danse et amour

Danse et séduction

Un article a déjà été consacré à la danse sur Echodecythere, quand j’ai évoqué les particularités du sambar et du lembeul, des danses africaines de séduction mettant en avant les fesses, dans un monde polygame hyper-concurrentiel dans lequel les hommes aiment les formes.

Pourtant, sans parvenir à ces extrêmes d’érotisme et de suggestion, on constate qu’il y a malgré tout souvent un lien entre danse et séduction, et ce de façon universelle. Il faut dire qu’il y a une certaine similitude entre la danse – mouvements du corps pour exprimer le rythme, la musique, en dehors de toute autre finalité – et la poésie ou le chant, où les paroles ne sont créées que dans le but de transmettre une émotion en échappant à ses fonctions de communication habituelle.

Dans un monde où l’Homme utilise depuis toujours le langage, le mouvement et les sons dans le contexte de la nécessité – communication, échange d’informations, action sur le réel, lutte pour sa survie – chant et danse sont apparus dans les premiers temps comme des grâces spéciales, des instants hors du temps qui reliaient les Hommes au divin, les instruments de la nécessité ayant été transcendés pour faire du Beau, de l’unique, du magique.

Musique, danse et chant ont d’ailleurs été d’abord consacrés aux dieux ou au lien avec l’Invisible, comme ils continuent de l’être dans les sociétés traditionnelles. Chants, musiques et danses des pow wow, des transes gnawa pour se purifier des djinns, Bharata Natyam indien – qui rejoue les mythes, la geste des dieux et leurs amours à travers la danse sacrée – danses guerrières africaines ou arabes, transes soufies, tous témoignent de pratiques hors du temps au moyen de médias communs – la voix et le corps – qu’on a purifiés de leur usage rituel pour leur faire toucher les cieux.

Le mot chant lui-même conserve dans son étymologie, le souvenir de la magie à laquelle il est lié à l’origine puisqu’il dérive du mot « carmina » – le charme dans le sens de sort, d’ensorcellement.

Par la même logique, la danse offre ce moment intemporel où le corps, libéré des contraintes ordinaires, épouse la musique pour trouver sa propre expression offerte au regard de l’autre. Dans tous les arts, bien sûr, il y a une dimension d’échange avec l’autre. L’art est fait pour être vu, entendu, il est une offrande au monde. Mais pour celui qui danse sans contrainte, c’est d’abord l’expression d’une liberté incontrôlable, comme dans l’épidémie dansante de Strasbourg en 1518.

La danse, révélatrice d’un potentiel de grâce, de corps libéré de ses contingences sociales pour épouser le rythme de la musique et trouver celui de son propre abandon, a forcément quelque chose de  dangereusement sensuel, particulièrement dans les sociétés où on veut contrôler les corps. Cette liberté instinctive, ce naturel dans le fait de d’épouser le rythme de la musique se retrouve rarement dans une existence humaine, sauf dans la relation sexuelle, où le corps doit caler son rythme sur celui de l’autre, sur son propre désir, mais ni sur son travail ni sur ses devoirs ordinaires.

Dès lors, comment s’étonner de ces passions nées pour des danseuses, nombreuses dans l’histoire et la littérature, de ces interdictions dans le monde musulman de la danse orientale en public pour une femme à moins d’être étrangère, de la réduction de la danse indienne à de la prostitution par les Anglais qui les colonisaient, etc ?…Que dire de ces scènes d’amour, de coups de foudre qui commencent par un bal, comme dans la Princesse de Clèves, Roméo et Juliette, le Tombeau hindou, West Side Story et jusque dans leurs parodies malheureuses comme Madame Bovary qui se termine sur un banal adultère, l’endettement et le suicide…Louis XIV lui-même exerçait ses talents de danseur pour séduire et captiver une cour de nobles à laquelle il voulait retirer le pouvoir de décider et d’agir.

Dans la Bagavadh Gita, Krishna prévient : »De la contemplation de l’objet des sens naît l’attachement. » Un phénomène bien plus trouble quand cet objet des sens est le corps d’un autre, de cet autre qui révèle, en même temps que sa liberté de mouvements désaliénés du quotidien, du banal, de l’insignifiance, la beauté de son rythme, son rapport à son propre corps, et une idée de ce qu’il promet, tout d’un coup dévoilés.

Faire tomber un homme amoureux en dansant ? La marque du destin pour Nandini, déjà amoureuse de Sameer, un élève de son père, dans le film indien Hum Dil De Chuke Sanam..

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