histoire de l’épilation

Poils, érotisme et ambiguïté

L’épilation est devenue une pratique esthétique centrale dans notre société. Elle trouve sa justification historique dans le fait que des civilisations prestigieuses sont à l’origine de cette pratique, mais son côté aléatoire, subjectif et qui ne devrait en rien être obligatoire tendrait plutôt à le faire prendre pour une pratique aux limites de l’absurde malgré son aspect dictatorial.

En effet, lorsqu’on fait des recherches sur l’histoire de l’épilation, on trouve beaucoup de documents et de matière pour la période antique et beaucoup moins sur toutes les autres. Pourtant, une chose est sûre : nous n’avons pas connu nos mères autrement qu’épilées sur certaines zones et que nous-mêmes le sommes de plus en plus. Effectivement, la pratique de l’épilation a connu des éclipses au fil du temps : présente quand on vouait au culte au corps, comme c’était le cas dans l’Antiquité et comme le révèlent les statues de dieux, de déesses, athlètes nus de l’époque classique, absente des périodes où on donnait de l’importance à l’âme, où les représentations du corps étaient plutôt celles souffrantes, saignantes et suppliciées des martyrs, manifestant de son abandon au bénéfice de valeurs considérées comme plus élevées. Ce n’est alors plus la beauté du corps qui est mise en valeur mais son sacrifice, sa souffrance, sa mise à mort rituelle pour mettre l’accent sur la beauté de l’âme qui ne craint pas la mort, qui refuse les contraintes de la matière pour mieux s’élever vers Dieu.

Ces conceptions judéo-chrétiennes, que notre société laïque a perdues, ont couru jusqu’au début du XX ème siècle. Les manuels d’esthétique et de conseils de beauté ne parlaient encore d’épilation que pour le visage où des poils noirs, durs et disgracieux étaient considérés comme virilisant et enlaidissant la femme. Mais il faut bien se rappeler que la décence empêchait d’exposer les corps, au point qu’il n’y a que dans les années 60 que les femmes ordinaires cessèrent de porter des foulards pour cacher leurs cheveux – en même temps qu’apparaissaient mini-jupes et bikinis.

Dans une société où les différences sociales tendent à s’effacer – du moins en apparence – et où l’égalité est un idéal depuis les révolutions démocratiques initiées par celle des Etats-Unis pour son indépendance, on oublie facilement qu’il y eut de vraies distances entre les classes aisées et les autres. Sur les côtes françaises, par exemple, les immeubles de luxe de la Belle Epoque nous rappellent qu’une population riche venait prendre des bains de mer, mis à la mode par Napoléon III à la fin du XIX ème siècle. C’est par cette exposition du corps des belles aristocrates et bourgeoises que l’épilation fit son entrée. A l’époque, tout le monde n’avait pas accès aux bains de mer.

A présent que les hôtels de luxe d’autrefois ont été transformés en appartements plus accessibles, l’exposition du corps et l’épilation se sont tout autant démocratisés. On était loin, pourtant, du diktat du corps glabre d’aujourd’hui, imposé d’abord par le cinéma, puis par l’industrie de la pornographie qui, découpant la société en femmes et hommes « baisables », a progressivement imposé une esthétique du corps et du sexe épilés, alors qu’il s’agissait avant tout d’une contrainte technique permettant à la caméra de tout voir.

Et pourtant, fut une époque où ce qui était tabou, ce n’était pas le sexe, mais le poil qui le surmontait, comme si, finalement, c’était lui qui donnait son érotisme, son caractère indécent, comme l’explique l’article  du Huffington Post, « Epilation du maillot : Pourquoi a-t-on déclaré la guerre aux poils ?- : »En France, on censure automatiquement les poils des parutions dans les magazines jusque dans les années 60. » Aujourd’hui, par une inversion des valeurs, on considère que le poil est laid, est un obstacle à la beauté de la femme; et l’industrie des crèmes dépilatoires, les esthéticiennes et autres technologies de pointe pour détruire le système pileux n’ont plus qu’à se frotter les mains.

Rappelons-nous l’Origine du monde, le tableau de Courbet – dont il est aussi question dans l’article – qui choqua son époque pour son obscénité quand le nu féminin était représenté depuis presque 500 ans. Son obscénité était-elle dans le gros plan, le sexe exposé ou bien cette abondante touffe de poils qui le surmonte ? A l’époque où il a été peint, seuls les spécialistes peuvent le dire, mais aujourd’hui où la nudité et la pornographie sont courantes, on est en droit de se poser la question de sa fascination et de son succès. En effet, pourquoi celui-ci plus qu’un autre ? Parce qu’on ne peut y échapper à cause du gros plan, ou parce que pour la première fois, le peintre ne semble pas prendre un prétexte pour représenter ce qui l’obsède ? Peut-être aussi parce qu’il y a fort longtemps qu’on n’a pas vu une touffe d’une telle envergure, une masse de poils originelle qui rappelle le côté naturel et sauvage de notre espèce, son aspect animal, et donc plus fortement sexuel, qui se révèle ici.

Autrefois, l’érotisme, le vrai, c’était effectivement ça : le vrai, l’originel, l’odeur naturelle que concentrent les poils et qui contient en elle un aphrodisiaque sur-puissant puisque primitif. Un gadget sexuel étonnant et gratuit que nous possédons toutes et qui pimenterait certainement plus la vie sexuelle par son audace paradoxale que les nombreux joujoux en plastique qu’on veut nous vendre; enfin, si on prenait le parti de l’indépendance par rapport aux diktats.

Plus facile à écrire et à lire qu’à faire…

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Epilation et symbolisme

Parmi les soins esthétiques associés à la femme, l’épilation occupe incontestablement la première place, surtout en terme d’érotisme. Première cause des rendez-vous chez l’esthéticienne, sujet trivial mais courant des conversations féminines décomplexées, sujet toujours actualisé des magazines et des blogs beauté, l’épilation trouve le moyen d’être une pratique à la fois plusieurs fois millénaires et suffisamment d’actualité pour continuer d’être soumise à la mode.

Pour autant, c’est une des seules pratiques esthétiques vécue comme une aliénation par les femmes au point que certaines stars entrent en résistance contre elle en exhibant une aisselle poilue, c’est-à-dire telle qu’elle devrait être en réalité.

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Il est vrai que depuis l’histoire de la reine de Saba et de ses jambes polues épilées avant d’entrer au harem de Salomon, l’épilation a, dans la culture, tout du symbole de l’aliénation féminine. Pourtant, elle n’a pas toujours été associée au féminin puisque les premiers à l’avoir pratiquée étaient les prêtres égyptiens de l’Antiquité pour qui les poils, considérés comme des sécrétions – comme l’explique Plutarque dans son traité d’Isis et Osiris – étaient jugés impurs. La famille du pharaon, censée descendre des dieux, était soumise elle aussi aux mêmes contingences; or, les élites constituent toujours des modèles.

En Grèce ancienne, l’épilation était pratiquée pour renforcer le fossé idéologique qui existait entre le masculin et le féminin, déjà sensible dans les droits, les modes de vie, la liberté sexuelle, et qu’on marquait aussi dans la chair avec la pilosité, si l’âge ne s’en chargeait. Pierre Brûlé l’explique dans son étude Les sens du poil : à l’homme la virilité, la force, le sombre, et donc le poil; à la femme, au pré-pubère, la chair tendre, le clair, le lisse, le mou.

Dans les monothéismes, le poil n’est pas censé être proscrit car il est un don de Dieu. Les barbes fournies des religieux de toutes confessions attestent de cette fierté de porter le signe d’élection du Créateur. Mais tout n’est pas aussi simple : porter ses poils diffère d’une communauté à l’autre de façon à pouvoir se distinguer les uns des autres et reconnaître son clan. La barbe des musulmans se porte ainsi au sacrifice de leur moustache , qui pourrait les faire confondre avec d’autres porteurs de barbes déjà existants des autres religions.

Et la femme, dans tout ça ?

Ses poils aussi doivent être logiquement la marque de l’élection de Dieu. C’est vrai qu’il n’existe pas d’interdit sur ses poils : elle n’a ni le devoir de les garder, ni le devoir de les retirer. Dans ce cas, pourquoi la pression pour que le corps de la femme soit épilé perdure-t-elle ? implicitement, les religions le justifient ainsi : l’élu de Dieu, c’est l’homme car c’est lui qui a été créé par Dieu. La femme, sortie de sa côte, en est un sous-produit assujetti à lui. Alors, si l’homme veut que la femme soit épilée parce que son corps lui semble plus désirable ainsi, cela sera, puisqu’elle a été créée à partir de lui et pour lui, d’après le texte.

Si les poils des hommes apparaissent donc comme leur fierté, la preuve de leur création par Dieu, l’épilation apparaît donc aux femmes comme leur assujettissement aux règles voulues par l’homme, et ce d’autant plus sûrement que dans l’Antiquité, même au-delà des sexes, seul le citoyen – et donc adulte – de sexe masculin, pouvait exhiber ses cheveux librement et ses poils. Tous les autres, femmes, esclaves, étaient soumis dans leur apparence par le sacrifice de leur pilosité rendue aussi absente que celle des enfants, des mineurs auxquels on les rapprochait symboliquement  autant que leur situation les rapprochait légalement.

L’épilation est également vécue comme une aliénation par la souffrance qu’elle inflige à celle qui la pratique, la souffrance s’apparentant souvent symboliquement à une punition. Si aujourd’hui les techniques d’épilation ne consistent plus, au prix de souffrances terribles, à brûler directement le poil de différentes manières – comme on voit Eros le faire à la lampe à huile dans la photo à la Une – il n’en reste pas moins que la pratique consiste toujours en une véritable agression pour la peau. Or, c’est une torture à laquelle la femme ne peut souvent pas échapper si elle veut vivre une vie sexuelle, l’image de son corps érotisé se représentant imberbe depuis des millénaires – même s’il y eut des périodes d’éclipse. La soumission de la femme à cette convention augmente d’ailleurs l’érotisme par le fait qu’elle ne peut exprimer plus clairement son envie de plaire et donc son désir.

Comment échapper à cette aliénation, alors ?

Comme on échappe à toutes les autres : soit en la repoussant fermement, par choix, soit en l’épousant complètement, en la faisant sienne. Vous aurez en effet beaucoup de mal à imposer à la société ces poils qui nous rapprochent naturellement de l’individu masculin de même espèce, même si nous savons tous qu’il en est pourtant ainsi. Le mieux à faire est peut-être d’apprendre à aimer cet état de fait en voyant dans cet héritage celui de la reine de Saba, la relique plusieurs fois millénaire d’une culture féminine que nous ne devons pas que subir, mais que nous devons d’abord choisir et construire.

Alors, certes, à l’heure des luttes pour l’égalité dont les frontières ont bien du mal à se définir, cette inégalité-là paraît bien archaïque. Mais Mao et les autres le savent bien, même s’ils le refusent : tout n’est pas politique, et surtout pas la séduction, l’amour et le désir.

( Photo centrale : Marina Razumovskaya sur le site www. lexpress.fr)

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