Les libertins et l’oubli

Le libertin d’aujourd’hui est celui qui a des « moeurs dissolues et très libres », nous dit le dictionnaire, et si on fait une demande aux moteurs de recherche, ils nous proposent volontiers des adresses de clubs échangistes.On se rappelle tous de la chanson de Milène Farmer, et plus encore du film de Laurent Boutonnat qui mettait en scène la chanson : «  Je suis libertine, je suis une catin. » Quelle excitation autour de ce concept de « libertin » et quelle masse de fantasmes ! Pourtant, les libertins ont une histoire passionnante souvent oubliée, qui a commencé par la sagesse avant de finir exclusivement dans les plus ennuyeux « lieux de plaisir ».

En effet, les libertins, ce sont d’abord des affranchis au sens d’esclaves qu’on a libérés. Au XVI ème siècle, en Occident, les découvertes de Copernic et Gallilée, entre autres et la redécouverte des auteurs grecs censurés par L’Eglise, au point d’avoir disparu de la culture européenne, constituent un électrochoc pour les penseurs qui ont alors rendez-vous avec un monde dans lequel la Terre est ronde, tourne sur elle-même, et où les Anciens ont théorisé sur la nécessité du bonheur individuel dans ce court laps de temps qu’est la vie. A côté d’un discours religieux qui impose la Terre plate du système antique de Ptolémée et où l’Homme doit chercher le Salut dans une vie considérée comme un enfer à subir avant la libération par la mort et l’attente du Jugement Dernier, quelle différence !

Les intellectuels qui militent pour une liberté de penser, de juger et de faire des choix en dehors de l’Eglise, on les appelle les Libertins. Ils continueront leur nécessaire action au XVII ème siècle, risquant autant leur vie et la condamnation de leurs écrits que les scientifiques de cette époque remettant en cause les Ecritures. En ce sens, ils sont les précurseurs des Lumières et ont trouvé leur inspiration notamment chez Epicure, qui nous conseille de jouir de la vie. Jouir de la vie, pour les adeptes de la réduction, cela veut dire jouir tout court. Là aussi, beaucoup oublient qu’Epicure a recommandé de jouir de la vie et des bonnes choses quand on en a (facile !), mais aussi des choses insipides, et même, s’il le faut, de notre propre dénuement !

On comprend volontiers que celui-là, beaucoup aient voulu l’oublier. Pourtant, profiter de la vie en toutes circonstances est le meilleur moyen de jouir pleinement !

En France, d’ailleurs, comme par un curieux hasard semblant associer les libertins à l’oubli et la confusion, le plus magnifique de nos libertins est un certain Cyrano de Bergerac, le Cyrano historique du XVII ème siècle qui, par confusion et oubli, se confond forcément avec le superbe Cyrano de fiction inventé par Edmond Rostand, et est de ce fait mal connu. Pourtant, ce personnage fantasque, esprit brillant et libre-penseur a créé,au XVII ème siècle, les premiers livres de science-fiction dans ses hilarants et réjouissants « Etats et empires de la Lune et du Soleil ». Le narrateur fait ainsi le premier voyage narratif dans l’espace pour y découvrir un monde idéal où les dogmes établis par l’Eglise sont tournés en ridicule et où règne le bon sens selon les libertins de son temps.

Le vrai Cyrano, par ailleurs, ne pouvait pas être amoureux de la belle Roxanne, car il était homosexuel. Peut-on faire plus libre-penseur, à l’époque ?

Au XVIII ème siècle, néanmoins, les romans libertins exposeront des personnages aux moeurs dissolues dans des histoires sexuelles grinçantes que le Don Juan de Molière a sans doute initiées. Le sens de libertin change alors et désigne ces jouisseurs sans moralité ni crainte de Dieu. Ces romans, apparus en même temps que le courant des Lumières, semblent un peu comme le chant du cygne d’une conception aristocratique du monde en pleine décadence, même si les marquis de Sade et autres Choderlos de Laclos – un mari parfait, contre toute attente – ne sont pas les seuls et que les libertins ne sont pas que des personnages de roman.

Le célèbre Casanova, aventurier et escroc qui se donnera aussi du « de » bien qu’issu d’un milieu de comédiens, multipliera les conquêtes qu’il dotera grassement avant de les abandonner quand elles sont de bonne société selon ses critères, qu’il séduira sans scrupule quand elles seront de basse extraction, les condamnant sans nul doute à la prostitution, comme cela se faisait à l’époque pour les filles dépucelées. Ses interminables et parfois indigestes Mémoires, plus grand témoignage de la vie au XVIII ème siècle en Europe, en exposeront le récit rétrospectif.

Le lien entre libertins, l’argent et la haute société est si établi que c’est Casanova qui a décidé Louis XV à doter la France d’une loterie nationale pour renflouer les caisses de l’Etat.

Encore actuellement, il y a un lien entre le libertinage, l’argent et l’oubli. Car même si les inégalités entre hommes et femmes ne sont plus aussi criantes qu’autrefois, à moins de le faire avec son égale, jouir de l’autre en libertin, c’est souvent le dominer, d’une manière ou d’une autre, et oublier l’amour, la réalité, les cruelles règles de société, la nécessité du respect mutuel et le souci de l’égalité aussi en termes d’équilibre psychologique. Choses dont ne se souciaient pas les Vicomte de Valmont, marquise de Merteuil, Casanova ou autre DSK.

Bref, entre les libertins d’autrefois et ceux d’aujourd’hui, la liberté est restée, mais la chose la plus importante – peut-être parce qu’elle ne semble plus nécessaire – est tombée dans l’oubli : la pensée.

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