Philosophie d’Aphrodite

Dans une culture, tout ce qui concerne les grands sujets théologiques ou mythologiques est toujours complexe, si ce n’est contradictoire. On pourrait chercher des points communs, des unités dans les récits, les représentations, les façons de parler d’une chose ou d’une autre, il ne s’en trouverait jamais de manière absolue.

Aujourd’hui, on opposerait sûrement l’Amour à la Haine, et on le faisait déjà autrefois, mais il se trouva pourtant des représentations d’Aphrodite guerrière comme il nous reste des statues d’Aphrodite pudique, ce que nous associons pourtant mal à une déesse des prostituées, par exemple. Mais il est bien d’autres contradictions concernant la déesse de l’Amour et de la Beauté, non seulement à propos des récits qui parlent d’elle, mais aussi sur le genre d’idées qu’elle inspirait et qu’elle inspire parfois encore.

Dans les mythes, la déesse de l’Amour et de la Beauté apparaît surtout comme une belle semeuse de trouble qui a couché avec la plupart des dieux, a provoqué la guerre de Troie et puni quelques Mortels pour leur insoumission, voire sacrifié certains d’entre eux pour sa vengeance personnelle. Ce qui la distingue est sa beauté, sa douceur et son sourire qui sont les qualificatifs qui s’attachent à son nom. La tradition littéraire en lien avec l’épopée et la tragédie en fait plutôt une déesse superficielle, proche de ces Vénus de la Renaissance, belle et charmante, sans aspérité autre que quelques colères vite oubliées. Sa nature douce la pousse aux intrigues amoureuses et aux actions inconsidérées, proches de celles qu’on attribua de tout temps au féminin, laissant sous ce prétexte toute sa vie la femme sous tutelle masculine.

Pour les poètes, en revanche, Aphrodite, plus essentielle, est la déesse qui impose sa loi à tous : »Aphrodite est cruelle en nous forçant d’aimer« , dit Sappho. Sophocle lui-même lui a consacré un poème, « la puissance de l’Amour », traduit par Marguerite Yourcenar, où il évoque sa capacité à soumettre tout le vivant :

« …Et en tout lieu, dans l’univers,

L’âme vivante et respirante le reçoit

Et se soumet, aussi bien le poisson qui erre

Dans l’océan, que le quadrupède sur terre;

Pour les oiseaux et pour la bête carnassière,

Pour l’homme, pour les dieux immortels, il est Loi… »

Le poème conclut par cette phrase évoquant presque un monothéisme aphrodisien : « Et Cypris règne seule.« . Cypris, déesse de Chypre, un des noms de la grande Aphrodite.

Ce point de vue n’est pas que poétique, et avant le triomphe de la pensée platonicienne, celle d’Empédocle, philosophe brillant, d’une élégance insolente, empruntait aux Upanishad – l’ensemble de textes philosophiques de la religion hindoue – le concept de cycle perpétuel de l’univers sous les effets de l’attirance et de la répulsion qui en forment les mouvements apparents. Apparents, car pour les Upanishad comme pour Empédocle, tout est Un, et la matière qui se reforme, le corps qui naît après la mort d’un autre, tout est fait des mêmes éléments de l’univers.

Si dans les Upanishad le système philosophique va plus loin, spéculant à partir de cette logique sur la fin du cycle des renaissances et le retour possible à son unité originelle par une ascèse appelée yoga, les fragments conservés d’Empédocle n’ont pas l’air d’aller plus loin que d’expliquer l’univers, de constituer une cosmologie.

Et Aphrodite, dans tout ça ?

Au coeur du système d’Empédocle, la déesse joue un rôle majeur « en nous forçant d’aimer », comme disait Sappho. En tant qu’être unique, nous venons de l’union d’un homme et d’une femme, du multiple, donc. En aimant à notre tour, nous perpétuons le cycle. Pour la pensée asiatique d’origine hindoue, la vie contient en elle la mort et la mort contient la vie dans le cycle de morts et de renaissances incessantes. Dans ce système, le désir agit comme un aimant, nous entraînant dans une série d’actions qui nous enchaînent au karma, tout comme peut le faire conjointement et de façon inverse la répulsion.

Pour Empédocle, c’est l’Amour et la Haine qui nous font agir; et l’Amour, il le nomme Aphrodite : « Amour, qu’on nomme aussi Aphrodite et Délice. »

« L’un devient multiple, et le multiple, motion incessante, redevient l’Un. (…)Les éléments qui ne sont qu’Un forment l’Unique, sous l’effet de l’Amour, et tantôt sous le froid empire de la Haine, ils forment l’Innombrable. »

Cette qualité d’Aphrodite de réunir le multiple en l’Un permet d’autres raisonnements inattendus chez Empédocle : « Aphrodite a uni sous son joug les 2 yeux, Infatigable paire; à eux deux, ils produisent l’image unique« , répondant ainsi à la question que devaient se poser les Anciens : « Comment deux yeux parviennent-ils à ne former qu’une seule image ? »

Enfin, Empédocle, un de ces nombreux philosophes végétariens de l’Antiquité inspirés par l’Inde, semblait dire que les premiers sacrifices, destinés justement à la déesse de l’Amour, se faisaient sans faire couler le sang, insinuant sans doute que les sacrifices venus après et destinés aux autres dieux constituaient une cruauté autant qu’une régression.

La souffrance de l’animal n’a donc pas été qu’un souci contemporain.

Labo de Cléopâtre : un cosmétique antique : l’huile de ricin

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Reflet de Cythère (10)

Dans Reflet de Cythère, un texte sur Aphrodite permettant de mieux comprendre ses caractéristiques ou son culte est proposé.

Aujourd’hui, c’est un texte du XXI ème siècle inspiré des Anciens qui a été choisi. Il provient de l’ABC de la magie naturelle d’Arnaud de L’Isle, un livre sorti aux éditions Grancher dans la catégorie Esotérisme.

Parmi les livres de magie et de paganisme, il est un des plus poétiques, des plus littéraires et a l’avantage du style, ce qui augmente encore sa puissance d’évocation. Au travers des rites variés qu’il propose, la parole sacrée règne, et avec elle – curieux hasard ! – la nostalgie païenne et le lyrisme de Leconte de L’Isle, qui rappelle Hésiode et Homère. Une qualité qu’on retrouve rarement dans un livre d’ésotérisme ou de magie.

L’hymne qui suit, consacré à Aphrodite, peut aussi bien se prendre comme un texte évoquant quelques caractéristiques d’Aphrodite que comme un rite pour sentir en soi la présence de la déesse grecque de la Beauté et de l’Amour que vous pouvez scénariser avec une image de la déesse, des bougies ou lampes à huile, encens, fleurs, etc..Ce rite peut être personnel et secret, comme il peut être celui d’un couple.

« Hymne a Aphrodite

Hymne à Aphrodite, à prononcer pour toute réharmonisation individuelle

Tu es celle dont tout procède et qui nous a donné la vie. Les trois royaumes, le ciel, la terre et la mer, t’obéissent.

Lorsque tu t’assois aux côtés de Bacchus, tu présides aux festins, tisses les liens conduisant au mariage et répands ta grâce mystérieuse dans le lit des amants. 

Tu es la secrète déesse qui se glisse dans le désir de l’homme et de la femme, louve silencieuse qui traverse la nuit.

Tu es celle que tous les hommes désirent, l’image qui naît de leur esprit, le philtre magique de leur amour et de leur délire sacré. 

Toi qui jadis naquis à Chypre et posas ton pied sur les galets du rivage, approche-toi de moi. 

Ressens mon désir de contempler ton visage et ton corps parfaits.

Tu parcours les terres de Syrie, l’Egypte sacrée et traverses les flots sur ton char immaculé tiré par des cygnes.

 

O bienheureuse déesse de volupté, je t’appelle et te désire. Chevauche les flots jusqu’à moi. Laisse-toi porter par le chant des nymphes sur l’écume des vagues.

O déesse désirable, qu’à cet instant tu m’apparaisses et que je puisse enfin contempler la beauté de ta nudité. 

Que mes paroles saintes te soient agréables et puisse mon pur désir toucher ton être le plus intime. 

O Aphrodite, je t’invoque. »

Arnaud de L’Isle. ABC de magie naturelle. Grancher 2000.

Pour s’immerger un peu plus…

 

Nouvel article Labo de Cléopâtre : Cosmétiques de Cléopâtre et tabous

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Poils, érotisme et ambiguïté

L’épilation est devenue une pratique esthétique centrale dans notre société. Elle trouve sa justification historique dans le fait que des civilisations prestigieuses sont à l’origine de cette pratique, mais son côté aléatoire, subjectif et qui ne devrait en rien être obligatoire tendrait plutôt à le faire prendre pour une pratique aux limites de l’absurde malgré son aspect dictatorial.

En effet, lorsqu’on fait des recherches sur l’histoire de l’épilation, on trouve beaucoup de documents et de matière pour la période antique et beaucoup moins sur toutes les autres. Pourtant, une chose est sûre : nous n’avons pas connu nos mères autrement qu’épilées sur certaines zones et que nous-mêmes le sommes de plus en plus. Effectivement, la pratique de l’épilation a connu des éclipses au fil du temps : présente quand on vouait au culte au corps, comme c’était le cas dans l’Antiquité et comme le révèlent les statues de dieux, de déesses, athlètes nus de l’époque classique, absente des périodes où on donnait de l’importance à l’âme, où les représentations du corps étaient plutôt celles souffrantes, saignantes et suppliciées des martyrs, manifestant de son abandon au bénéfice de valeurs considérées comme plus élevées. Ce n’est alors plus la beauté du corps qui est mise en valeur mais son sacrifice, sa souffrance, sa mise à mort rituelle pour mettre l’accent sur la beauté de l’âme qui ne craint pas la mort, qui refuse les contraintes de la matière pour mieux s’élever vers Dieu.

Ces conceptions judéo-chrétiennes, que notre société laïque a perdues, ont couru jusqu’au début du XX ème siècle. Les manuels d’esthétique et de conseils de beauté ne parlaient encore d’épilation que pour le visage où des poils noirs, durs et disgracieux étaient considérés comme virilisant et enlaidissant la femme. Mais il faut bien se rappeler que la décence empêchait d’exposer les corps, au point qu’il n’y a que dans les années 60 que les femmes ordinaires cessèrent de porter des foulards pour cacher leurs cheveux – en même temps qu’apparaissaient mini-jupes et bikinis.

Dans une société où les différences sociales tendent à s’effacer – du moins en apparence – et où l’égalité est un idéal depuis les révolutions démocratiques initiées par celle des Etats-Unis pour son indépendance, on oublie facilement qu’il y eut de vraies distances entre les classes aisées et les autres. Sur les côtes françaises, par exemple, les immeubles de luxe de la Belle Epoque nous rappellent qu’une population riche venait prendre des bains de mer, mis à la mode par Napoléon III à la fin du XIX ème siècle. C’est par cette exposition du corps des belles aristocrates et bourgeoises que l’épilation fit son entrée. A l’époque, tout le monde n’avait pas accès aux bains de mer.

A présent que les hôtels de luxe d’autrefois ont été transformés en appartements plus accessibles, l’exposition du corps et l’épilation se sont tout autant démocratisés. On était loin, pourtant, du diktat du corps glabre d’aujourd’hui, imposé d’abord par le cinéma, puis par l’industrie de la pornographie qui, découpant la société en femmes et hommes « baisables », a progressivement imposé une esthétique du corps et du sexe épilés, alors qu’il s’agissait avant tout d’une contrainte technique permettant à la caméra de tout voir.

Et pourtant, fut une époque où ce qui était tabou, ce n’était pas le sexe, mais le poil qui le surmontait, comme si, finalement, c’était lui qui donnait son érotisme, son caractère indécent, comme l’explique l’article  du Huffington Post, « Epilation du maillot : Pourquoi a-t-on déclaré la guerre aux poils ?- : »En France, on censure automatiquement les poils des parutions dans les magazines jusque dans les années 60. » Aujourd’hui, par une inversion des valeurs, on considère que le poil est laid, est un obstacle à la beauté de la femme; et l’industrie des crèmes dépilatoires, les esthéticiennes et autres technologies de pointe pour détruire le système pileux n’ont plus qu’à se frotter les mains.

Rappelons-nous l’Origine du monde, le tableau de Courbet – dont il est aussi question dans l’article – qui choqua son époque pour son obscénité quand le nu féminin était représenté depuis presque 500 ans. Son obscénité était-elle dans le gros plan, le sexe exposé ou bien cette abondante touffe de poils qui le surmonte ? A l’époque où il a été peint, seuls les spécialistes peuvent le dire, mais aujourd’hui où la nudité et la pornographie sont courantes, on est en droit de se poser la question de sa fascination et de son succès. En effet, pourquoi celui-ci plus qu’un autre ? Parce qu’on ne peut y échapper à cause du gros plan, ou parce que pour la première fois, le peintre ne semble pas prendre un prétexte pour représenter ce qui l’obsède ? Peut-être aussi parce qu’il y a fort longtemps qu’on n’a pas vu une touffe d’une telle envergure, une masse de poils originelle qui rappelle le côté naturel et sauvage de notre espèce, son aspect animal, et donc plus fortement sexuel, qui se révèle ici.

Autrefois, l’érotisme, le vrai, c’était effectivement ça : le vrai, l’originel, l’odeur naturelle que concentrent les poils et qui contient en elle un aphrodisiaque sur-puissant puisque primitif. Un gadget sexuel étonnant et gratuit que nous possédons toutes et qui pimenterait certainement plus la vie sexuelle par son audace paradoxale que les nombreux joujoux en plastique qu’on veut nous vendre; enfin, si on prenait le parti de l’indépendance par rapport aux diktats.

Plus facile à écrire et à lire qu’à faire…

Labo de Cléopâtre : shopping encens de l’Antiquité

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Epilation et symbolisme

Parmi les soins esthétiques associés à la femme, l’épilation occupe incontestablement la première place, surtout en terme d’érotisme. Première cause des rendez-vous chez l’esthéticienne, sujet trivial mais courant des conversations féminines décomplexées, sujet toujours actualisé des magazines et des blogs beauté, l’épilation trouve le moyen d’être une pratique à la fois plusieurs fois millénaires et suffisamment d’actualité pour continuer d’être soumise à la mode.

Pour autant, c’est une des seules pratiques esthétiques vécue comme une aliénation par les femmes au point que certaines stars entrent en résistance contre elle en exhibant une aisselle poilue, c’est-à-dire telle qu’elle devrait être en réalité.

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Il est vrai que depuis l’histoire de la reine de Saba et de ses jambes polues épilées avant d’entrer au harem de Salomon, l’épilation a, dans la culture, tout du symbole de l’aliénation féminine. Pourtant, elle n’a pas toujours été associée au féminin puisque les premiers à l’avoir pratiquée étaient les prêtres égyptiens de l’Antiquité pour qui les poils, considérés comme des sécrétions – comme l’explique Plutarque dans son traité d’Isis et Osiris – étaient jugés impurs. La famille du pharaon, censée descendre des dieux, était soumise elle aussi aux mêmes contingences; or, les élites constituent toujours des modèles.

En Grèce ancienne, l’épilation était pratiquée pour renforcer le fossé idéologique qui existait entre le masculin et le féminin, déjà sensible dans les droits, les modes de vie, la liberté sexuelle, et qu’on marquait aussi dans la chair avec la pilosité, si l’âge ne s’en chargeait. Pierre Brûlé l’explique dans son étude Les sens du poil : à l’homme la virilité, la force, le sombre, et donc le poil; à la femme, au pré-pubère, la chair tendre, le clair, le lisse, le mou.

Dans les monothéismes, le poil n’est pas censé être proscrit car il est un don de Dieu. Les barbes fournies des religieux de toutes confessions attestent de cette fierté de porter le signe d’élection du Créateur. Mais tout n’est pas aussi simple : porter ses poils diffère d’une communauté à l’autre de façon à pouvoir se distinguer les uns des autres et reconnaître son clan. La barbe des musulmans se porte ainsi au sacrifice de leur moustache , qui pourrait les faire confondre avec d’autres porteurs de barbes déjà existants des autres religions.

Et la femme, dans tout ça ?

Ses poils aussi doivent être logiquement la marque de l’élection de Dieu. C’est vrai qu’il n’existe pas d’interdit sur ses poils : elle n’a ni le devoir de les garder, ni le devoir de les retirer. Dans ce cas, pourquoi la pression pour que le corps de la femme soit épilé perdure-t-elle ? implicitement, les religions le justifient ainsi : l’élu de Dieu, c’est l’homme car c’est lui qui a été créé par Dieu. La femme, sortie de sa côte, en est un sous-produit assujetti à lui. Alors, si l’homme veut que la femme soit épilée parce que son corps lui semble plus désirable ainsi, cela sera, puisqu’elle a été créée à partir de lui et pour lui, d’après le texte.

Si les poils des hommes apparaissent donc comme leur fierté, la preuve de leur création par Dieu, l’épilation apparaît donc aux femmes comme leur assujettissement aux règles voulues par l’homme, et ce d’autant plus sûrement que dans l’Antiquité, même au-delà des sexes, seul le citoyen – et donc adulte – de sexe masculin, pouvait exhiber ses cheveux librement et ses poils. Tous les autres, femmes, esclaves, étaient soumis dans leur apparence par le sacrifice de leur pilosité rendue aussi absente que celle des enfants, des mineurs auxquels on les rapprochait symboliquement  autant que leur situation les rapprochait légalement.

L’épilation est également vécue comme une aliénation par la souffrance qu’elle inflige à celle qui la pratique, la souffrance s’apparentant souvent symboliquement à une punition. Si aujourd’hui les techniques d’épilation ne consistent plus, au prix de souffrances terribles, à brûler directement le poil de différentes manières – comme on voit Eros le faire à la lampe à huile dans la photo à la Une – il n’en reste pas moins que la pratique consiste toujours en une véritable agression pour la peau. Or, c’est une torture à laquelle la femme ne peut souvent pas échapper si elle veut vivre une vie sexuelle, l’image de son corps érotisé se représentant imberbe depuis des millénaires – même s’il y eut des périodes d’éclipse. La soumission de la femme à cette convention augmente d’ailleurs l’érotisme par le fait qu’elle ne peut exprimer plus clairement son envie de plaire et donc son désir.

Comment échapper à cette aliénation, alors ?

Comme on échappe à toutes les autres : soit en la repoussant fermement, par choix, soit en l’épousant complètement, en la faisant sienne. Vous aurez en effet beaucoup de mal à imposer à la société ces poils qui nous rapprochent naturellement de l’individu masculin de même espèce, même si nous savons tous qu’il en est pourtant ainsi. Le mieux à faire est peut-être d’apprendre à aimer cet état de fait en voyant dans cet héritage celui de la reine de Saba, la relique plusieurs fois millénaire d’une culture féminine que nous ne devons pas que subir, mais que nous devons d’abord choisir et construire.

Alors, certes, à l’heure des luttes pour l’égalité dont les frontières ont bien du mal à se définir, cette inégalité-là paraît bien archaïque. Mais Mao et les autres le savent bien, même s’ils le refusent : tout n’est pas politique, et surtout pas la séduction, l’amour et le désir.

( Photo centrale : Marina Razumovskaya sur le site www. lexpress.fr)

Le labo de Cléopâtre : Découvrir les encens de l’Antiquité

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Pouvoir et beauté

La beauté, valeur humaine et sociétale, a la particularité d’être mobile, fluctuante car dépendante du jugement humain, aussi souvent subjectif qu’arbitraire. Avec de telles caractéristiques dépendant plus du hasard que de règles objectives, on pourrait considérer qu’il est impossible de parler de beauté dans une perspective qui se voudrait universelle.

Pourtant, au-delà des règles complexes telles que la psychologie et la culture qui régissent des critères en matière de séduction, beauté et choix du partenaire, il en existe une qui est universelle et qui touche toutes les espèces : les lois de prééminence sociale, qui valent pour toutes les sociétés, de celle des abeilles à celle des singes et passant bien sûr par les sociétés humaines. D’après cette loi, les individus qui ont du pouvoir et du prestige ont également plus de puissance de séduction et d’attraction sexuelle. Un phénomène qu’on aurait tôt fait de confondre avec celui de l’attrait pour la fortune, certainement parce que dans les sociétés humaines, argent et pouvoir semblent se confondre, mais il n’en est rien.

Dans Le principe de Lucifer, son redoutable essai sur la violence comme pilier des sociétés et de la marche de l’histoire, Howard Bloom titre un de ses chapitres : »Mieux vaut être pauvre et avoir du prestige qu’être riche et en disgrâce.« . Dans toutes les sociétés humaines ou animales, c’est la préséance sociale qui compte et qui permet à un individu d’accroître son réseau de relations, sa durée de vie, la diffusion de ses gènes. Les nombreux scandales sexuels éclaboussant les stars et surtout les hommes politiques dont le physique ingrat nous pousse souvent à nous demander ce qu’on a pu leur trouver en témoignent largement. »Le pouvoir exerce une véritable fascination, mot qui vient de « fascinus » et signifie « sexe dressé« , explique dans un article Christophe Deloire, co-auteur du livre Sexus Politicus, ajoutant qu' »il y a de vraies pulsions envers ces figures paternelles, ces hommes tout-puissants. »

Certes, quand on parle de la sexualité débridée d’une star et surtout d’un homme politique commettant un adultère, un crime ou un délit, on braque le projecteur sur l’homme de pouvoir, seul à intéresser la presse, le grand public, sa famille et ses adversaires politiques, qui tous le connaissent. Mais que dirait ces inconnues, femmes anonymes et insignifiantes qui lui ont cédé ? Qu’il est un homme de pouvoir et que c’est une fierté de pouvoir l’inscrire à son tableau de chasse ? Plus probablement, elles lui ont trouvé toutes les qualités, l’ont trouvé beau, séduisant, irrésistible, et ce même si elles se sont leurrées elles-mêmes et qu’elles ont été le jouet de forces et d’illusions plus grandes qu’elles-mêmes et leur rêve de bonheur.

Une illusion qui n’est pas proprement féminine. Dans les Trois mousquetaires, Alexandre Dumas décrit ainsi Anne d’Autriche, reine de France et mère de Louis XIV : »..elle se trouvait dans tout l’éclat de sa beauté. Sa démarche était celle d’une reine ou d’une déesse; ses yeux, qui jetaient des reflets d’émeraude, étaient parfaitement beaux, et tout à la fois pleins de douceur et de majesté. (…) Sa peau était citée pour sa douceur et son velouté, sa main et ses bras étaient d’une beauté surprenante, et tous les poètes du temps les chantaient comme incomparables. Enfin, ses cheveux (…)encadraient admirablement son visage, auquel le censeur le plus rigide n’eût pu souhaiter qu’un peu moins de rouge, et le statuaire le plus exigeant qu’un peu plus de finesse dans le nez. »

La description d’Anne d’Autriche s’avère bien moins idéalisée quand c’est une aristocrate – contemporaine de la reine et dont la description a servi de modèle à celle de Dumas, madame de Mottevile – qui la fait. Certes, elle lui trouve de la beauté, mais son nez est clairement décrit comme gros et son teint, qu’elle néglige, ne l’embellit pas. Malgré cela, elle lui reconnaît des qualités, mais pas au point de la comparer à une déesse; peut-être parce qu’en plus d’être une femme, comme la reine de France, il y a moins de distance sociale entre elle et sa contemporaine qu’entre l’écrivain roturier du XIX ème et la souveraine du XVII ème.

D’ailleurs, la bourgeoise madame Bonacieux ne peut soutenir la comparaison : « C’était une charmante femme de 25 à 26 ans, brune avec des yeux bleus, ayant un nez légèrement retroussé, des dents admirables, un teint marbré de rose et d’opale. Là cependant s’arrêtaient les signes qui pouvaient la faire confondre avec une grande dame. Les mains étaient blanches, mais sans finesse; les pieds n’annonçaient pas la femme de qualité. Heureusement, d’Artagnan n’en était pas encore à se préoccuper de ces détails. »

Car qui aurait l’idée d’aimer une insignifiante lingère plutôt qu’une aristocrate ou une femme de pouvoir? Pas d’Artagnan, séduit plus tard par Milady, aventurière et dangereuse femme de main de Richelieu. Qu’on se rassure ! Notre héros aimera de nouveau madame Bonacieux une fois que la mort, peu soucieuse de préséance sociale, se sera chargée de l’anoblir…

Labo de Cléopâtre : Le khôl de Cléopâtre

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Le mystère de la reine de Saba

La reine de Saba est le seul personnage féminin de la tradition hébraïque à posséder une influence dans toutes les religions monothéistes qui en dérivent, et même au-delà. La première question qu’on peut peut-être se poser à son propos est : était-elle belle ? L’histoire et les contes de fées sont unanimes : si un personnage est une reine, c’est qu’elle était belle. Un roi peut ne pas faire parler de sa beauté voire, il peut très bien avoir été laid, mais une reine ne le peut pas. Et si elle n’était pas belle, les règles de prééminence sociale et la tradition se chargeaient d’arranger ça. Donc, elle était forcément belle. La tradition d’ailleurs le dit : elle était belle malgré ses jambes poilues.

Les personnages de la Torah ou l’Ancien Testament sont des références pour les autres religions, et les figures de Salomon, David, Jacob, Abraham, etc. courent d’un récit à l’autre des traditions juives, chrétiennes et musulmanes. C’est logique quand on sait que le monothéisme des Hébreux a constitué une révolution politique et religieuse telle que la grande aventure des civilisations semble y être intrinsèquement liée – même si c’est faux – et aujourd’hui plus que jamais. Ces figures sont toujours celles d’hommes qui ont fait directement alliance avec Dieu. Seule la reine de Saba, libre, a trouvé le moyen d’être une femme de pouvoir, païenne, sans époux connu,  et de venir éprouver la sagesse de Salomon comme peuvent le faire les sages, toujours masculins, bien entendu.

Ce statut exceptionnel – à l’inverse de toutes les figures féminines de l’époque et même postérieures – joue en faveur de son existence réelle, tout comme cette précision qu’elle était chargée d’encens destiné au roi, dont l’arbre, rare, ne poussait pas partout. Mais à part ça ?

A part ça, la seule information commune à toutes les traditions est que la reine de Saba est venue rendre visite au roi Salomon. Mais que faire de cette païenne qui gouverne alors qu’elle est une femme, qui ne semble pas avoir de mari pour la dominer, qui possède des richesses et qui se permet de se faire juge de la sagesse du roi qui a fait alliance avec le dieu unique ? Toutes les autres informations différent au point que chacun possède en réalité sa reine de Saba.

  • La Torah en fait une simple souveraine en visite qui repart chez elle chargée de cadeaux, convaincue de la sagesse du grand roi d’Israël. La tradition hébraïque plus tardive la ridiculise en lui attribuant du poil aux jambes – façon peut-être la plus probable de mettre l’accent sur son caractère non civilisé – qui fera sa particularité autant que son étrangeté. Une relation entre Salomon et la reine n’est pas évoquée.
  • Dans la tradition chrétienne, la reine de Saba, figure elle-même inattendue de la sagesse, prophétise la venue du Christ.
  • Dans la tradition musulmane, Balqîs, la reine de Saba, se fait épiler avant d’intégrer  le harem de Salomon par amour pour lui et de sa propre volonté en se convertissant à la religion d’Allah.

Un seul récit prend en compte les aspects marginaux de la situation de la reine, femme dans un monde patriarcal : celui de la tradition éthiopienne. Pour les Ethiopiens, en effet, la reine de Saba a une grande importance, car c’est de ce pays, où pousse l’arbre à encens, que cette reine mythique semble venir, après avoir sûrement émigré du Yémen – pays dans lequel le souvenir de la reine est également important.

Dans l’histoire de Bilqîs, Maneka, comme on l’appelle en Ethiopie, Salomon tend un piège à la reine pour coucher avec elle alors qu’elle s’était refusée à lui. De leur union naît un fils qu’elle élève seule en Ethiopie et qui y diffuse la religion de son père, celle du dieu unique. Ce roi, c’est Ménélik I er, fils illégitime d’un roi promis à la plus grande gloire, au nom et aux actions immortels, et d’une reine au nom tout aussi immortel mais au statut aussi glorieux et sacrifié que celui de l’Ethiopie dont le nom est lui aussi connu dans la mythologie grecque, qui fut un lieu spirituel très important de toutes les religions et qui est pourtant désormais ignoré. Son étonnante population juive à la peau noire – les Béta Israël – s’est vue tardivement reconnaître sa judéité malgré son judaïsme archaïque mais incontestable dont les traditions, presque primitives, remontent à l’Ancien Testament. D’après la tradition éthiopienne, c’est par la reine de Saba qu’a été transmise la religion de Moïse.

Si la reine de Saba n’était pas Ethiopienne, il est pourtant troublant de voir le destin et le prestige de ce pays ressembler à celui d’une femme, fût-elle reine : il a beau être ancien, prestigieux, beau, important historiquement et spirituellement, il semble ne valoir que par sa dépendance à de plus puissants et il a beau déployer toutes ses qualités, il reste majoritairement méconnu.

Une situation qui ressemble en effet à celle de cette reine mythique dont on sait qu’elle était prestigieuse mais dont on ignore pourquoi sauf au fait qu’elle paraisse dans les textes religieux des grands monothéismes.

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(Photo à la Une : vitrail représentant la reine de Saba offrant des présents à Salomon. Sa couleur bleue la distingue des autres personnages. Au Moyen-Age, on la considérait déjà comme une femme noire. Musée de l’oeuvre Notre-Dame de Strasbourg. Photo de fin d’article : femmes juives originaires d’Ethiopie vivant en Israël. Ricki Rosen)

Ces article et photo – sauf celles de Ricki Rosen – sont la propriété du site Echodecythere. Il est interdit de les reproduire sans l’autorisation de leur auteur.

 

Les fêtes du phallus

Au nombre d’articles qui lui sont consacrés sur le net, on voit que la fête japonaise du phallus, le Kanamara Matsuri, qui a lieu en avril à Kawasaki,  suscite la curiosité et les fantasmes de tous. Un phénomène curieux qui vaut à ce festival autant de touristes que de gens concernés parmi ses célébrants qui suivent le cortège de 3 immenses phallus promenés religieusement. Le plus célèbre, le plus filmé et photographié est rose et est porté par des hommes travestis en femmes. On vend des tas d’objets en forme de phallus, on prend des poses suggestives et la fête est le prétexte à la collecte de fond dans la lutte contre le sida; une fonction contemporaine bien trouvée pour ce temple fréquenté au XVII ème siècle par les prostituées venues prier au temple shintô pour ne pas attraper de MST.

Globalement, c’est malgré tout la fertilité sous toutes ses formes qui est demandée, que cela concerne la famille, les enfants ou la réussite. Des thématiques logiques pour ce début de printemps qui semble annoncer, avec le retour du soleil et de la végétation le meilleur pour le reste de l’année.

Et qu’y voit-on quand on est un touriste étranger ?

Comme à chaque fois qu’on regarde quelque chose qui nous est extérieur, c’est d’abord ce que nous sommes capables de voir que nous voyons.

  • De fait, dans les vidéo circulant sur Youtube, on montre des phallus géants et des lolitas mangeant des sucettes en forme de phallus ou enfourchant un sexe de bronze long de plusieurs mètres si le film est tourné par un otaku dont l’imaginaire est nourri de mangas plus ou moins pornos.
  • Les pros de l’information, pragmatiques, mettent en avant la lutte contre le sida qui sera plus compréhensible par le plus grand nombre et qui permettra de faire accepter l’étrangeté du festival.
  • Ceux qui sont sensibles à l’aspect culturel et cultuel mettent en avant l’aspect religieux de la manifestation en montrant les prêtres shintô, les costumes traditionnels et les voeux laissés au temple, se concentrant sur le facteur humain et universel; des aspects à la spiritualité bien plus présente et ancienne que ce qui apparaît de prime abord.

En effet, non seulement les fêtes du phallus ont toujours existé et remontent à bien plus longtemps qu’aux près de 40 du Kanamara Matsuri, mais de plus, elles ont fait partie de nos traditions européennes. Et cette fête japonaise qui paraît si étrange, érotique, exotique et fascinante aux Occidentaux venus de loin pour y assister, est en réalité très proche de ce qui se passait à Athènes lors des fêtes du dieu Dionysos où on promenait en procession une représentation du phallus. Là aussi, dans le cortège, des hommes travestis faisaient partie de la fête.

Mais le symbole du phallus dépassait largement le cadre du culte à Dionysos pour concerner plusieurs autres dieux de l’Antiquité, notamment ceux de l’Amour, du Désir et de la Fertilité, comme Aphrodite ou Cérès, ou des dieux plus rustiques tel Priape, fils d’Aphrodite qu’on représentait avec une érection permanente comme les satyres – autres divinités champêtres – ou même le dieu Shiva, dont on vénère toujours en Inde, le phallus et le coït avec son épouse. Décomplexé, le symbole du phallus était partout. C’était un symbole joyeux qui portait bonheur.

Tout cela eut lieu il y a bien longtemps, avant que l’ère chrétienne ne condamne toutes ces manifestations…

Pourtant, à Tyrnavos, en Grèce, le carnaval le plus célèbre du pays – mais dont la réputation n’a pas vraiment dépassé ses frontières – le « bourani », s’inspire des anciennes fêtes à la fois religieuses et grivoises de l’Antiquité, particulièrement celle des dionysies rustiques où on promenait une représentation du phallus en procession et où on cuisait pour l’occasion une sorte de bouillie. Fête rebelle et païenne qui s’intercale désormais dans le calendrier religieux orthodoxe – puisqu’elle a lieu le premier lundi de carême -, ce rituel a dû lutter contre la politique qui voulait l’interdire au XX ème siècle et contre la religion, qui lui est toujours hostile pour son caractère obscène.

Pourtant, le carnaval de Tyrnavos continue de célébrer le phallus sous sa forme gigantesque – et comme dans le festival japonais, sous forme de petits objets qu’on vend -. Avec ce symbole phallique, c’est la joie de vivre et de retrouver là encore l’espoir qui renaît avec le printemps que l’on fête. Alors, certes, la « burani », avec sa soupe aux herbes, son ambiance rurale, ses danses traditionnelles et sa musique balkanique a moins de quoi faire rêver les Occidentaux que la propreté, la perfection formelle et le chic urbain et rassurant que représentent les Japonais,  mais elle célèbre toujours ce qu’inspire le retour du printemps : l’espoir, le désir, le réveil de la nature, la montée de toutes les sèves, et la sexualité, au coeur de toutes les vies humaines.

Burani, Tyrvanos 2012.Video Burani, Tyrnavos.

Plus sur ce sujet : Du culte du phallus chez les Grecs

(Image à la Une : http://www.prothema.gr)

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Le double en amour

Dans la littérature comme dans la mythologie, un motif crée toujours le trouble : celui du double. Le double peut prendre de multiples formes : dans la mythologie grecque, ça peut être l’Immortel dissimulé sous une apparence de Mortel, telle qu’Athéna apparaissait à Ulysse ou Aphrodite à Anchise ou à la belle Hélène. Dans la mythologie hindoue, 33 millions de dieux atteignent l’unité par la croyance que quel que soit le dieu adoré, il s’agit toujours du même, Dieu étant unique, seules ses manifestations et représentations sont multiples.

Du divin à l’amour, il n’y a souvent qu’un pas symbolique, comme le démontrent les traditions théologiques de toutes confessions. Dans la tradition hindoue, toujours, les dieux ont des histoires d’amour. Sâti, première femme de Shiva, qui s’était jetée sur le bûcher le jour de son mariage parce que son père s’y opposait, revient ressuscitée sous les traits de Parvatî, avec qui le dieu vivra enfin l’histoire d’amour qu’il n’avait pu partager avec Sâti – dont le nom désigne désormais celle qui se suicide sur le bûcher funéraire de son mari.

Dans la littérature aussi, la personne aimée semble subir un dédoublement qui peut être de natures très diverses. Dans la littérature romantique, la femme aimée, souvent inaccessible ou morte, se perd dans les figures fantasmées de son double, bien vivant, lui. Dans Ligeia, nouvelle des Histoires extraordinaires d’Edgar Poe, le mort saisit le vif, et la première épouse morte hante, possède, et finalement détruit la seconde qui, d’emblée, était présentée comme ne lui arrivant pas à la cheville. Le narrateur qualifie même de folie le fait d’avoir épousé cette seconde femme, qui ressemblait si peu à la première : »Je parlerai seulement de cette chambre, maudite à jamais, où dans un moment d’aliénation mentale, je conduisis à l’autel et pris pour épouse – après l’inoubliable Ligeia !-lady Rowena Trevanion de Tremaine, à la blonde chevelure et aux yeux bleus. »

Epouser quelqu’un par défaut et qu’on aime moins que celle qui la précède, c’est forcément destructeur pour l’un ou l’autre plutôt que pour le couple puisque celui-ci n’existe pas réellement. Dans la nouvelle de Poe, c’est destructeur pour la seconde épouse, qui en meurt. Dans le roman de Tristan et Iseult, c’est l’homme qui est détruit, après avoir détruit les espoirs de sa femme.

Après avoir dû subir les épreuves, séparations et déchirements imposés à leur amour adultère – puisqu’Iseult la blonde est mariée à l’oncle de Tristan – le jeune amant se voit proposer Iseult aux Blanches Mains. Mais elle a beau s’appeler Iseult, ce n’est pas celle qu’il aime. Regrettant sa folie après le mariage, il invente un prétexte pour demeurer chaste, condition de choix pour créer le malheur dans un couple. Lorsqu’il est blessé par une lance empoisonnée, sa femme se venge de son dédain en lui faisant croire que son amante, qu’il a fait demander à son chevet, n’est pas présente dans le bateau faisant voile jusqu’à lui. Il en meurt, et la blonde Iseult, de chagrin rend alors l’âme elle aussi. Femme trompée, la seconde Iseult reste la seule en vie de ce triangle amoureux inégal.

Quelquefois, le double en amour est la marque de l’indécision, de la confusion mentale qui ramène plutôt le sujet à la perte, au deuil, à l’impossibilité d’être heureux. Dans Sylvie, de Gérard de Nerval, le narrateur est ballotté entre trois femmes : Sylvie, petite paysanne qu’il aimait dans son enfance, Adrienne, jeune aristocrate promise à la vie religieuse rencontrée furtivement telle une apparition lors d’une fête provinciale, et Aurélie, actrice parisienne en laquelle il croit voir Adrienne. De ces trois femmes, Sylvie est réelle, l’autre, Adrienne, est fantasmée et représente l’idéal inaccessible, et la dernière, Aurélie, est un double qui a tôt fait de le ramener à la réalité. Trois femmes qu’il ne rejoindra jamais : Sylvie, réaliste, a cessé de l’attendre et s’apprête à se marier avec son double – son frère de lait -, Aurélie, femme réelle, se moque de cet amour d’une religieuse projeté sur elle, Adrienne, vue certainement une seule fois, est morte depuis longtemps tandis que le narrateur la cherchait encore vainement.

Mais le double, c’est aussi celui qui semble s’incarner dans ces gens qu’on va aimer avant de trouver l’amour de toute une vie, et qui, lorsqu’on y réfléchit, semblait nous amener vers lui. Qui n’a jamais constaté ce fait – à moins d’avoir été vraiment déçu par quelqu’un et donc attiré par la suite par une personnalité qui lui est totalement opposée – des ressemblances de caractère, d’attitude ou de psychologie, semblant avoir été à l’origine de notre attirance vers eux, comme si le grand amour, en préparation, procédait par étapes ?

Car si notre désir, notre idéal peuvent se chercher et ainsi paraître un peu flottants dans un premier temps, dans l’expectative de ce qu’on pourrait désirer, les grandes tendances de notre personnalité – avec toutes les contradictions qu’elle comporte – s’expriment aussi dans nos amours, de notre recherche à nos tâtonnements, du pâle reflet de notre idéal jusqu’à son incarnation parfaite.

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Beauté et image

Envahissante au point de devenir une véritable dictature, l’estimation de la beauté, ancrée dans les sociétés humaines depuis fort longtemps nous semblerait presque naturelle. De fait, elle l’est un peu. Pour améliorer l’espèce, les animaux cherchent un partenaire pour se reproduire, sont attirés par le plus beau, celui qui a donc à la fois la santé et la force. Car la base de la beauté, à l’origine, c’est la santé, qui induit de la vigueur aux membres, un poids équilibré, la symétrie liée à la jeunesse procréatrice, des yeux vifs, des dents saines et des cheveux brillants et forts. On a envie d’ajouter : »et tout le reste est littérature ».

Car c’est vrai. Le monde de la beauté reposant sur des concepts est un pur produit né du langage, des conceptions liées à la culture et qui peuvent tout à fait se faire en dépit du bon sens qu’on prête au contraire à la nature. En témoigne cet étrange goût du XIX ème siècle pour les femmes atteintes de « chlorose », maigres et anémiées, s’évanouissant souvent mais aussi rongées par la tuberculose. Ce sont les héroïnes d’Edgar Allan Poe, de Nerval, Chateaubriand, Lamartine, Baudelaire, etc., pour qui l’amour et la beauté  prennent le masque de la mort à une époque où la médecine, à la fois savante et paradoxalement impuissante, comprenait précisément les mécanismes de la plupart des maladies sans parvenir à les éradiquer.

Dans Ligeia, une des Histoires extraordinaires où la première épouse décédée du narrateur possède et anéantit la seconde, Poe écrit : »Il n’y a pas de beauté exquise, dit Lord Verulan, parlant avec justesse de toutes les formes et de tous les genres de beauté, sans une certaine étrangeté dans les proportions.« . Une définition que partageait Baudelaire mais que ne pouvaient goûter les sculpteurs de la période classique.

Et pourtant, dans l’un et l’autre cas, on reste frappé par ce constat : quels qu’aient été les idéaux esthétiques d’une époque, ils n’ont jamais pu se représenter autrement et traverser le temps que dans des images fixes, qu’elles aient été mentales reposant sur l’imagination personnelle comme dans une description, ou physiques comme dans les arts visuels consacrant les Vénus de l’époque classique, des Joconde, Marylin Monroe, Amber Heard ou même Kim Kardashian. Ils sont pourtant sans mouvements, ces photographies prises au bon moment, ces peintures figeant les regards dont on dit pourtant qu’ils vous suivent partout, ces marbres qui ont traversé les millénaires pour nous faire entrevoir quelques principes esthétiques auxquels on s’est appliqué à donner une sorte de dynamisme qui ne peut être que feinte.

Et même lorsqu’une forme de mouvement a malgré tout été captée, comme le cinéma a immortalisé l’image mobile d’une actrice au temps de sa beauté, ce sont toujours les mêmes mouvements qui se jouent; mouvements et gestes que reprennent les fans qui les connaissent par coeur et qui les répètent dans l’adoration sans jamais parvenir à ressusciter la beauté unique de l’instant, de l’actrice, de la scène, de tout ce que nous pouvons croire y prendre comme modèle quand l’image que nous voyons coïncide si parfaitement avec l’image mentale idéale que nous portons en nous.

A l’époque où William Curtis photographiait les derniers amérindiens vivant en tribus, ceux-ci pensaient que l’image qu’on prenait d’eux allait leur voler leur âme. Près de deux siècles plus tard, on comprend que c’est l’inverse : la photo, l’image, l’oeuvre d’art quelconque ont saisi non la beauté d’une personne – qui est l’ensemble de ses mouvements, de sa vie, de son caractère, son humeur, ses émotions, etc.- mais la beauté conjuguée d’un instant figé et choisi, d’une capacité momentanée de l’artiste à la restituer, de la réussite du cliché et de l’acceptation passagère d’un public. Un équilibre fragile, en vérité : l’individu en mouvement aurait très bien pu être laid ou rendu méconnaissable par l’image qui fait la décomposition de ce mouvement, le public aurait pu ne pas s’y reconnaître, etc.

Pourtant, rien n’a plus de pouvoir que l’image pour définir nos conceptions pourtant illusoires de la beauté, certainement parce que notre cerveau fonctionne par images fixes, concepts immobiles, catégorisations stables à l’origine des processus cognitifs qui nous permettent d’appréhender le monde.C’est d’ailleurs pourquoi nous pouvons sans problèmes vénérer des idoles vivantes, mortes ou juste symboliques pour peu que nous ayons photos, statues et images pour support de notre adoration. Mais à l’inverse, un animal n’y est pas sensible, n’y voyant qu’un objet inanimé auquel il ne peut donner du sens. Et même lorsqu’il lui arrive de réagir au mouvement de la télévision, il s’en détourne bien vite car son instinct ne lui fait pas perdre de vue que seul le mouvement fluide, varié et imprévisible est la marque du vivant, qui seul l’intéresse.

Et c’est à cette frontière-là que se situe la limite entre aimer la beauté, être obsédé par sa représentation et vivre l’amour qui, lui, nécessite le vivant, bien plus complexe, et sur lequel plaquer des idéaux figés peut aussi bien s’avérer créatif que destructeur.

Nouvel article : khôl antique aux pétales de rose

 

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Représenter les amoureux : symboles et enjeux

Mièvres, les amoureux qu’on représente ?

A partir d’un certain âge et d’un certain niveau socio-culturel, c’est beaucoup l’image qu’on en a. C’est surtout vrai en France où un certain élitisme intellectuel – que nous reprochent souvent les anglo-saxons -nous pousse à considérer que l’intelligence va de pair avec une certaine vision critique ou acerbe de l’existence que nous ont apportée nos intellectuels les plus estimés – au contraire du sentimentalisme de culture plus féminine et donc plus volontiers déconsidéré.

Une tendance bien ancrée que la loi du marché en matière de littérature n’a pas totalement réussi à dépasser puisque la meilleure littérature sentimentale jouissive et décomplexée vient le plus souvent d’Angleterre, dont la culture a accepté avec fierté et en s’y reconnaissant, l’apport d’auteures de romans sentimentaux telles que les soeurs Brontë ou Jane Austen.

Mais dans les communautés où l’amour est perçu comme une menace parce que les « lois de Dieu » se doivent de diriger le coeur des êtres plutôt que leurs sentiments, représenter l’amour ou des amoureux – même sans évoquer la sexualité – pose de nombreux problèmes. Ils ne sont certes pas les seuls, mais dans les écoles confessionnelles de garçons de familles ultra-orthodoxes destinés à épouser quelqu’un de leur communauté dans un cadre très contrôlé, on censure préventivement toute évocation de fille ou de femme qui pourrait leur permettre « d’imaginer ». Là où seul doit exister le mariage que les familles plus que le futur couple ont contribué à former, l’idée que l’amour puisse pré-exister représente un tabou et une vraie menace : menace de voir la sexualité avoir lieu avant le mariage, menace de voir un membre d’une autre communauté faire sortir un individu de la sienne et lui faire prendre conscience des libertés que le droit lui donne hors de son clan.

Dans les pays où l’interdit religieux pèse sur toute la société, c’est l’ensemble de celle-ci qui est paralysée dans son droit à l’expression et la représentation du sentiment; avec toutes les frustrations et les violences que cela entraîne. Et là où la société est déchirée entre son attachement aux valeurs nationales et identitaires et sa volonté d’avancer, cette question peut tourner au conflit. Ainsi, en Inde, chaque Saint-Valentin est prise en otage par les ultras qui menacent la fête et tous ceux qui veulent la célébrer – le plus souvent très innocemment, pourtant. Ainsi, en 2015, ils ont menacé de marier les couples qui s’embrasseraient ce jour-là, embrasant logiquement l’espoir des homosexuels pour qui le mariage est interdit dans ce pays. En effet, s’embrasser en public en Inde est encore un tabou, et la Saint-Valentin est accusée par les ultras de corrompre les moeurs, de pousser à la sexualité avant le mariage et de menacer l’identité nationale.

Représenter l’amour et les amoureux est donc loin d’être mièvre et peut même constituer un enjeu aussi personnel que politique, en interrogeant ou militant pour le droit, la liberté et le désir de chacun au sein de sa vie individuelle, familiale et même de la société.

A titre psychologique et individuel également, la perception de l’amour et des amoureux peut être variable, comme chacun a pu le voir dans sa propre histoire. Très souvent, une déception amoureuse rend allergique aux représentations picturales, musicales et narratives d’histoires d’amour ou de figures d’amoureux quand un amour naissant ou puissant nous y rend au contraire plus réceptifs. Qu’il est facile de vibrer avec des amoureux de fiction quand on l’est soi-même et comme il est tout aussi facile de hurler contre l’aspect commercial de la Saint-Valentin et de la mièvrerie des amoureux quand on vient d’être trahi ! De la même manière, une insatisfaction nous porte facilement à regarder les amoureux, leurs représentations et les oeuvres qui en parlent avec une certaine envie, des regrets teintés de mélancolie devant le spectacle de ce que nous n’avons pas atteint.

Mais accepter ou non la représentation des amoureux est aussi l’effet du contexte historique, c’est pourquoi il est plus courant de voir célébrer l’amour et les amoureux après une guerre. Il ne faut donc pas s’étonner que le succès des Amoureux de Peynet dans les années 50 et 60 ait été mondial, au sortir de  la guerre, au point que les poupées qui faisaient jouer et rêver les petites filles françaises aient été celles de ces amoureux célèbres. Puis, l’art et l’expression plus heureux de l’époque ayant permis à la société d’équilibrer son besoin d’amour et de douceur après 6 ans de massacres et de terreur, et surtout d’oublier, les petites filles sont désormais séduites par de nouveaux désirs de consommation, beauté et richesse incarnés par la poupée Barbie.

Il y a pourtant des nations où la guerre et le massacre ont atteint de telles proportions que la représentation des amoureux en ce qu’ils incarnent ce qu’il y a de meilleur en nous -tendresse, douceur, respect de l’autre- devient si indispensable qu’il investit les lieux les plus effroyables de l’humanité. C’est certainement pour cela qu’au Mémorial de la Bombe atomique, à Hiroshima, trône une statue des célèbres amoureux environnés de colombes, que Peynet a offerte à la ville pour lui transmettre ses valeurs d’amour et de bonheur.

L’artiste de Valence continue d’ailleurs d’être adoré dans ce pays qui lui a consacré autant de musées que le sien.

Satue de Peynet

(Photos à la Une : poupées Peynet sur le site kraicheline.overblog.com; statue des amoureux de Peynet au Mémorial de la bombe atomique. Hiroshima sur le site de lagriotteanice.wordpress.com)

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