasion d’une offrande de cinquante courtisanes au temple d’Aphrodite à Corinthe faite par Xénophon, vainqueur au stade et au pentathle aux jeux olympiques

« Jeunes femmes très accueillantes aux étrangers, servantes de Cypris dans la riche Corinthe, tandis que souvent vos pensées volent vers la mère des amours, vers l’ouranienne Aphrodite…

Elle vous autorise, ô belles, sans encourir les mépris avilissants, à cueillir en de tendres étreintes, le doux fruit de votre jeunesse, ô chères enfants caressées, quand le destin ainsi le veut, nulle chose n’est interdite, nulle occupation n’est vile…

Mais je crains, pour moi, certains dangers, me demandant c e que diront de ce discours les gens de bien de cette ville, qui m’entendent ainsi louer l’amour peu farouche. Tant pis ! Notre or s’éprouve à la pierre de touche.

Ô maîtresse de Chypre, Xénophon , joyeux vainqueur, t’offre cet aimable choeur : pour ton sanctuaire, cinquante filles expertes, cent jambes de femmes offertes à ton service. »

Pindare, V ème siècle av. J-C, cité par Athénée dans le repas des Sophistes au III ème siècle ap. J-C. Traduction Marguerite Yourcenar.

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Fruits d’Aphrodite

Dans la mythologie, il existe deux fruits d’amour bien connus associés à des déesses de l’Amour, ce sont la grenade et la pomme, toutes deux consacrées à Ishtar d’abord, grande déesse babylonienne, et à Aphrodite ensuite, sa version hellénisée. Dans les rituels de magie anciens destinés à provoquer l’amour, on retrouve Ishtar associée à la grenade ou la pomme.

La grenade, en effet, avec ses multiples grains rouges, charnus, pleins de jus, symbolise à merveille la fécondité. La couleur rouge de son jus rappelle le sang dont le corps est constitué, qui coule quand la femme est prête à engendrer, qui coule encore quand elle connaît son premier acte sexuel. Ses grains, quant à eux, foisonnant et se dispersant quand on ouvre le fruit, semblent révéler le mystère de vie auquel les Anciens ont eu accès intuitivement par ce symbole : le multiple dont toute unité est faite dans le vivant. Les biologistes l’appellent la division cellulaire.

Ishtar, Tanit, Aphrodite, déesses de l’Amour et de la fécondité et donc de la vie ont toutes été associées à la grenade aussi fortement que Perséphone, femme d’Hadès et déesse des Enfers comme il en était le dieu. Lorsqu’elle fut enlevée par celui-ci et que la dépression de Cérès, sa mère, aurait pu lui valoir sa libération, elle mange 7 grains de grenade qui lui valent d’être associée pour toujours au Royaume des Morts, nous rappelant ainsi que la loi du multiple et donc de la vie est aussi ce qui nous enchaîne à notre destin de Mortels. L’amour, la sexualité, la multiplicité au coeur de l’unité, la fécondité, la vie, la nourriture, toutes ces promesses caractéristiques des lois d’Aphrodite sont autant de promesses de lien futur avec le royaume de l’Hadès où tout ce qui a vécu un jour se retrouvera pour l’éternité.

La grenade est ainsi un fruit initiatique qui, par sa construction surprenante et unique délivre aux Mortels les secrets de leur destinée entre l’amour et la sexualité qui les a fait naître et la mort potentielle contenue dans le vivant. Mais c’est aussi un fruit qui raconte une histoire spirituelle où chaque grain représente les choix multiples s’offrant à chacun pour devenir soi-même, mais aussi le multiple nécessaire pour faire un monde – la grenade représentant aussi bien le multiple au sein d’un seul être vivant que la Terre, constituée de multiples êtres vivants.

Bien que particulière et unique, la grenade a souvent été confondue avec la pomme, l’une pouvant se substituer à l’autre dans les rituels de magie d’amour ou sur les représentations divines. Il faut dire que pour les Anciens, la pomme pouvait signifier beaucoup de fruits, comme c’était le cas dans l’Antiquité avec beaucoup de végétaux, voire d’animaux. Cette latitude devait bien arranger les populations d’Europe du Nord qui ont hérité de la culture méditerranéenne mais pas de son agriculture, son climat étant trop froid. La grenade, incapable de pousser sur ces terres inhospitalières, cède le pas symbolique et culturel à la pomme.

Ainsi, qu’elle prenne appui sur les anciens symboles païens ou qu’elle soit christianisée, la magie d’amour utilise très souvent une pomme à envoûter et à faire croquer à l’être aimé comme ça se faisait déjà dans l’Antiquité. Disney a su le mettre en scène de façon saisissante dans son adaptation de Blanche-Neige des frères Grimm où une fois encore, désir, amour et mort se mêlent au moyen d’une pomme, charnelle, attirante mais ensorcelée, offerte cette fois à l’être détesté, mais procédant selon la même logique que dans les sorts d’amour les plus traditionnels.

Ces symboles de désir, de vie, de mort, communs à la grenade et à la pomme, s’ajoutent à celui, puissant, de la tentation, qu’on retrouve dans le Jugement de Pâris où pour gagner la pomme d’or offerte par la déesse de la discorde « à la plus belle », Athéna, Héra et surtout Aphrodite, sèment le trouble et embrasent l’histoire, offrant à l’Europe son premier récit, sa tragédie fondatrice. La déesse de l’Amour, gagnant le prix de beauté, en paiera le prix en provoquant l’amour et le désir d’un homme et d’une femme, et finalement avec la Guerre de Troie, la mort de presque tous ceux entraînés dans ce conflit.

Enfin, dans l’imaginaire collectif, la pomme, c’est surtout la pomme d’Adam et Eve, représentant pour tous l’acte sexuel sans qu’aucune fois la Genèse n’ait mentionné ni le fruit ni la sexualité, parlant juste du fruit d’un arbre présent au Paradis dont la consommation entraînait la fin de l’innocence par la compréhension de notions de Bien et de Mal et donc la honte de leur propre nudité. Mais comment envisager la sexualité d’Adam et Eve comme un mal quand Dieu exige lui-même de se créatures de « croître et multiplier » après les avoir créés « mâles et femelles » ? Et que viennent faire la pomme et la sexualité absents du texte mais évidents pour tous ?

Entraînés certainement par leur connaissance des symboles du fruit d’Aphrodite qui pouvait si bien perdre les hommes comme les femmes, les peuples récemment christianisés n’ont certainement pas eu de mal à retrouver dans cette nouvelle histoire étrangère à leur culture des liens à tisser avec leur culture ancienne où il y avait des mythes dans lesquels une pomme entraînait hommes et femmes dans une danse de l’Amour, du désir et du malheur irrémédiable.

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Principes de magie d’amour

Quiconque connaît un peu la magie et toute la culture qui s’y rapporte peut constater plusieurs choses : d’abord, la magie est universelle, et il est donc possible de trouver des recettes, des formules dans toutes les civilisations. Ensuite, la magie possède des règles, des formules particulières qu’il faut toujours respecter scrupuleusement car elles correspondent à une symbolique très précise censée contraindre l’univers à se mettre en marche pour exaucer le désir de celui qui l’a utilisée.

Un autre point particulier à l’univers de la magie est son caractère éparpillé. Ainsi, il peut être facile de trouver des livres de magie assez anciens et publiés s’ils sont assez célèbres, on peut aussi trouver des livres d’historiens très sérieux ayant étudié le phénomène et donc relevé certaines formules et pratiques, mais globalement, la magie relève plutôt d’une culture du privé, du secret, de choix personnels, voilà pourquoi un livre de magie même célèbre peut consister en des mélanges sans cohérence de formules venues de partout dans le temps et dans l’espace en fonction de ce qui aura plu à celui qui les aura retranscrites.

La magie, c’est aussi, malgré ses règles strictes, un ensemble de pratiques où peut entrer une part de créativité parce que chaque demandeur est unique, mais où la loi principale, inchangée depuis les débuts de la magie, considère que ce qui est en bas est comme ce qui en haut et que, mimer son désir ou le mettre en scène de façon symbolique en donnant son nom, en invoquant les bonnes divinités ou juste en faisant les bons gestes avec les bons objets forcera l’univers à l’exaucer. La magie rend actif le désir qui ne fait pas que consumer celui qui l’éprouve mais le rend créatif et injonctif pour que ce désir soit contagieux.

Rituel d’amour de l’Egypte antique

« Quand tu désires qu’une femme aime un homme, 

Tu prends la sève d’un arbre-her;

Tu prononces leur nom exact devant eux.

Tu la mets dans une coupe de vin ou de bière;

Tu la donnes à la femme pour qu’elle la boive. »

( Charme issu d’un papyrus du III ème siècle dans Chants d’amour de l’Egypte antique )

La magie, c’est aussi de la mythologie qui se rejoue symboliquement par certains actes, une imitation de la vie des dieux dont l’efficacité doit pouvoir reposer sur la similitude. Puisque les dieux ont créé l’univers et le manifesté, en faisant des choses semblables à ce qu’ils ont fait, le désir devrait logiquement se réaliser car comment le dieu pourrait-il être insensible à un tel hommage ? Une formule magique, c’est donc toujours l’expression d’un ordre, mais aussi parfois, l’évocation, l’hommage, ou l’imitation de l’acte d’un dieu. Et dans la magie d’amour s’y ajoute très souvent de l’organique, du fluide, du vivant.

Rituel d’amour sumérien ancien

« Je te frappe sur la tête, perturbant ton esprit

Que ma volonté soit ta volonté

Que ma décision soit ta décision

Je te possède comme Ishtar a possédé Dumuzi

Comme la bière attache celui qui la boit

Je t’ai attaché avec ma bouche chevelue

Avec mon vagin ruisselant de liquide séminal

Avec ma bouche qui salive

Avec mon vagin ruisselant de liquide séminal

Aucune rivale ne se mettra entre nous. »

(1974-1954 av. J-C. V. Grandpierre. Sexe et amour, de Sumer à Babylone)

Si on fait appel à une divinité, il est très courant de manifester son intention, son nom, le nom de la personne désirée, utiliser des parfums, représentations ou symboles qui lui sont associés.

Rituel Babylonnien ancien

Prenez une grenade ou une pomme, belle et appétissante, isolez-vous dans une pièce sans lumière et sans témoins, et dites :

« La plus belle des femmes a inventé l’amour ! Ishtar, qui se délecte des pommes et des grenades, a créé le désir. Monte et descends, pierre d’amour, entre en action à mon avantage. C’est Ishtar qui doit présider à notre accouplement. »

Réciter trois fois sur le fruit consacré à la divinité et faire croquer à la personne désirée.

( Jean Botéro. Amour et sexualité à Babylonne )

Et parce que c’est une culture à part, intemporelle et marginale, les livres de magie, ça peut aussi nous offrir la surprise de voir conservé le fragment d’un livre célèbre qu’on a toujours évoqué sans jamais prouver qu’il existait vraiment et qui a donc plus l’air d’un mythe que d’une réalité. La recette mystérieuse, la voici :

« Il est écrit dans le livre de Cléopâtre qu’une femme qui n’est pas contente de son mari comme elle souhaiterait n’a qu’à prendre la moelle du pied gauche d’un loup et la porter sur elle, il est certain qu’elle en sera satisfaite et qu’elle sera la seule qu’il aimera. »

( Alexandre Legran.Les vrais secrets de la magie noire : applications.)

Dans le labo de Cléopâtre : Cléopâtre et son célèbre bain au lait d’ânesse

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Une vie d’amour

Certains ont écrit leur histoire d’amour, certains l’ont racontée à leurs enfants, mais d’une manière générale, les histoires d’amour fondent des couples, marquent les esprits, fondent des destinées et s’évaporent dans l’oubli, ne laissant aucune trace.

Dans l’Anthologie Palatine, une compilation de poèmes grecs de l’Antiquité, une catégorie est réservée aux épigrammes, poèmes courts qu’on inscrivait sur des monuments ou des pierres tombales et qui était un genre à part entière dans l’Antiquité, même si ce sont les épitaphes, réservées aux pierres tombales, qui sont les plus remarquables. Elles savent en effet, en quelques vers, résumer la situation qu’a connue le mort, sa vie, et la restituer en poésie donnant à méditer, s’émouvoir et même rire, parfois. Les cimetières grecs, placés le long des routes au lieu de nos panneaux publicitaires, introduisaient à un autre voyage, celui de ceux partis dans l’Hadès et qui avaient eu une vie, comme le passant qui en découvre ce qu’on a voulu en sauver de l’oubli par la poésie.

C’est le souvenir de cette poésie si particulière qui m’a poussée à mener l’enquête cet été au cimetière de Montmartre à la recherche des restes d’une vie d’amour dont le souvenir a été gravé dans la pierre. Au cours de certaines visites dans différents cimetières, il a pu nous arriver de rencontrer des tombes où demeuraient des témoignages, des messages, ce qu’on avait voulu y graver de particulièrement émouvant. Quelquefois, les messages sont très banals, laconiques, peu révélateurs d’une vie ou des sentiments que la personne a inspirés, et quelquefois, c’est l’inverse.

Dans tous les cas, ce qui reste n’est jamais qu’une émotion, un résumé, ce qu’on a choisi de garder en mémoire d’une personne ou plutôt du lien qu’on entretenait avec elle comme dans les sobres « à mon père », « à ma mère », « regrets » ou d’autres plus intimes. Quelquefois, ce sont des époux qui se sont occupés eux-mêmes d’une pierre tombale qui leur est commune et ce qui demeure comme souvenir d’eux est un petit message, une petite allusion, une impression fugace dont on ne sait si elle représente véritablement les sentiments qu’ils avaient partagés. Mais qu’importe ! Ce dernier message est celui qu’ils ont choisi. Il fera peut-être sens à contrario de ce qu’ils auront voulu, vécu, ou sera peut-être conforme à ce qu’ils avaient désiré, consciemment ou non, laisser comme impression de leur lien ici-bas.

Au milieu des tombes divers messages ordinaires adressés aux chers disparus, j’ai aussi choisi la pierre tombale divisée de ces deux époux à la religion différente, l’un chrétien, l’autre juive manifestant leur volonté d’être distingués même dans la mort mais montrant qu’ils surent malgré tout être unis jusqu’au bout ( photo 1 de la galerie ). J’ai aussi été frappée de prime abord par cette pierre tombale en forme de deux coeurs entrelacés, puis je me suis aperçue que les époux qui doivent y être enterrés ont chacun une date de naissance, mais aucune date de mort ( photo 2 de la galerie )…

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( Sur cette pierre tombale où on ne voit pas grand-chose est écrit : « Nos âmes pour toujours unies veillent et se bercent l’une l’autre Amour murmurent-elles.« )

Un dernier point, lecteur qui passe ici par habitude et par choix ou par le plus grand des hasards, je n’ai pas choisi mes allées, c’est le hasard qui m’a guidée. J’aurais pu trouver mieux, peut-être, mais ça n’a pas vraiment de sens puisque le sens est le voyage, le hasard, qui est une bonne métaphore de la vie : plein d’allées possibles, et pourtant, c’est une ou deux seulement qui seront choisies.

. En revanche, il faut que tu saches, si tu as envie de tenter cette expérience, que si tu es hypersensible comme moi, une mauvaise surprise t’attend. Au bout d’une heure à une heure et demie de recherches, le mort a saisi le vif. L’empathie prenant le dessus, l’émotion a commencé à m’envahir et ce qui était un voyage au coeur des souvenirs d’amour que les gens ont voulu laisser de leur passage sur Terre est devenu rencontre avec les émotions de ceux qui ont perdu quelqu’un. Les larmes ont commencé à couler naturellement, et une fois la machine lancée, chaque message m’a mise en relation avec cette douleur d’avoir perdu un être cher.

Devant le déferlement de ces émotions violentes, il m’a fallu m’en retourner tant j’étais incapable de continuer. Si tu es de même nature que moi, te voilà prévenu. J’ai néanmoins beaucoup aimé ce voyage, je regrette seulement de n’avoir pas pu vous montrer ce que d’autres promenades précédentes m’avaient fait découvrir, auxquelles je n’avais jamais pensé donner un sens et que je n’avais donc pas photographié.

( Image à la Une : tombe d’un couple d’époux de la période étrusque. Musée du Louvre. Toutes les autres, cimetière de Montmartre )

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Reflet de Cnide

Il existe plusieurs statues d’Aphrodite réalisées en Grèce ancienne. Elles font la fierté des musées et des villes qui les possèdent car elles éblouissent par leur beauté, une beauté qui illustre une certaine idée de l’oeuvre d’art, de ce qu’on attend de la perfection esthétique. Cette beauté sert également au prestige national : l’Italie, la France et d’autres pays possèdent chacun une statue des plus remarquables de la déesse qui les honore et dont le prestige rejaillit un peu sur eux.

Mais autrefois ?

Dans l’Antiquité, déjà, l’Aphrodite de Cnide, sculptée par Praxitèle, était célèbre pour sa beauté comme pour sa nudité. On venait la voir de loin et elle faisait le prestige et la fierté de la ville. Mais ce n’est pas dans un musée, au milieu d’autres oeuvres représentant elles aussi l’art qu’on pouvait l’admirer. C’était dans un temple, dans son temple, parce qu’elle représentait non la beauté de l’art mais l’incarnation de la Beauté même, de la Séduction et de l’Amour vus comme des absolus. Comme telle, elle était une divinité entourée des symboles qui, à l’époque, donnaient une idée profonde et spirituelle de son empire, de ce qu’on pouvait considérer venir de son royaume ou émaner de son essence divine.

Pour l’occasion, Reflet de Cythère devient Reflet de Cnide et vous invite dans le jardin du temple de l’Aphrodite de Cnide immortalisé par la plume de Lucien de Samosate, pour découvrir comment les Anciens concevaient un jardin à la gloire de la divinité régnant sur l’Amour et la Beauté.

« la cour était loin d’être revêtue de dalles en pierres polies, ce qui l’eût vouée à l’infécondité, mais comme il est naturel dans un temple d’Aphrodite, tout n’était que riches cultures fruitières. Les arbres au dense feuillage s’élevaient déjà fort haut et enfermaient l’espace alentour. Surpassant les autres essences, dans une débauche de baies, croissait, près de sa reine, le myrte luxuriant, et avec lui chaque espèce d’arbres qui avait reçu le don de la beauté. En dépit de leur âge avancé, ces derniers n’étaient pas flétris et desséchés, mais toujours dans la fleur de la jeunesse, ils arboraient des rameaux encore verts et tout gonflés de sève. Quelques arbres qui ne portaient que leur beauté en guise de fruits se mêlaient à cet ensemble : cyprès et platanes se dressaient au plus haut des airs et, parmi eux, Daphné ( le laurier ), la fugitive contemptrice d’Aphrodite, qui échappa jadis à la déesse. Autour de chaque tronc qu’il tenait enlacé serpentait le lierre, cet ami de l’amour. Des vignes pleines d’entrelacs étaient chargés de lourdes grappes. Aphrodite, en effet, a plus de volupté lorsque Dionysos l’accompagne et nous devons conjuguer les plaisirs que l’un et l’autre nous procurent : séparés, ils flattent moins nos sens. Dans les endroits où l’ombre était plus épaisse, des couches plaisantes s’offraient à ceux qui désiraient y festoyer. Les honnêtes gens de la cité venaient rarement ici, tandis que le peuple de la ville s’y portait en foule les jours de fête, sans doute pour y rendre d’intimes hommages à Aphrodite. »

Lucien de Samosate, Les Amours, traduit par Pierre Maréchaux

Aucun jardin n’a été, n’est ni ne sera conçu au hasard. Ici aussi, on voit bien que les espèces sont choisies selon des lois aphrodisiennes : la beauté, la fécondité et la jeunesse éternelle puisque les végétaux choisis sont à la fois d’un « âge avancé » et « dans la fleur de la jeunesse ». Des caractéristiques qu’ils ont en commun avec la déesse. On choisit aussi les espèces en fonction de leur consécration à la déesse, comme le myrte, mais aussi de la mythologie. Daphné fait ainsi référence à une nymphe aimée d’Apollon et changée en laurier, plante normalement consacrée au dieu. Mais ici, elle est comme un témoignage du triomphe de la déesse sur celle qui avait voulu échapper à son pouvoir et qui en est désormais un ornement. On choisit également les espèces en fonction de leur comportement : le lierre s’attache fortement à ce qu’il enserre, comme l’amour nous attache à ceux que nous aimons. Enfin, on peut les choisir en fonction des réalités sociales dans lesquelles prend place l’amour, comme c’est le cas pour la vigne. En effet, en Grèce ancienne, c’est lors des banquets où le vin – consacré à Dionysos – coulait à flot que les courtisanes – consacrées à Aphrodite – exerçaient leurs talents.

Et comble de luxe aphrodisien, des petites zones d’ombre préparent au visiteur des couches agréables pour sacrifier à la déesse de la manière qu’elle leur a inspirée, en permettant qu’ils s’embrassent ou fassent l’amour, ces « intimes hommages », en toute tranquillité.

Nouvel article Labo de Cléopâtre : Cosmétiques de Cléopâtre : fantasmes, mensonges et vérité

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Reflet de Cythère (5)

Dans Reflet de Cythère, une poésie, invocation, ou texte permettant de mieux connaître Aphrodite et son culte est choisi.

Aujourd’hui, ce sera le poète Léonidas de Tarente qui s’y collera.

Il s’était attaché à décrire avec tendresse la vie des petites gens et s’était fait une spécialité des ex-voto réels ou fictifs. Il a été choisi pour illustrer un poète et non une poétesse vénérant la déesse de l’Amour et de la Beauté.

Car le domaine d’Aphrodite intéresse aussi bien les hommes que les femmes, et malgré mon étonnement constant face à cette réalité et la grande discrétion de la majorité d’entre eux, les hommes sont nombreux à suivre ce blog, bien plus nombreux que ce que j’aurais pu m’imaginer.

C’est à leur intention et en pensant d’abord à eux que ce poème a été choisi, bien qu’il s’adresse à tout le monde.

Hymne à Aphrodite

« Je vais chanter Cythérée, née à Chypre. Elle fait aux mortels de doux présents; son aimable visage toujours sourit et elle porte la gracieuse fleur de la beauté. 

Je te salue, déesse, reine de Salamine et de Chypre; accorde-moi des chants qui excitent les désirs; je me souviendrai de toi et des autres chants. »

Léonidas de Tarente. III ème siècle av. J-C

Dans cette poésie, on portera notre attention sur la notion de chant. Aujourd’hui, le chant est quelque chose de laïc, banal et récréatif, mais à la base, c’est une pratique religieuse et magique ( en latin, le chant, c’est carmen, qui signifie le charme, la formule magique ) et pouvait donc inspirer des désirs en convoquant les dieux.

La parole inspirée et le chant n’ont pas perdu de leur pouvoir sous prétexte que les dieux grecs ne sont plus vénérés. Il y a toujours quelque chose d’Orphée dans la parole inspirée de celui qui aime.

Toi aussi, quand tu auras été inspiré par l’Amour au point que tes paroles et tes chants suscitent le désir, souviens-toi d’Aphrodite l’espace d’un instant.

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