Pouvoir et beauté

La beauté, valeur humaine et sociétale, a la particularité d’être mobile, fluctuante car dépendante du jugement humain, aussi souvent subjectif qu’arbitraire. Avec de telles caractéristiques dépendant plus du hasard que de règles objectives, on pourrait considérer qu’il est impossible de parler de beauté dans une perspective qui se voudrait universelle.

Pourtant, au-delà des règles complexes telles que la psychologie et la culture qui régissent des critères en matière de séduction, beauté et choix du partenaire, il en existe une qui est universelle et qui touche toutes les espèces : les lois de prééminence sociale, qui valent pour toutes les sociétés, de celle des abeilles à celle des singes et passant bien sûr par les sociétés humaines. D’après cette loi, les individus qui ont du pouvoir et du prestige ont également plus de puissance de séduction et d’attraction sexuelle. Un phénomène qu’on aurait tôt fait de confondre avec celui de l’attrait pour la fortune, certainement parce que dans les sociétés humaines, argent et pouvoir semblent se confondre, mais il n’en est rien.

Dans Le principe de Lucifer, son redoutable essai sur la violence comme pilier des sociétés et de la marche de l’histoire, Howard Bloom titre un de ses chapitres : »Mieux vaut être pauvre et avoir du prestige qu’être riche et en disgrâce.« . Dans toutes les sociétés humaines ou animales, c’est la préséance sociale qui compte et qui permet à un individu d’accroître son réseau de relations, sa durée de vie, la diffusion de ses gènes. Les nombreux scandales sexuels éclaboussant les stars et surtout les hommes politiques dont le physique ingrat nous pousse souvent à nous demander ce qu’on a pu leur trouver en témoignent largement. »Le pouvoir exerce une véritable fascination, mot qui vient de « fascinus » et signifie « sexe dressé« , explique dans un article Christophe Deloire, co-auteur du livre Sexus Politicus, ajoutant qu' »il y a de vraies pulsions envers ces figures paternelles, ces hommes tout-puissants. »

Certes, quand on parle de la sexualité débridée d’une star et surtout d’un homme politique commettant un adultère, un crime ou un délit, on braque le projecteur sur l’homme de pouvoir, seul à intéresser la presse, le grand public, sa famille et ses adversaires politiques, qui tous le connaissent. Mais que dirait ces inconnues, femmes anonymes et insignifiantes qui lui ont cédé ? Qu’il est un homme de pouvoir et que c’est une fierté de pouvoir l’inscrire à son tableau de chasse ? Plus probablement, elles lui ont trouvé toutes les qualités, l’ont trouvé beau, séduisant, irrésistible, et ce même si elles se sont leurrées elles-mêmes et qu’elles ont été le jouet de forces et d’illusions plus grandes qu’elles-mêmes et leur rêve de bonheur.

Une illusion qui n’est pas proprement féminine. Dans les Trois mousquetaires, Alexandre Dumas décrit ainsi Anne d’Autriche, reine de France et mère de Louis XIV : »..elle se trouvait dans tout l’éclat de sa beauté. Sa démarche était celle d’une reine ou d’une déesse; ses yeux, qui jetaient des reflets d’émeraude, étaient parfaitement beaux, et tout à la fois pleins de douceur et de majesté. (…) Sa peau était citée pour sa douceur et son velouté, sa main et ses bras étaient d’une beauté surprenante, et tous les poètes du temps les chantaient comme incomparables. Enfin, ses cheveux (…)encadraient admirablement son visage, auquel le censeur le plus rigide n’eût pu souhaiter qu’un peu moins de rouge, et le statuaire le plus exigeant qu’un peu plus de finesse dans le nez. »

La description d’Anne d’Autriche s’avère bien moins idéalisée quand c’est une aristocrate – contemporaine de la reine et dont la description a servi de modèle à celle de Dumas, madame de Mottevile – qui la fait. Certes, elle lui trouve de la beauté, mais son nez est clairement décrit comme gros et son teint, qu’elle néglige, ne l’embellit pas. Malgré cela, elle lui reconnaît des qualités, mais pas au point de la comparer à une déesse; peut-être parce qu’en plus d’être une femme, comme la reine de France, il y a moins de distance sociale entre elle et sa contemporaine qu’entre l’écrivain roturier du XIX ème et la souveraine du XVII ème.

D’ailleurs, la bourgeoise madame Bonacieux ne peut soutenir la comparaison : « C’était une charmante femme de 25 à 26 ans, brune avec des yeux bleus, ayant un nez légèrement retroussé, des dents admirables, un teint marbré de rose et d’opale. Là cependant s’arrêtaient les signes qui pouvaient la faire confondre avec une grande dame. Les mains étaient blanches, mais sans finesse; les pieds n’annonçaient pas la femme de qualité. Heureusement, d’Artagnan n’en était pas encore à se préoccuper de ces détails. »

Car qui aurait l’idée d’aimer une insignifiante lingère plutôt qu’une aristocrate ou une femme de pouvoir? Pas d’Artagnan, séduit plus tard par Milady, aventurière et dangereuse femme de main de Richelieu. Qu’on se rassure ! Notre héros aimera de nouveau madame Bonacieux une fois que la mort, peu soucieuse de préséance sociale, se sera chargée de l’anoblir…

Labo de Cléopâtre : Le khôl de Cléopâtre

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6 commentaires

    1. Bonne question..Les femmes en politique sont effectivement de plus en plus nombreuses, mais si c’est un statut qui doit les rendre plus glamour, ce sera à titre anecdotique et personnel, je pense. L’imaginaire collectif voit encore massivement l’homme comme celui qui gouverne et ce pouvoir comme un attribut de sa séduction. Il n’y a effectivement pas de mot exprimant la fascination qui s’appuie sur un attribut du sexe féminin.
      Mais ça commence un peu à changer dans les mentalités, même si c’est à vitesse d’escargot.
      Merci de ta visite, en tout cas.

  1. super complet ton article et très instructif comme d’habitude
    Et notre monde d’aujourd’hui est surtout influencé par ça: pouvoir et beauté (séduction)
    passe une belle journée
    bisous

    1. Oui, le monde est gouverné par ça, mais il l’a toujours un peu été. C’est juste qu’avec les médias, ça atteint des proportions jamais atteintes..
      Belle journée à toi aussi et merci de ta visite.

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