Aphrodite

Fille de personne

D’après Hésiode, Aphrodite est née de l’écume fécondée par l’émasculation d’Ouranos, ce qui fait d’elle une exception, une fille de personne. Quelquefois, il est fait mention de Zeus comme père d’Aphrodite, mais plutôt comme d’un père adoptif que comme réel géniteur.

Il faut reconnaître que dans une société telle que la grecque ancienne, Zeus serait un drôle de père de laisser sa fille avoir des moeurs aussi légères. Mais justement, dans l’ordre des choses, une déesse comme Aphrodite est aussi indispensable que subversive. Or, la religion athénienne est celle d’un patriarcat bien ordonné, avec Zeus trônant, et les autres déesses ont une place bien définie par rapport à cette autorité.

D’après des poètes comme Robert Graves, des ethnologues comme James Frazer et autres, il n’en fut pas toujours ainsi. En effet, d’après eux, le monde ancien fut féminin, tant dans ses représentations religieuses et son clergé que dans la société, qui était matriarcale avant que d’autres valeurs s’imposent. Ces autres valeurs séparent les hommes des femmes, donnent tous les droits à l’homme qui étudie, réfléchit, se cultive, vote, fait la guerre, et aucun droit à la femme qu’on cache dans le gynécée pour mieux contrôler ses moeurs sexuelles. Car si celles-ci étaient dévoyées, l’ordre social pourrait être détruit en faisant hériter le fils d’une femme et d’un l’étranger de la fortune de son mari. C’est cette crainte qui est à la base de l’oppression des filles et femmes de bonne famille, à l’époque où les tests ADN n’existaient pas. Quant aux autres femmes que le malheur accablait, elles n’avaient d’autre choix que de se vendre.

Athéna, Artémis, Perséphone sont les filles d’un père autoritaire et puissant, garant de l’ordre patriarcal comme cela se passait dans la société. Aphrodite, fille de personne, est livrée à elle-même comme le sont les courtisanes dont elle est la patronne, femmes indispensables à l’ordre social dans un monde où le risque de mourir en couches étant considérable, les épouses n’étaient pas fâchées de se voir délivrées de la dangereuse besogne, comme l’explique l’Histoire des Femmes, sous la direction de Georges Duby.

Dans son Dialogue des courtisanes, le pseudo Lucien de Samosate met en scène des filles libres parlant entre elles de leurs amours, leurs espoirs, les trahisons et même leurs relations sexuelles. De leur famille, il n’est question qu’une fois, lors d’un échange entre une mère et sa fille qui commence le métier. Sa mère justifie sa motivation : devenue veuve, elle et sa fille sont désormais pauvres et sans protection. En perdant son père, l’orpheline devient fille de personne et donc apte à devenir fille d’Aphrodite.

Mais Cythérée est aussi la déesse des jeunes épousées, celles qui découvrent l’Amour et la sexualité quand Artémis est la déesse des femmes en couches et Héra la déesse des matrones, des femmes mariées et installées dont le caractère est bien représenté par la déesse irascible et aigrie qui doit endurer la douleur émotionnelle de l’adultère en échange du soulagement physique qu’elle y gagne. Les différents stades de la vie des femmes étaient représentés par différentes patronnes qui en étaient les archétypes.

Pour les jeunes épousées qui étaient filles de quelqu’un, pourquoi Aphrodite était-elle leur déesse ?

Qui a déjà vu des amoureux ou qui se rappelle l’avoir été a pu constater à quel point la personne aimée était tout pour l’autre. Dans cet état, tout est vu au travers du filtre de ce nouveau bonheur. La famille, devenue transparente, est complètement délaissée tant le coeur de l’amant est plein de ce nouvel amour. Les amoureux sont alors fils et fille de personne tout le temps que dure la passion.

De même, cet état ne peut exister que si on a la force d’être autre chose que l’enfant de quelqu’un pour créer son état d’homme, d’époux ou de femme, d’épouse. Car la famille, construction éphémère qui rêve d’autant plus d’être éternelle qu’elle est impermanente et a eu du mal à trouver son équilibre, a souvent des difficultés à accepter la « branche rapportée », l’étranger indispensable à sa survie mais qui vient lui rappeler que ses valeurs ne sont ni absolues ni éternelles et qu’il va falloir lutter pour les imposer.

Et dans les récits de nombreuses personnes qui n’ont jamais réussi à se mettre en couple, on comprend que c’est de n’avoir pu s’extraire de l’univers familial ou d’avoir cédé sous le poids des critiques faites sur l’être aimé par un parent, bien entendu bienveillant…

Aimer, c’est parfois avoir la force de briser les liens pour créer un nouvel ordre social. Et pour vivre ce que promet la Déesse, il faut avoir la force d’être comme elle, uniquement fils ou fille du ciel et de la mer.

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Aphrodite la terrible

Pour les anciens Grecs, l’Amour est vu de multiples façons, tout comme les forces du monde incarnées par les dieux sont multiples. Aphrodite, c’est aussi bien la source de la plus grande félicité que de la souffrance la plus cruelle, la déesse céleste que la déesse marine et terrestre, le symbole de l’Amour vulgaire autant que de l’Amour spirituel.

Dans un de ses rôles, Aphrodite est  » la terrible », comme la qualifie Artémis dans Hippolyte, la tragédie d’Euripide. Beaucoup de poésies en témoignent : Amour et désir sont sous le signe de la souffrance.

Nouvelle souffrance du désir

 » Pleurs ou fêtes, pourquoi me poussez-vous sans attendre que j’aie le pied hors d’un brasier, dans une autre fournaise de Cypris ? Jamais je n’en finis avec l’amour et sans cesse, de la part d’Aphrodite, le Désir, qui est sans discernement, m’apporte quelque nouvelle souffrance. »

Posipide. Anthologie de la poésie grecque antique. Les Belles Lettres. 2000.

Et ce rôle dévastateur est unanimement reconnu. dans le chant de Thyrsis, Daphnis, qui refuse l’Amour, s’adresse ainsi à la déesse :  » Redoutable Cypris, Cypris haïe, Cypris détestable aux mortels ! »

Le pouvoir de la déesse désole autant celui qui cède à son pouvoir que celui qui s’y refuse, et la poésie comme la mythologie et le théâtre antiques rendent compte du rôle dévastateur de l’Amour dans la vie des mortels, dont Pâris, Hélène, Phèdre et Narcisse sont parmi les plus grandes victimes. La déesse n’épargne jamais ceux qui refusent de l’honorer, ni ceux qui cèdent à son pouvoir et même ceux qui sont sous sa protection. Et pour se venger des uns, elle ne craint pas de sacrifier les autres.

Ainsi Hippolyte, qui chaste et pur, refuse l’amour et ne vénère qu’Artémis dont il est l’ami le plus aimé, mourra injustement accusé du viol de Phèdre, sa belle-mère tombée follement amoureuse de lui par le pouvoir d’Aphrodite et qui se suicidera pour échapper au déshonneur.  » Pour Phèdre, sa mort ne sera pas sans honneur : elle mourra pourtant, car je ne renoncerai point, par égard pour son malheur, à tirer de mon ennemi une justice capable de me satisfaire.« , explique la déesse au début de la pièce d’Euripide. De même, Pâris et Hélène – qui abandonnera mari et enfant pour se consacrer à sa nouvelle passion – protégés de la déesse, seront précipités et précipiteront les autres dans la Guerre de Troie à cause d’Aphrodite.

Ce pouvoir destructeur de la déesse, parfaitement connu des Anciens, se retrouve dans certains de ses qualificatifs :  » la tueuse d’hommes »,  » la sombre », » la Noire », » qui creuse les tombes. » Certains de ces mêmes qualificatifs, inexplicables à présent, sont utilisés pour évoquer la terrible déesse hindoue Kâli, la grande destructrice.

Que reste-t-il de tout cela aujourd’hui ?

Dans les faits, tout est resté. Les lois d’Aphrodite sont immuables. Ce qui a changé, c’est la conception de l’Amour lui-même. La pensée monothéiste moderne, d’autant plus manichéenne depuis  » l’invention du diable », comme dirait Jacques Le Goff, a mis l’Amour sous le signe du beau, du bien, du désirable, même si on admet que l’on puisse souffrir lorsque nous ne sommes pas aimés de la personne dont nous sommes épris.

En revanche, le caractère destructeur de l’Amour n’est plus accepté. Le conjoint qui abandonne femme et enfants – de même pour la conjointe – sont bien les seuls à se dire les victimes de l’Amour. L’abandonné, lui, est victime de trahison. Trahison aux promesses de fidélité, d’amour éternel mais aussi à toutes ces choses qui avaient conçu un univers : la confiance, une maison, des crédits, une image sociale, un sentiment de réussite, une certaine confiance en soi. Construire ici pour ensuite aimer ailleurs même sans quitter sa famille, c’est faire oeuvre de destruction dans son propre univers. L’Homme ayant désormais été responsabilisé, c’est l’oeuvre de la trahison et non plus l’oeuvre de la déesse.

Et lorsqu’on va sur les sites ou qu’on lit les journaux qui révèlent l’adultère des célébrités, quand on parle longuement de la pauvre épouse abandonnée avec ses enfants, va-ton se repaître du malheur de l’autre pour relativiser le sien, critiquer enfin quelqu’un sans que cela soit mal vu ou bien faire oeuvre de purgation en reconnaissant humblement le pouvoir des dieux, de la destinée et notre égalité à tous dans la triste condition humaine ?

Autres temps, autres moeurs…

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Reflet de Cythère (1)

 

Ecoutons la poésie et laissons-la mener notre esprit dans les lieux où elle a célébré la déesse de l’Amour et de la Beauté. ici, c’est Anyté qui nous décrit un ancien site près de la mer où s’élevait une statue de la déesse, aujourd’hui disparue. Un lieu bien choisi, en effet, pour une déesse née de l’écume de la mer…

 

Une image d’Aphrodite

 » Le lieu est bien choisi, Cypris, pour ta statue, 

Près de la mer, ô toi sa reine, ô toi sa fille, 

Protectrice des nefs ! La tempête s’est tue ;

L’eau calme réfléchit ton beau bronze qui brille. »

 

Anyté, poétesse grecque du IV ème siècle avant notre ère.

L’union des contraires

Dans la mythologie occidentale, la belle Aphrodite, comme de juste, a eu plusieurs amants, mortels et immortels. De ces unions sont nés des enfants dont certains, célèbres, ont fondé des civilisations lorsqu’ils étaient mortels, gagné leur place parmi les dieux quand ils étaient immortels. On remarque néanmoins que toutes ces unions ont eu une fin. Le seul avec qui Aphrodite semble avoir entretenu une liaison constante est Arès, dieu violent de la Guerre.

L’Amour contre la Guerre, la Beauté contre la destruction, on ne peut pas être plus opposé.

La mythologie nous fascine toujours. Ces histoires qui ont fondé l’identité européenne et qu’on reçoit aujourd’hui comme un ensemble de belles histoires, dérangent pourtant par leur cohérence interne qui empêche de les réduire totalement à cela. Chaque mythe de chaque civilisation est resté parce que les Hommes, s’y reconnaissant, ont jugé utile de continuer à les diffuser. Dans la nature comme dans la culture, le vivant ne conserve que ce dont il a besoin, ce qui explique que certains ouvrages soient toujours diffusés tandis que d’autres moisissent, fermés à jamais, dans les bibliothèques qui se doivent de les conserver.

Le couple Arès et Aphrodite nous en rappelle d’autres que nous connaissons, qui nous sont proches ou qu’on a pu croiser dans la rue, dans le train. Ca peut être aussi notre propre histoire. C’est une belle fille à l’air doux, gentil, qui semble aimer follement un butor, un garçon grossier et rustre qu’on s’imagine aisément caractériel ou pire. Et on ne comprend pas.

Notre façon d’être attiré par l’autre est toujours complexe et dépend de circonstances psychologiques que nous subissons sans les voir, tandis que ceux qui nous aiment et s’inquiètent pour nous voient clairement. Ce n’est en effet que bien des années après les événements que nous pouvons commencer à analyser les raisons de notre union, surtout si elle est achevée.

Dans l’union des contraires, plusieurs choses peuvent se jouer : l’attirance pour l’autre, en ce qu’il est si différent de nous. Dans le couple hétérosexuel, cette base physiologique des contraires est déjà à l’oeuvre, mais nous ne nous réduisons pas à notre physiologie.

Psychologiquement, dans un monde qu’on pourrait concevoir comme bipolaire, une chose et son contraire forment une unité, une complétude. Un couple où l’un a des capacités que l’autre n’a pas et vice-versa constitue à cet égard un être humain complet, réalisé, comme celui des âmes-soeurs du Banquet de Platon, peut-être.

Arès apporte à Aphrodite la dureté virile qu’elle ne peut avoir et Aphrodite apporte à Arès la douceur féminine dont il manque cruellement. Est-ce un hasard si de leur couple est née une fille justement nommée Harmonie ?

Mais peut-être ces contraires ne sont-ils qu’apparents. Car à bien y regarder, ce qui réunit Arès et Aphrodite est peut-être bien quelque chose de plus fondamental, de plus profond, c’est-à-dire leurs ressemblances.

Arès est un dieu solitaire avec qui personne ne s’entend. Querelleur, violent, Aphrodite est la seule déesse qui lui soit proche. Aphrodite, de son côté, fille de personne, n’a dans l’Olympe ni amie ni allié. A l’inverse des dieux sociaux tels que Zeus qui régit tout et autour de qui on se doit de tourner, Héra, la patronne, Athéna, forte et populaire, Aphrodite n’a de réelle relation avec les autres dieux que quand elles sont sexuelles.

D’une manière générale, on sent bien qu’Arès et Aphrodite font peur. Ils sont un mal nécessaire à l’ordre des choses selon les conceptions anciennes, mais on redoute la menace de l’un et de l’autre, la Guerre parce qu’elle détruit, provoque morts et autres calamités, l’Amour parce qu’il rend les dieux et les Hommes esclaves d’un autre être, perdant toute liberté. Ce qui est une façon tragique de voir l’Amour, même si cela est vrai. Beaucoup de poèmes grecs sur l’Amour expriment le désespoir de n’être qu’une loque servile consumée par le désir.

Chaque fois que nous voyons un couple apparemment fondé sur l’union des contraires, regardons plus profondément : nous y verrons très probablement une union des semblables.

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Le coquillage

Le coquillage est un symbole bien connu d’Aphrodite, celui qu’on lui associe peut-être encore plus naturellement que la rose, bien que ce symbole soit rarement mentionné dans les dictionnaires de mythologie. L’imaginaire collectif se l’est facilement approprié à partir de la très célèbre peinture de Botticelli, La naissance de Vénus. Le motif était déjà exploité bien avant, puisqu’on trouve une représentation au motif semblable dans la villa de Pompéi portant le nom de la magnifique fresque de son jardin : Vénus à la coquille, où la déesse est allongée nonchalamment dans une énorme coquille Saint-Jacques.

Les symboles associés aux dieux ne sont pas toujours dans un lien très clair avec ce qu’ils représentent, si bien qu’au fil du temps, leur compréhension par tous n’est plus possible. Par exemple, l’association d’Athéna avec la chouette n’est plus compréhensible aujourd’hui. On pense que cela a un rapport avec une religion primitive où les dieux étaient représentés sous forme d’animaux avant de devenir anthropomorphes. Bien loin donc, de ce à quoi la société est sensible.

Dans le cas du coquillage, par contre, le symbole est toujours accessible. Aphrodite étant née de l’écume de l’océan, il n’est pas illogique de la voir associée à un animal marin. Mais pourquoi le coquillage ?

Qui n’a jamais été fasciné par les coquillages qui jonchent par millions le sable des plages ? On cherche les plus beaux, on en fait des bijoux, des ornements, et surtout, on les ramène chez soi à défaut d’y ramener ce qu’on voudrait vraiment : la plage, la mer, le vent, le soleil, ce moment de détente où on est heureux, n’ayant rien d’autre à devoir penser qu’au bonheur de l’instant présent. Cet état de plénitude, c’est celui de l’enfant qui vient de naître. La mer, dans sa fonction de pourvoyeuse primordiale de vie, renvoie à la mère de chacun, qui protège l’enfant dans ses eaux avant de lui donner naissance.Le voyage près de l’océan est toujours un pèlerinage, un retour aux origines que la semi-nudité permise renforce encore un peu plus.

On remarque néanmoins qu’Aphrodite ne représente pas à proprement parler une déesse mère. En tant que déesse de la Beauté et de l’Amour, elle évoquerait plutôt la sexualité, la sensualité que la maternité. Justement, le coquillage est souvent un fascinant bi-valve dont les coques, lorsqu’elles s’entrouvrent, dévoilent légèrement un mystérieux enchevêtrement de chairs molles et vivantes. Ce mystérieux être vivant rappelle ainsi mieux qu’aucun autre le sexe féminin : deux grandes lèvres ouvrant sur un inconnu de chair dont le mystère demeurera toujours entier. En effet, il est à la fois l’origine du plaisir et de l’existence, le lieu d’où un homme vient et où il ne cesse de vouloir revenir.

Dans son ouvrage, La femme celte, Jean Markale remarque que le sexe féminin excité sécrète du trimétylamine, la même substance que celle des poissons en décomposition. L’odeur du sexe féminin est donc proche de celle des animaux marins morts, comme ces coquillages qu’on ramasse sur les plages, ces bi-valves mystérieux dont il ne reste que les coques vides par lesquelles nous sommes toujours attirés sans comprendre pourquoi.

Par ailleurs, les produits issus des coquillages, nacres et perles – dont la couleur blanchâtre irisée renvoie encore à la sexualité – sont des matières précieuses qui ne sont réservées qu’aux femmes, là où pierres semi-précieuses et métaux précieux peuvent être portés indifféremment par les deux sexes.

Enfin, comme ce qu’il représente dans notre inconscient, le coquillage orne les boîtes à secrets, les miroirs, révèle le flux de notre sang quand on y porte l’oreille. C’est donc un objet lié symboliquement à l’intimité, à l’intériorité. On le retrouve également sur les objets archaïques, ethniques ou exotiques pour les décorer et renforcer l’impression de naturel, de simplicité et surtout d’ancienneté. Dans ce cas-là, il renvoie celui qui l’admire aux origines de l’humanité comme à sa propre origine. Et la boucle est bouclée.

Le coquillage est comme une femme qu’on aime et comme la Beauté, on peut les posséder mais ne jamais percer leur mystère. C’est la caractéristique même d’Aphrodite.

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Le mystère de la ceinture

Dans la mythologie, la ceinture est l’accessoire grâce auquel Aphrodite se rend irrésistible, un charme d’Amour divin auquel nul n’échappe. Mais si Zeus ne parvint pas à y échapper lors de la Guerre de Troie, quand Héra l’utilisa pour intervenir dans le conflit à l’insu de son mari, il réussissait malgré tout à résister à son pouvoir avec sa fille adoptive. Mais c’était au prix d’un très grand effort. Pour se venger de le faire vivre dans cette tension permanente, Zeus condamna Aphrodite à s’éprendre d’un mortel, Anchise.

Cette ceinture permit aussi à Aphrodite de manipuler le bel Adonis qu’elle aimait mais qu’elle devait partager avec Perséphone, la première parce qu’elle l’avait découvert, la seconde parce qu’elle l’avait caché et protégé. Dans la rivalité qui opposait les deux déesses, le tribunal des dieux avait tranché le conflit ainsi : le temps du bel Adonis devait être partagé en 3. Dans le premier, il vivrait avec Perséphone, dans le second, avec Aphrodite, le dernier, il le passerait seul. C’est le moins qu’il lui fallait pour se reposer un peu après tant de sollicitations amoureuses…

Mais la ceinture perturba ces règles : le temps qu’il devait passer seul, il le passa avec Aphrodite, et ce ne fut qu’à contrecoeur qu’il consacra le temps imparti à Perséphone, quand il le lui consacra.

Cette tricherie illustre parfaitement le pouvoir de la ceinture de la déesse de l’Amour et de la Beauté.

Comment la ceinture peut-elle être conçue comme un accessoire divin qui rend irrésistible ?

Voyons le vêtement grec antique, le péplos, comme on a pu le rencontrer sur les statues, les bas-reliefs et les poteries. Une longue masse de tissu qui drape le corps d’une seule pièce comme le fait toujours le sari, mais à partir des épaules et non de la taille. Enveloppant le corps, il drape, cachant la nudité et protégeant tout ce qui doit l’être. Mais cette pièce de tissu adopte son propre tombé, et des épaules jusqu’aux chevilles, la pièce de tissu n’a pas vraiment d’autre alternative que de former un large rectangle aux plis irréguliers dont ne doit saillir à peu près que la poitrine.

Les découvertes récentes visant à comprendre les mystères de la séduction révèlent que ce n’est pas la taille ou le poids qui importent dans l’estimation de la beauté d’un corps et son attraction, mais le rapport entre les seins, la taille et les hanches. Une taille fine et des hanches larges sont universellement reconnus comme des critères de beauté d’un corps jusqu’à un niveau si profond qu’il est inscrit au coeur de l’espèce toute entière. Car de toutes les femmes, celles qui possèdent ce corps sont celles qui seront les plus aptes à mettre au monde des enfants en bonne santé.

Ce critère-là, loin d’être basé sur l’esthétique propre à une civilisation, est répandu à l’échelle planétaire et conditionne même ceux qui ne veulent pas d’enfants ! Comment s’étonner de l’universalité d’une attirance sans lui donner un caractère divin, lorsqu’on ne fait que la constater sans la comprendre ?

Et la ceinture ?

La ceinture, qui était un accessoire du péplos et qui existe toujours, est ce qui va révéler la perfection d’une silhouette irrésistible. En ceignant la taille, la ceinture va accentuer la courbe des hanches qui reste ordinairement dissimulée sous le drapé des vêtements. La même femme, d’abord simplement drapée de ce rectangle ou de n’importe quel autre vêtement large, puis la taille sanglée de sa ceinture, passera facilement du statut d’ordinaire au statut de d’irrésistible, de divine, en révélant à tous ce dont l’homme a besoin pour s’enflammer, ce que l’espèce choisit en priorité pour se reproduire et se perpétuer.

Cette silhouette à la taille affinée et aux hanches révélées, est celle qui a le plus été choisie dans l’histoire de la mode, les corsets formant à leur manière une sorte de ceinture en comprimant l’abdomen et donnant alors plus d’amplitude aux hanches et aux seins.

Cette silhouette est aussi celle des pin up des années 40 à 50, Marylin en tête, restées inoubliables, toujours enviées et désirées.

Etrangement indémodables…

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Signifier et embellir par le vêtement

Le vêtement est le plus fascinant, le plus complexe, le plus complet des créateurs de beauté sociale. Obligatoire et nécessaire dans la majorité des sociétés, il répond à des impératifs fondamentaux constructeurs de civilisation. Il répond de ce fait à plusieurs objectifs depuis des millénaires : protéger contre le froid et couvrir la nudité.

D’après Freud, et selon toute vraisemblance, la civilisation n’a pu se créer qu’à partir d’une répression des pulsions et instincts sexuels des hommes qui, déviant les intérêts collectifs de l’activité sexuelle, les ont projetés ailleurs, dans les constructions intellectuelles et artistiques qui ont fondé la civilisation. Cacher la nudité par des vêtements en est le pilier fondamental.

Culturellement, cela peut se traduire chez les Grecs par l’éviction d’Eros et la victoire d’Aphrodite comme divinité de l’Amour.

Dans la mythologie, on raconte qu’Aphrodite fut habillée par les Nymphes dès sa sortie de l’eau. Bien que représentée nue dans l’inconscient collectif, Aphrodite est bien plus souvent une déesse habillée…

Le paradoxe de l’intégration du vêtement dans la société est qu’il est basé au départ sur une contrainte, celle de cacher la nudité. C’est de cette contrainte que va se créer une sorte de page blanche, un espace de liberté, ou hors nudité, on peut tout montrer. De ce fait, le vêtement peut et sait tout exprimer !

Il peut être politique avec des tee-shirt à messages, le choix exclusif de matériaux naturels, l’absence de fourrure, les vêtements indiens de coton filés à l’instigation de Ghandi à l’époque de sa lutte pour l’indépendance, les chemises unisexes à col Mao pour les chinois qui inscrivent l’individu dans le tout politique plutôt que dans le clivage des genres, aboli aussi par les vêtements.

Il peut exprimer un état d’être psychologique avec des vêtements noirs et dissimulant toutes formes pour les gens complexés ou déprimés, des vêtements inappropriés, usés, tachés et endommagés pour ceux qui cumulent mal-être psychologique et détresse sociale.

Il peut encore exprimer plein d’autres choses : l’appartenance sociale, religieuse, l’identification à un groupe, une idéologie, le souci de plaire, d’être à la mode, la volonté d’exciter, d’affoler, mais aussi la créativité, le souci d’étaler ses richesses, la fidélité à un créateur, à une marque, une maison de couture, à son identité nationale. On peut encore célébrer un événement grâce à des habits de fête, signifier son respect par des vêtements soignés, afficher son sérieux par des habits appropriés à l’entreprise, etc..

La société entière s’exprime sur cette page blanche qu’est le vêtement !

Et la Beauté, dans tout cela ?

S’habiller en beauté n’a que deux pré-requis. Le premier est que la Beauté s’exprime selon des critères de société qui l’ont définie, et il est donc impossible de la concevoir sans l’acceptation indirecte de ces canons, dussent-ils changer selon l’époque et le lieu. Le second, c’est que créer sa Beauté en vêtements n’est possible qu’en la construisant avec le corps qu’on a et non celui qu’on voudrait ou devrait avoir. S’habiller en respectant la Beauté, c’est s’habiller en respectant sa beauté, celle dont la déesse a fait don.

A  partir de là, les règles sont très simples. Quelles que soient les coupes, les matières, les couleurs, il s’agit de mettre en avant ce qu’on possède de « beau », c’est-à-dire conforme à l’idée que s’en fait la société, et flouter, cacher ou améliorer ce qu’on possède de moins beau, le tout sans souci de mode vestimentaire, de nom, de marque, de prix, sachant néanmoins que les tissus rigides redessinent les formes en leur donnant des frontières et limitant leurs débordements, les tissus légers épousent et soulignent des formes idéales.

Ces règles étant posées, il ne faut pas oublier que cette nouvelle création de son corps ne peut être harmonieuse que si formes et couleurs s’associent de façon agréable à l’oeil, c’est-à-dire avec art, et c’est certainement ce qui sera le plus dur.

En effet, motifs et couleurs sont désormais ce qui se démode le plus vite par l’usage rare qu’on fait de certains d’entre eux – pour une « saison » ou deux, pas plus – inscrivant irrémédiablement une date sur une pièce aimée. Associer des pièces unies, à une pièce à peu de motifs, une seule pièce extravagante contre toutes les autres ultra-classiques ou encore choisir des couleurs neutres, intemporelles, des formes simples, des lignes épurées augmenteront le potentiel de Beauté éternelle d’une tenue, mais cela se fera toujours aux détriments d’une certaine originalité.

Enfin, dernier point, peut-être le plus inattendu. Il n’est rien de plus authentiquement et mystérieusement féminin qu’une belle jupe ou une belle robe longue faite de tissus légers et souples qui se soulèvent et ondulent à chaque mouvement de la femme mais qui n’en dévoilent rien. Ainsi, il n’est pas rare de voir des hommes se retourner avec admiration devant un tel archétype de la Beauté féminine : une femme marchant avec une jupe longue faite de voiles qui s’envolent gracieusement.

Car nous aimons d’abord ce que nous projetons, et il n’est rien de plus beau qu’un corps qu’on rêve parfait tant qu’on ne l’a pas vu…hormis un corps imparfait mais enfin connu. Car c’est de cela qu’est fait l’amour : de rêveries, d’attente mêlée de respect et de désirs enfin comblés.

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L’aphrodite des poètes

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Comment les anciens grecs voyaient-ils leur déesse de l’Amour, et donc, par extension, de quelle image de l’Amour et de la Beauté notre culture occidentale a-t-elle hérité ?

Les poètes en ont laissé quelques images aussi éclairantes que mystérieuses, sublimes et immortelles.

Hésiode, le premier, nous parle de sa naissance du côté de Cythère, à partir de l’écume formée autour du membre viril d’Ouranos, le ciel. Elle gagna Chypre avant de sortir de la mer. Comme Athéna qui naquit tout armée de la tête de son père, Aphrodite naquit jeune fille et faisait croître l’herbe sous ses pieds en gagnant la terre.

«  Amour l’escorta et le beau Désir la suivit dès qu’elle fut née et alla rejoindre le peuple des dieux.

Depuis le début, parmi les dieux et les hommes, lui sont réservés comme un privilège, les babillages de jeune fille, les sourires, les tromperies, les délices du plaisir, la tendresse et la douceur.« 

Hésiode. La Théogonie. Traduction Claude Terreaux. Arléa.

Sappho la voit couverte de fleurs et ce qu’elle n’offre plus se retrouve dans la poésie qui lui est consacrée :.

«  Je tremble et la vieillesse couvre déjà ma peau.

L’amour s’envole à la poursuite des jeunes.

Prends ta lyre et chante-nous Aphrodite au sein couvert de violettes. »

Sappho. Le désir. Traduction Frédérique Vervliet. 1001 nuits.

Dans un registre plus philosophique et fondamental, Aphrodite est aussi au coeur de la manifestation de l’univers. Empédocle place en effet l’univers et sa manifestation sous la double impulsion de l’Amour, qui unit, et la haine qui désunit. Cette conception ressemble à celle des hindous qui pensent qu’attraction et répulsion sont à l’origine des multiples renaissances de l’Homme après sa mort, entraînant un nouveau cycle de vie terrestre et donc de souffrance. En Inde, et ailleurs dans le monde, cette conception motive la pratique des yogas, qui libèrent de ce cycle infernal.

 » Ainsi, commun à tous, mais s’amorçant sur des cercles contraires, 

Le même être tantôt se défait, tantôt croît, 

Gros ici de ce qu’il perd là; et tantôt frères, 

Les éléments qui ne sont qu’Un forment l’Unique, 

Sous l’effet de l’Amour, et tantôt sous le froid

Empire de la Haine, ils forment l’Innombrable. »

« …Amour, qu’on nomme aussi Aphrodite et Délice. »

« …C’est dans le corps mortel que le mieux s’aperçoit

L’impérissable effet de cette grande loi.

Tantôt l’Amour fleurit la chair et nous unit

A tout ce qui est beau; tantôt triste, terni, 

Luttant contre soi-même, errant sur les rivages

Extrêmes de la vie, en butte à de sauvages

Houles, le coeur se lasse, et nos corps, usés, meurent. »

De façon plus surprenante, c’est encore Aphrodite qui est à l’origine de la vue, selon la même loi :

« Aphrodite a uni sous son joug les 2 yeux, 

Infatigable paire; à eux deux, ils produisent

L’image unique. »

Empédocle. Traduit par Marguerite Yourcenar. La Couronne et la Lyre. Poésie Gallimard.

Pour finir – parce qu’il y en a encore bien d’autres ! -, cette qualité de la vue, de l’éveil de l’entendement, se retrouve aussi chez la poétesse Nossis, être un privilège d’Aphrodite.

Eloge de l’Amour

« La douceur de l’amour surpasse toutes choses, 

Croyez-m’en, moi, Nossis. Le miel a moins de prix.

Celle qui n’a pas eu le baiser de Cypris

Ne sait pas distinguer quelles fleurs sont les roses. »

Nossis. Traduit par Marguerite Yourcenar. La Couronne et la Lyre. Poésie Gallimard

Née des eaux

Aphrodite est dite « née des eaux », plus précisément de l’écume de la mer. C’est Chronos, qui jeta les testicules de son père Ouranos, pour libérer Gaïa de ses accouplements incessants. De ses testicules tombées dans l’océan et de l’écume naquit Aphrodite, déesse de l’Amour et de la Beauté.

Outre l’absence de parents directs, on peut également noter cette qualité d’être née des eaux.

Il y a beaucoup de choses à dire sur le fait de naître des eaux. L’une d’entre elles est que le corps humain est constitué en majeure partie d’eau, comme chez la plupart des êtres vivants, et l’homme lui-même passe les 9 premiers mois de sa vie dans l’eau. D’une manière générale, on pourrait dire aussi qu’il n’y a pas de vie sans eau et que les astrophysiciens, pour commencer à étudier une planète pouvant potentiellement accueillir la vie, s’interrogent d’abord sur la présence d’eau.

Dans l’histoire de la Terre elle-même, l’océan est le lieu où est apparue la vie. Est-ce une intuition que les anciens Grecs auraient eue ? Chaque mythologie a restitué en symboles, mythes et histoires, des intuitions, des compréhensions fines sur le monde avec des moyens limités. D’après Freud, ils sont allés jusqu’à la compréhension intuitive de l’inconscient, les dieux étant, pour lui, la projection extérieure de phénomènes intérieurs.

L’Amour, la Beauté, sont des émotions intérieures qui, si elles ne sont pas universelles dans les critères qui les définissent, le sont du point de vue de l’émotion elle-même, comme est universel notre sentiment du sacré, du beau, de l’Amour, en contemplant l’Océan. Qui d’autre alors qu’Aphrodite, aurait pu naître des eaux ?

Du point de vue des Grecs anciens, la mer est une étrangère fascinante et dangereuse, la frontière qu’il faut dépasser pour s’agrandir, s’enrichir, s’épanouir. C’est le domaine de Poséidon – un des trois Chronides qui se sont partagés la Terre – à qui elle échoit. Lui, c’est le versant terrible et dangereux de l’Océan, dont le caractère irascible a été décrit dans l’Odyssée. L’autre versant, prospère, fécond, attirant, échoit à la belle Aphrodite qui est née des eaux, de l’écume de la mer, non loin des côtes de Cythère, et qui chaque année se baigne dans les eaux de Paphos, son site consacré, pour retrouver la virginité que sa nature divine ne lui permet pas de garder.

Eau et amour sont essentiels à la vie, eau et amour sont essentiels à la beauté qui se fanerait sans l’un ou l’autre. Mais où étancher une soif d’amour ?

Abandonne-toi à Aphrodite, et quand tu perds le lien avec ta partie divine, rejoins la mer, ta mère archaïque, et laisse-la te révéler à toi-même ta virginité d’âme et de coeur…

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