Physiologie symbolique du coeur

Quand on évoque le coeur, viendra à l’esprit immédiatement un univers différent selon qu’on évolue dans un environnement où les problèmes cardiaques – qu’ils soient de santé ou de profession – sont une préoccupation quotidienne ou non. Pour tous les autres cas, où l’organe n’est pas un sujet de préoccupation, dans l’imaginaire collectif comme dans le langage, le coeur continue d’avoir majoritairement le sens de siège des émotions.

« Calme-toi, mon coeur », dit Ulysse se parlant à lui-même, espérant gérer ses émotions dans le texte d’Homère. Précieux coeur de l’Antiquité dont la médecine ancienne n’a pas encore compris la fonction et qu’elle croit le siège des émotions, des décisions, du courage, de l’amour, et même de la mémoire, ce dont l’expression « apprendre par coeur » conserve le passage dans le langage de cette croyance dans nos mentalités.

Deux coeurs unis par des alliances depuis l’Antiquité à partir de l’annulaire, parce que c’est le doigt dont l’artère va jusqu’au coeur, qui unit amour et vie.

En Egypte ancienne, le coeur, précieux organe du courage, des émotions et des décisions, est le seul qu’on remette à sa place dans la momie après son embaumement. On juge que dans sa nouvelle vie, le mort en aura encore besoin pour les décisions qu’il aura à prendre. dans les représentations du jugement de l’âme, qui va décider du droit du défunt à la vie éternelle, c’est justement le coeur qui est pesé.

Des expressions comme « mon coeur », « mon petit coeur », « coeur d’artichaut », « coeur de beurre », témoignent du lien qu’on fait toujours entre l’organe et l’affection, tout comme des expressions plus directement imagées et localisées comme « peine de coeur », « mon coeur saigne », les célèbres vers de Verlaine : « Il pleut sur la ville comme il pleure sur mon coeur », « Dis-le avec le coeur », etc.

La langue française continue de véhiculer, de faire perdurer dans le langage l’antique croyance en la fonction émotionnelle du coeur que la médecine sait depuis de nombreux siècles n’avoir jamais eu. Le succès de cette image était tel que le regain de religiosité en France se fit au XIX ème siècle sous la forme émotionnelle du « Sacré Coeur de Jésus », qu’on se mit à représenter un peu partout et auquel on bâtit une basilique.

Pourtant, avec ses deux valves, le coeur ne fait qu’assurer, et c’est déjà beaucoup, la circulation sanguine dans tout le corps. Une fonction certes vitale, et au débit aléatoire en fonction des besoins, événements, adaptations de l’organisme, mais de laquelle sont exclues toute fonction cognitive, émotionnelle, sentimentale – qui n’y ont jamais été localisées -, tandis qu’elles continuent d’y séjourner dans l’univers mental, symbolique, poétique, philosophique et langagier.

Pourquoi une telle longévité ?

Peut-être par l’effet de ce qu’on nomme un symbole, plus solide, à la transmission plus durable qu’une découverte scientifique – qui met plus de temps à se propager par de longues chaînes de raisonnements et d’explications – et peut-être parce, issus d’une culture pleine d’histoires et de mythes, nous sommes plus épris de métaphores que d’explications rationnelles qui semblent limiter le monde.

De fait, quand on regarde la place qu’est censé prendre le coeur dans notre physiologie imaginaire, elle est disproportionnée par rapport à celle qu’il prend dans notre physiologie réelle, occupant la place du cerveau, et du coeur lui-même – car les manifestations du stress de répercutent dans le rythme cardiaque et affectent les battements du coeur, ce qui explique sans doute qu’on lui ait attribué ce rôle dans les émotions qu’il n’avait pas. La zone s’étend encore si on considère qu’on parle d’avoir mal au coeur pour le fait d’avoir la nausée, que la gentillesse et la générosité, sens moraux, sont également des qualités localisées encore une fois dans le coeur : « avoir le coeur sur la main », « avoir bon coeur », « un coeur généreux ».

Mais on parle de coeur pour désigner aussi le courage : « y aller de bon coeur », « y mettre tout son coeur », « mettre du coeur à l’ouvrage », ainsi que le centre : « coeur de ville » pour le centre historique, « coeur coulant » pour les pâtisseries mi-cuites, « coeur du réacteur » de la centrale nucléaire, « coeur de la forêt », « coeur de l’événement », même, désignant alors un centre symbolique plus temporel que géographique. Un centre étrange, qui sur l’espace d’un corps humain aurait bien du mal à se déterminer comme milieu. A moins de considérer, comme les hommes du passé, que seul le haut du corps était digne d’intérêt car partie spirituelle, la partie basse étant partie matérielle et donc vulgaire.

Finalement, l’espace physiologique réel du coeur demeure une partie à la fois bien plus petite et a une fonction bien plus limitée que ce que le langage et l’imaginaire ont bien voulu lui conserver durablement au fil des millénaires comme place et fonction dans l’inconscient collectif et – oserai-je dire – dans le coeur des hommes et des femmes.

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