beauté

Comment la Beauté est devenue une valeur négative

Bien que le marché de la Beauté soit un secteur qui ne connaisse pas la crise, il est communément admis que s’intéresser à tout ce qui relève de l’apparence est superficiel. En effet, dans la conscience collective, la coquetterie est toujours associée à l’égocentrisme et à l’ignorance induite par la trop grande préoccupation de soi qui empêche l’esprit de s’élever.

Ce paradoxe se trouve dans notre histoire, notre culture commune.

Dans le monde gréco-romain, la Beauté était une préoccupation constante. Les athlètes faisaient l’objet de cultes, pas seulement à cause de leur force physique mais aussi à cause de leur beauté. Aux abords des stades, on a ainsi trouvé maints graffitis évoquant la beauté des athlètes et l’amour qu’on leur portait. Les peintres de ces athlètes eux-mêmes, poussés peut-être par une forme de jalousie, se qualifiaient de beaux sur les poteries où leur nom restait aussi immortel que les corps nus qu’ils avaient peints. Les poètes également célébraient la Beauté des hommes et des femmes qu’ils aimaient, et l’Amour dont ils étaient la proie, sous l’impulsion d’Eros ou d’Aphrodite.

A cette époque, les athlètes concouraient nus, on massait leurs corps sublimes, on se pliait à la loi des dieux qui eux-mêmes se pliaient à la loi d’Aphrodite. On chantait la Beauté, l’Amour, le plaisir mais aussi le temps qui passe, qui ne laisse que cheveux blancs, corps décharnés et fatigués, Amour qui s’éloigne. Des préoccupations toujours actuelles et qui font de nous des consommateurs valorisés par la publicité mais malgré tout complexés et coupables, suspectés par ceux qui nous jugent, soit de superficialité soit de désir maladif de plaire.

Que s’est-il passé ?

Une révolution culturelle dont on ne mesure pas aujourd’hui l’importance tant elle date mais dont la littérature conserve les traces.

Depuis Homère et jusque vers le Vème siècle après JC, la poésie grecque est libre, volontiers érotique dans sa façon d’évoquer l’Amour et les plaisirs. Puis, le monde devenant progressivement chrétien, ces libertés commencent à être critiquées, puis condamnées. Palladas, poète qui assiste à la mort de la pensée païenne qu’il représente, témoigne dans ses vers de  ce changement de valeurs :

 » Sur un Eros de bronze devenu pöelle à frire

Un chaudronnier du bel Eros fit une pöelle : 

Soit ! Puisqu’Eros nous frit et qu’il fond notre moëlle. »

Traduction Marguerite Yourcenar dans La couronne et la Lyre. Poésie Gallimard

Plus tard, les poètes grecs devenus chrétiens, imiteront les Anciens avant de se taire, remplacés par les théologiens, toute autre littérature que religieuse disparaissant jusqu’aux environs du XIII ème siècle.

Chez les Grecs, on passait d’Artémis ( jeune vierge), à Aphrodite ( amoureuse qui découvre la sexualité ), puis seulement après cela à Héra ( femme mariée, matrone). La culture juive, dont la chrétienne est d’abord issue, fait passer la femme directement d’Artémis à Héra, et les seules femmes accomplies sont les mères, les femmes courageuses et surtout fidèles à leur communauté. La culture chrétienne y ajoutera les repenties et les saintes, excluant toute notion de beauté si ce n’est morale.

Dans le monde occidental, on est passé d’une vision positive – qui n’excluait néanmoins pas la violence – à une vision négative de la Beauté, valeur qu’on vend, ruine et exploite mais qu’on ne respecte pas parce qu’elle est accusée de rendre les hommes fous. Et on considère que celles qui s’en préoccupent sont des damnées, peu préoccupées de leur âme.

La Beauté est devenue une menace qu’il faut cacher ou détruire. A un moment de notre histoire, les procès de sorcellerie s’en chargeront.

Qu’en est-il de notre monde ?

Il est l’héritier de ce paradoxe. Les valeurs chrétiennes sont restées son socle idéologique car actives depuis 2000 ans. Mais en même temps, comme l’a montré Freud, les mythes antiques sont notre structure profonde, notre inconscient, la trame essentielle dont nous sommes faits. Et cette vérité n’a pas échappé à son neveu qui, grâce aux découvertes de Tonton, a élaboré l’étau qui nous maintiendra dans notre rôle de consommateur en exploitant les désirs de notre inconscient : le marketing.

Nous restons des êtres fondamentalement épris de Beauté, sinon, pourquoi aurions-nous besoin de mannequins, de belles personnes, de belles photos pour désirer un produit ?

Pour autant, la Beauté demeure une valeur plus essentielle que ce que la conscience collective accepte de lui reconnaître.

– La plupart des sociétés ont eu besoin d’une déesse pour la symboliser

– Elle est une préoccupation philosophique majeure depuis l’Antiquité

– Elle est au coeur du mystère insondable qu’est l’oeuvre d’art

– Elle conditionne la plupart des rapports sociaux de l’Amour à l’admiration en passant par le simple respect

– Elle génère richesse et emplois

– Elle favorise l’estime de soi…

La seule chose qu’on puisse reconnaître néanmoins, c’est qu’elle n’est pas, malgré la légende, à l’origine de la Guerre de Troie, qui était une vulgaire invasion dans un but économique. Mais sans l’évocation de la belle Hélène, ce raid trivial aurait-il pu se changer en épopée immortelle, première oeuvre littéraire de la culture occidentale ?

Cet article est la propriété du site Echodecythere. Il est interdit par le code de la propriété intellectuelle de le reproduire sans l’autorisation de son auteur.

L’aphrodite des poètes

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Comment les anciens grecs voyaient-ils leur déesse de l’Amour, et donc, par extension, de quelle image de l’Amour et de la Beauté notre culture occidentale a-t-elle hérité ?

Les poètes en ont laissé quelques images aussi éclairantes que mystérieuses, sublimes et immortelles.

Hésiode, le premier, nous parle de sa naissance du côté de Cythère, à partir de l’écume formée autour du membre viril d’Ouranos, le ciel. Elle gagna Chypre avant de sortir de la mer. Comme Athéna qui naquit tout armée de la tête de son père, Aphrodite naquit jeune fille et faisait croître l’herbe sous ses pieds en gagnant la terre.

«  Amour l’escorta et le beau Désir la suivit dès qu’elle fut née et alla rejoindre le peuple des dieux.

Depuis le début, parmi les dieux et les hommes, lui sont réservés comme un privilège, les babillages de jeune fille, les sourires, les tromperies, les délices du plaisir, la tendresse et la douceur.« 

Hésiode. La Théogonie. Traduction Claude Terreaux. Arléa.

Sappho la voit couverte de fleurs et ce qu’elle n’offre plus se retrouve dans la poésie qui lui est consacrée :.

«  Je tremble et la vieillesse couvre déjà ma peau.

L’amour s’envole à la poursuite des jeunes.

Prends ta lyre et chante-nous Aphrodite au sein couvert de violettes. »

Sappho. Le désir. Traduction Frédérique Vervliet. 1001 nuits.

Dans un registre plus philosophique et fondamental, Aphrodite est aussi au coeur de la manifestation de l’univers. Empédocle place en effet l’univers et sa manifestation sous la double impulsion de l’Amour, qui unit, et la haine qui désunit. Cette conception ressemble à celle des hindous qui pensent qu’attraction et répulsion sont à l’origine des multiples renaissances de l’Homme après sa mort, entraînant un nouveau cycle de vie terrestre et donc de souffrance. En Inde, et ailleurs dans le monde, cette conception motive la pratique des yogas, qui libèrent de ce cycle infernal.

 » Ainsi, commun à tous, mais s’amorçant sur des cercles contraires, 

Le même être tantôt se défait, tantôt croît, 

Gros ici de ce qu’il perd là; et tantôt frères, 

Les éléments qui ne sont qu’Un forment l’Unique, 

Sous l’effet de l’Amour, et tantôt sous le froid

Empire de la Haine, ils forment l’Innombrable. »

« …Amour, qu’on nomme aussi Aphrodite et Délice. »

« …C’est dans le corps mortel que le mieux s’aperçoit

L’impérissable effet de cette grande loi.

Tantôt l’Amour fleurit la chair et nous unit

A tout ce qui est beau; tantôt triste, terni, 

Luttant contre soi-même, errant sur les rivages

Extrêmes de la vie, en butte à de sauvages

Houles, le coeur se lasse, et nos corps, usés, meurent. »

De façon plus surprenante, c’est encore Aphrodite qui est à l’origine de la vue, selon la même loi :

« Aphrodite a uni sous son joug les 2 yeux, 

Infatigable paire; à eux deux, ils produisent

L’image unique. »

Empédocle. Traduit par Marguerite Yourcenar. La Couronne et la Lyre. Poésie Gallimard.

Pour finir – parce qu’il y en a encore bien d’autres ! -, cette qualité de la vue, de l’éveil de l’entendement, se retrouve aussi chez la poétesse Nossis, être un privilège d’Aphrodite.

Eloge de l’Amour

« La douceur de l’amour surpasse toutes choses, 

Croyez-m’en, moi, Nossis. Le miel a moins de prix.

Celle qui n’a pas eu le baiser de Cypris

Ne sait pas distinguer quelles fleurs sont les roses. »

Nossis. Traduit par Marguerite Yourcenar. La Couronne et la Lyre. Poésie Gallimard

Maquillage et symbolisme

Avant d’être l’affaire des femmes, le maquillage est d’abord une spécificité d’êtres vivants en société, au milieu de groupes dont il a fallu se démarquer. Q’il soit corporel ou non, l’ornement tente de signaler extérieurement une exception intérieure, celle d’une richesse personnelle le plus souvent. Lorsqu’on est plus riche ou plus noble, quand quelque chose distingue un être des autres, on a le choix entre le montrer et le cacher.

D’une manière générale, le maquillage a pu revêtir un sens symbolique : peintures de guerre pour signaler son intention et effrayer son ennemi, ornements à l’occasion d’une fête rejouant un épisode mythologique. Il a pu aussi revêtir un sens pratique : le rouge à lèvres des prostituées annonçant leur spécialité, le khôl des égyptiens qui éloignait les maladies et les en protégeait.

Le maquillage est purement un produit de civilisation, et l’accueil qu’on lui fait est uniquement relatif à l’image qu’on s’en fait. Ainsi, comment le rouge à lèvres a-t-il pu passer d’un marqueur et accessoire de prostitution au symbole de la femme fatale de la plus haute sophistication ?

Le maquillage est logiquement porteur du paradoxe dont le féminin est porteur : à critiquer sur la femme ordinaire s’il est autre chose que discret, voire invisible, obligatoire sur l’icône, l’actrice, la femme d’exception considérées comme malade ou en crise si le fard est absent de leur visage ou insuffisamment criard.

De fait, à l’heure où les marques se multiplient pour attirer les clientes selon leurs valeurs ( maquillage bio, de prestigieuses marques de Haute Couture dont le seul nom suffit à faire rêver, de maquilleurs professionnels, etc.), le fait est que si les couleurs, les modèles proposés par des pros du cosmétique lui-même et conseils des maquilleurs se multiplient dans les pages de magazines, ces audaces ne se retrouvent pas sur les visages ordinaires. Ainsi, maintes femmes peuvent s’acheter ces objets du désir pour ne porter sur les paupières que du beige, du taupe et un gloss rose parce que « c’est discret ». On porte son maquillage tel qu’on se voit ou plutôt tel qu’on veut qu’on nous voie, tout en se rêvant peut-être Elisabeth Taylor dans Cléopâtre…

Pour autant, au-delà de ces conditionnements de société qui marchandent les rêves et les désirs des femmes qui se briseront à la réalité de leur vie quotidienne, on peut dégager quelques grands axes symboliques et sacrés dans l’utilisation que les femmes ont fait du fard, spécialement chez celles qui s’estiment le droit de porter leur féminité de cette manière-là et de la crier haut et fort.

Le maquillage correcteur

Il concerne spécialement le teint. Fonds de teint, poudres, blush, anti-cernes gomment les imperfections. L’imperfection est en effet ce qui nous rapproche de la nature, de ce qui nous a fait sous des lois qui paraissent strictes mais qui sont, du point de vue de la civilisation, anarchiques : des yeux jamais vraiment symétriques, une bouche trop fine, trop ceci, trop cela. Les corrections  nous rapprochent d’un idéal, d’un canon de société et donc d’une divinité.

Anti-cernes et blush gomment nos signes de fatigue et cette décoloration qui peut être interprétée comme maladive. Etre pleine de vie, en pleine santé, voilà ce qui est érotique ! Le désir est l’élan vital, l’élan vital concerne exclusivement le vivant.

Le maquillage correcteur joue l’équilibre serré entre Eros, l’aspect vivant et sauvage du désir, et Aphrodite, son aspect formel, normé, policé.

Le maquillage des yeux

Là aussi, il peut être correcteur. Il agrandit de petits yeux, par exemple, ou équilibre une paupière tombante. Il peut aussi s’accorder avec le vêtement ou la couleur des yeux, des cheveux, du teint pour faire une harmonie, et dans cas cas-là, les couleurs peuvent varier mais elles n’ont pas de signification. Reste le symbole fort, universel et plusieurs fois millénaire des yeux cerclés de khôl comme à l’époque égyptienne, associé à des reines de pouvoir qui font du noir autour des yeux le symbole de la femme puissante, avisée et sexuellement triomphante. En choisissant ce maquillage, la femme choisit de mettre en avant son mystère, sa force et son intelligence en intensifiant le regard, siège de la perception, de la compréhension mais aussi miroir de l’âme dans toutes les émotions qu’il révèle.

Le maquillage de la bouche

On peut retrouver cette action correctrice de tous les types de maquillage à quoi peuvent s’ajouter des effets de matière qui vont capter la lumière et donc créer des volumes ou donner une impression d’humidité et de brillance, notamment avec les divers brillants à lèvres, colorés ou non. C’est un maquillage aux effets plus sensuels. Se maquiller la bouche est d’ailleurs, d’un point de vue symbolique, mettre l’accent sur sa sensualité. Outre son origine sulfureuse liée à la prostitution, on peut remarquer que le maquillage des lèvres correspondrait à peindre en rouge pour qu’on la voie, une porte d’entrée du corps qui renvoie symboliquement aux autres lèvres, la porte du bas. Le maquillage des lèvres en rouge profond met ainsi en valeur non seulement la sensualité de la femme qui le porte, mais aussi sa force de vie, sa fécondité et surtout, la force d’en porter tout le sens sur le visage et de l’assumer pleinement.

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Le voile ou la Beauté dévoilée

Le voile fait polémique par tout ce qu’on y met d’idéologie politique. Il est vrai que dans la société où on l’emploie, le voile est considéré comme un rempart contre l’impudeur et le désir des hommes, et il est vrai aussi que c’est un accessoire typique des pays qui accordent beaucoup de droits à l’homme et fort peu à la femme. Des pays ou des sociétés où on demande à la femme de se cacher et non à l’homme de se maîtriser.

Mais au-delà de ces constats, on pourrait faire quelques remarques concernant ce voile, au-delà de ce qu’il semble justement voiler, qui souvent n’est que chimère.

Et d’abord, les sociétés qui demandent à la femme de se voiler ont-ils une vue courte et sexiste ? Oui et non. Oui, les cheveux et la peau de la femme troublent l’homme, mais plus il en voit moins c’est le cas. Autrement dit, on pourrait très bien se retrouver avec un système qui déplace le désir. Le voile, même si on ne voit que lui, peut très bien suffire à affoler juste par le fait de savoir qu’il cache quelque chose de prohibé. Tiré par les cheveux le raisonnement ? Pourtant, le fantasme est ainsi fait.

Et ce fameux voile, alors ? S’il peut abuser un homme, il n’abusera pas une femme. Ainsi, comment ne pas remarquer que chez certaines, le voile a une certaine tendance à les embellir, du fait même de la régularité de l’étoffe qui a le pouvoir de masquer l’imperfection de cheveux mal plantés, d’épis, de bosses disgracieuses, d’un cheveux gras ou crépu, bref tout ce qu’une femme peut ne pas aimer et trouver avantageux de cacher ? Car les chevelures féminines ne sont toutes sublimes que dans les fantasmes masculins.

Par ailleurs, et c’est plus visible chez les femmes juives dont le cou et la nuque ne sont pas couverts, comment ne pas remarquer dans le peu de cheveux qui s’échappent de leur coiffure, qu’à l’heure où les cheveux blancs commencent à envahir la chevelure, le voile devient un atout et une alternative à la coloration pas toujours heureuse qui contraint à un entretien permanent ? Sur un visage peu ridé, les cheveux blancs révèlent un âge, le même visage aux cheveux voilés ne révèle qu’une femme sans âge certain.

Chez la femme musulmane, en revanche, pas un cheveu ne dépasse. Mais en compensation, le voile fait l’objet d’une véritable mise en beauté : ornements, accessoires tels que broches, bandeaux, strass, plis particuliers et subtils viennent révéler ou inventer la beauté cachée en-dessous, au point que dans quelques pays musulmans, c’est la spécialité de certains salons de coiffure.

Enfin, comment ne pas parler de la femme indienne dont le voile de pudeur, point final de sa tenue qu’il rehausse et tout en étant multi-usages au quotidien, est né d’un savoir-faire plusieurs fois millénaire ? Ces écharpes, larges, colorées, magnifiques et légères, faites d’étoffes délicates, font de la femme une oeuvre d’art vivante là où il n’y a sûrement qu’une femme ordinaire.

En définitive, il n’y a guère que les femmes belles comme des déesses que le voile contraint et aliène. Les autres peuvent toujours se sentir belles, car pourquoi les cache-t-on sinon pour leur beauté si dangereuse pour leur vertu ? Passé un certain âge, ne serait-ce pas bon pour le moral ?

A sa guise et au-delà de qu’on a voulu faire de lui, le voile cache des beautés pour mieux en révéler d’autres…

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