Le mystère de la reine de Saba

La reine de Saba est le seul personnage féminin de la tradition hébraïque à posséder une influence dans toutes les religions monothéistes qui en dérivent, et même au-delà. La première question qu’on peut peut-être se poser à son propos est : était-elle belle ? L’histoire et les contes de fées sont unanimes : si un personnage est une reine, c’est qu’elle était belle. Un roi peut ne pas faire parler de sa beauté voire, il peut très bien avoir été laid, mais une reine ne le peut pas. Et si elle n’était pas belle, les règles de prééminence sociale et la tradition se chargeaient d’arranger ça. Donc, elle était forcément belle. La tradition d’ailleurs le dit : elle était belle malgré ses jambes poilues.

Les personnages de la Torah ou l’Ancien Testament sont des références pour les autres religions, et les figures de Salomon, David, Jacob, Abraham, etc. courent d’un récit à l’autre des traditions juives, chrétiennes et musulmanes. C’est logique quand on sait que le monothéisme des Hébreux a constitué une révolution politique et religieuse telle que la grande aventure des civilisations semble y être intrinsèquement liée – même si c’est faux – et aujourd’hui plus que jamais. Ces figures sont toujours celles d’hommes qui ont fait directement alliance avec Dieu. Seule la reine de Saba, libre, a trouvé le moyen d’être une femme de pouvoir, païenne, sans époux connu,  et de venir éprouver la sagesse de Salomon comme peuvent le faire les sages, toujours masculins, bien entendu.

Ce statut exceptionnel – à l’inverse de toutes les figures féminines de l’époque et même postérieures – joue en faveur de son existence réelle, tout comme cette précision qu’elle était chargée d’encens destiné au roi, dont l’arbre, rare, ne poussait pas partout. Mais à part ça ?

A part ça, la seule information commune à toutes les traditions est que la reine de Saba est venue rendre visite au roi Salomon. Mais que faire de cette païenne qui gouverne alors qu’elle est une femme, qui ne semble pas avoir de mari pour la dominer, qui possède des richesses et qui se permet de se faire juge de la sagesse du roi qui a fait alliance avec le dieu unique ? Toutes les autres informations différent au point que chacun possède en réalité sa reine de Saba.

  • La Torah en fait une simple souveraine en visite qui repart chez elle chargée de cadeaux, convaincue de la sagesse du grand roi d’Israël. La tradition hébraïque plus tardive la ridiculise en lui attribuant du poil aux jambes – façon peut-être la plus probable de mettre l’accent sur son caractère non civilisé – qui fera sa particularité autant que son étrangeté. Une relation entre Salomon et la reine n’est pas évoquée.
  • Dans la tradition chrétienne, la reine de Saba, figure elle-même inattendue de la sagesse, prophétise la venue du Christ.
  • Dans la tradition musulmane, Balqîs, la reine de Saba, se fait épiler avant d’intégrer  le harem de Salomon par amour pour lui et de sa propre volonté en se convertissant à la religion d’Allah.

Un seul récit prend en compte les aspects marginaux de la situation de la reine, femme dans un monde patriarcal : celui de la tradition éthiopienne. Pour les Ethiopiens, en effet, la reine de Saba a une grande importance, car c’est de ce pays, où pousse l’arbre à encens, que cette reine mythique semble venir, après avoir sûrement émigré du Yémen – pays dans lequel le souvenir de la reine est également important.

Dans l’histoire de Bilqîs, Maneka, comme on l’appelle en Ethiopie, Salomon tend un piège à la reine pour coucher avec elle alors qu’elle s’était refusée à lui. De leur union naît un fils qu’elle élève seule en Ethiopie et qui y diffuse la religion de son père, celle du dieu unique. Ce roi, c’est Ménélik I er, fils illégitime d’un roi promis à la plus grande gloire, au nom et aux actions immortels, et d’une reine au nom tout aussi immortel mais au statut aussi glorieux et sacrifié que celui de l’Ethiopie dont le nom est lui aussi connu dans la mythologie grecque, qui fut un lieu spirituel très important de toutes les religions et qui est pourtant désormais ignoré. Son étonnante population juive à la peau noire – les Béta Israël – s’est vue tardivement reconnaître sa judéité malgré son judaïsme archaïque mais incontestable dont les traditions, presque primitives, remontent à l’Ancien Testament. D’après la tradition éthiopienne, c’est par la reine de Saba qu’a été transmise la religion de Moïse.

Si la reine de Saba n’était pas Ethiopienne, il est pourtant troublant de voir le destin et le prestige de ce pays ressembler à celui d’une femme, fût-elle reine : il a beau être ancien, prestigieux, beau, important historiquement et spirituellement, il semble ne valoir que par sa dépendance à de plus puissants et il a beau déployer toutes ses qualités, il reste majoritairement méconnu.

Une situation qui ressemble en effet à celle de cette reine mythique dont on sait qu’elle était prestigieuse mais dont on ignore pourquoi sauf au fait qu’elle paraisse dans les textes religieux des grands monothéismes.

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(Photo à la Une : vitrail représentant la reine de Saba offrant des présents à Salomon. Sa couleur bleue la distingue des autres personnages. Au Moyen-Age, on la considérait déjà comme une femme noire. Musée de l’oeuvre Notre-Dame de Strasbourg. Photo de fin d’article : femmes juives originaires d’Ethiopie vivant en Israël. Ricki Rosen)

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