amoureux

Puissance d’illusion de l’Amour

La poésie antique a beaucoup parlé de ce que l’Amour faisait faire, surtout en terme de tragédie. Médée ou Ariane trahissant leur famille pour le beau héros qui allait ensuite à leur tour les trahir pour une autre n’en sont que quelques malheureux exemples parmi tant d’autres. Mais sur le mode de la comparaison ou de la métaphore, elle a aussi pu parler de ce qu’elle faisait voir d’extraordinaire, c’est-à-dire l’être aimé pareil à un dieu ou l’éclipsant : « Lorsque Théron paraît, tout le reste s’efface, et sitôt qu’il s’en va, qu’importe tout le reste ? » . « Que dis-tu ? Enlevée ? Ah ! Quel monstre sauvage ? Enlève-t-on l’Amour ? Elle est l’Amour fait femme. » Méléagre de Gadara. Anth. Pal.

Une illusion qu’on retrouve beaucoup en littérature et qu’on a tous vécue un jour : celle de projeter un regard si émerveillé sur la personne aimée qu’on croit à son objectivité, son universalité, et s’apercevoir avec stupéfaction que les autres ne voient pas la même chose. Dans A la recherche du temps perdu, le regard subjectif de l’amoureux se confrontant au regard de celui qui ne l’est pas se fait en croisement. L’ami du héros est en adoration devant sa maîtresse, actrice, que le héros a connue comme pensionnaire d’un bordel bas de gamme. Parallèlement, ce même héros raconte ses déboires avec une merveilleuse jeune fille qui, lorsqu’il la montre en photo à son ami, ne lui inspire que cette expression stupéfaite : « C’est ça, la jeune fille que tu aimes ? »

Une expression brutale et inoubliable, bien que littéraire, pour dire tout le caractère subjectif du sentiment amoureux en même temps que l’universalité de l’illusion qu’il provoque. Nous avons tout d’abord crû que sa beauté, son rayonnement, son pouvoir d’attraction émanait de la personne aimée et s’exerçait sur tous ceux qui posaient leur regard sur elle. Puis, nous avons découvert que ce n’était pas le cas. Pire encore, l’apprendre ne fait pas disparaître l’illusion. Ce sont les autres que nous croyons victimes d’aveuglement.

L’expression le dit d’ailleurs très justement :  » L’amour rend aveugle. » Aveugle à qui ? A quoi ? Quand il s’agit de ne pas se rendre compte des imperfections physiques ou de petits travers de caractère, les conséquences ne vont pas bien loin et ne sont pas très graves. Dans le meilleur des cas, une âme de poète ou un artiste le transforme en littérature. Mais en réalité, cette illusion construit nos destins, nos forces et fragilités affectives de base car nous héritons des illusions du couple parental qui a permis à la famille de se constituer. Plus qu’en hériter, nous en faisons le socle sur lequel nous renforçons, consolidons ou construisons en contre nos illusions et désillusions amoureuses sans même en avoir conscience et sans avoir de prise réelle sur elles.

Un schéma psychologique qui construit un destin et qui fait dire aux gens de notre entourage : « Tu tombes toujours sur des…« , « Tu tombes toujours amoureuse de gens qui…« , comme si nous subissions une programmation. Et pourtant, une fois l’illusion retombée, la magie chimique ayant cessé de faire son effet, nous apparaissent soudain tous les petits signes, tous les indices que nous avions sous les yeux et qui nous rappellent à quel point les éléments de compréhension étaient là, sous nos yeux, qu’on ne pouvait pas les manquer, et que dans un autre cas que celui de l’amour, on aurait sans doute analysé comme un danger. On se rappelle de tous ces amis aussi, qui, non aveuglés et voulant notre bien, tentaient de nous prévenir.

Les Anciens ne se trompaient pas d’impression quand ils avaient l’image d’une flèche percée au coeur par le dieu Eros qui nous distillait inexorablement son poison. Un poison créateur qui fonde des familles, change des destinées, unit des êtres et des dynasties que tout semblait au départ vouloir opposer.

Mais dans le pire des cas, c’est un poison destructeur. Dépassant les fractures familiales de base car nourris de mal-être plus grand encore, nourrissant les faits divers et emplissant les cours de justice, ces illusions étranges appuyées sur des fractures personnelles et anciennes aveuglent sur des personnalités et comportements qui conduisent parfois jusqu’à à la violence et au crime.

 » Ca ne m’arriverait jamais à moi ! », jure-t-ton. Mais qui peut vraiment savoir comment ça arrive ? Et celles et ceux à qui ça arrive auraient-ils pu croire ça possible pour eux-même ? La tragédie n’est pas seulement l’histoire des autres. C’est pourquoi elle avait une place si importante autrefois.

Nouvel article Labo de Cléopâtre : La complexe histoire du baume

Cet article et cette photo sont la propriété du site Le labo de Cléopâtre. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

Publicités

Représenter les amoureux : symboles et enjeux

Mièvres, les amoureux qu’on représente ?

A partir d’un certain âge et d’un certain niveau socio-culturel, c’est beaucoup l’image qu’on en a. C’est surtout vrai en France où un certain élitisme intellectuel – que nous reprochent souvent les anglo-saxons -nous pousse à considérer que l’intelligence va de pair avec une certaine vision critique ou acerbe de l’existence que nous ont apportée nos intellectuels les plus estimés – au contraire du sentimentalisme de culture plus féminine et donc plus volontiers déconsidéré.

Une tendance bien ancrée que la loi du marché en matière de littérature n’a pas totalement réussi à dépasser puisque la meilleure littérature sentimentale jouissive et décomplexée vient le plus souvent d’Angleterre, dont la culture a accepté avec fierté et en s’y reconnaissant, l’apport d’auteures de romans sentimentaux telles que les soeurs Brontë ou Jane Austen.

Mais dans les communautés où l’amour est perçu comme une menace parce que les « lois de Dieu » se doivent de diriger le coeur des êtres plutôt que leurs sentiments, représenter l’amour ou des amoureux – même sans évoquer la sexualité – pose de nombreux problèmes. Ils ne sont certes pas les seuls, mais dans les écoles confessionnelles de garçons de familles ultra-orthodoxes destinés à épouser quelqu’un de leur communauté dans un cadre très contrôlé, on censure préventivement toute évocation de fille ou de femme qui pourrait leur permettre « d’imaginer ». Là où seul doit exister le mariage que les familles plus que le futur couple ont contribué à former, l’idée que l’amour puisse pré-exister représente un tabou et une vraie menace : menace de voir la sexualité avoir lieu avant le mariage, menace de voir un membre d’une autre communauté faire sortir un individu de la sienne et lui faire prendre conscience des libertés que le droit lui donne hors de son clan.

Dans les pays où l’interdit religieux pèse sur toute la société, c’est l’ensemble de celle-ci qui est paralysée dans son droit à l’expression et la représentation du sentiment; avec toutes les frustrations et les violences que cela entraîne. Et là où la société est déchirée entre son attachement aux valeurs nationales et identitaires et sa volonté d’avancer, cette question peut tourner au conflit. Ainsi, en Inde, chaque Saint-Valentin est prise en otage par les ultras qui menacent la fête et tous ceux qui veulent la célébrer – le plus souvent très innocemment, pourtant. Ainsi, en 2015, ils ont menacé de marier les couples qui s’embrasseraient ce jour-là, embrasant logiquement l’espoir des homosexuels pour qui le mariage est interdit dans ce pays. En effet, s’embrasser en public en Inde est encore un tabou, et la Saint-Valentin est accusée par les ultras de corrompre les moeurs, de pousser à la sexualité avant le mariage et de menacer l’identité nationale.

Représenter l’amour et les amoureux est donc loin d’être mièvre et peut même constituer un enjeu aussi personnel que politique, en interrogeant ou militant pour le droit, la liberté et le désir de chacun au sein de sa vie individuelle, familiale et même de la société.

A titre psychologique et individuel également, la perception de l’amour et des amoureux peut être variable, comme chacun a pu le voir dans sa propre histoire. Très souvent, une déception amoureuse rend allergique aux représentations picturales, musicales et narratives d’histoires d’amour ou de figures d’amoureux quand un amour naissant ou puissant nous y rend au contraire plus réceptifs. Qu’il est facile de vibrer avec des amoureux de fiction quand on l’est soi-même et comme il est tout aussi facile de hurler contre l’aspect commercial de la Saint-Valentin et de la mièvrerie des amoureux quand on vient d’être trahi ! De la même manière, une insatisfaction nous porte facilement à regarder les amoureux, leurs représentations et les oeuvres qui en parlent avec une certaine envie, des regrets teintés de mélancolie devant le spectacle de ce que nous n’avons pas atteint.

Mais accepter ou non la représentation des amoureux est aussi l’effet du contexte historique, c’est pourquoi il est plus courant de voir célébrer l’amour et les amoureux après une guerre. Il ne faut donc pas s’étonner que le succès des Amoureux de Peynet dans les années 50 et 60 ait été mondial, au sortir de  la guerre, au point que les poupées qui faisaient jouer et rêver les petites filles françaises aient été celles de ces amoureux célèbres. Puis, l’art et l’expression plus heureux de l’époque ayant permis à la société d’équilibrer son besoin d’amour et de douceur après 6 ans de massacres et de terreur, et surtout d’oublier, les petites filles sont désormais séduites par de nouveaux désirs de consommation, beauté et richesse incarnés par la poupée Barbie.

Il y a pourtant des nations où la guerre et le massacre ont atteint de telles proportions que la représentation des amoureux en ce qu’ils incarnent ce qu’il y a de meilleur en nous -tendresse, douceur, respect de l’autre- devient si indispensable qu’il investit les lieux les plus effroyables de l’humanité. C’est certainement pour cela qu’au Mémorial de la Bombe atomique, à Hiroshima, trône une statue des célèbres amoureux environnés de colombes, que Peynet a offerte à la ville pour lui transmettre ses valeurs d’amour et de bonheur.

L’artiste de Valence continue d’ailleurs d’être adoré dans ce pays qui lui a consacré autant de musées que le sien.

Satue de Peynet

(Photos à la Une : poupées Peynet sur le site kraicheline.overblog.com; statue des amoureux de Peynet au Mémorial de la bombe atomique. Hiroshima sur le site de lagriotteanice.wordpress.com)

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur. Les photos appartiennent aux sites nommés ci-dessus.