rapport au corps

Beauté : intentions, représentations, interprétations

La beauté est un enjeu de taille dans notre société car elle décide en premier lieu de qui mérite au premier coup d’oeil qu’on s’intéresse à sa personne entière, comme pour entrer en boîte de nuit on décide au visuel de votre entrée ou non dans l’établissement. Ce Graal donnant accès à une foule de possibilités amoureuses, professionnelles et sociales, il est non seulement un moteur de l’économie, mais aussi un booster de vie ou un destructeur. Sa force en fait donc à la fois une chose autant convoitée que redoutée, suscitant désirs, jalousie et haine, le pire et le meilleur des sentiments, en tout cas les plus puissants.

Les contes de fée ne s’y sont pas trompés, qui ont mis au coeur de leurs histoires des personnages féminins pour qui la beauté joue un rôle central. Blanche-Neige, que sa marâtre déteste et qui veut sa mort car elle est devenue plus belle qu’elle, Peau d’Ane, qui doit échapper à la concupiscence de son père qui a promis à sa femme mourante de ne se remarier qu’avec une femme plus qu’elle ne l’était et qui ne trouva que sa fille pour répondre à ce critère.

Cette nécessité de la beauté est à la fois intemporel et universel. Tous les contes et mythes du monde entier évoquent forcément une héroïne dont la principale qualité est une beauté qui se voit d’emblée ou qui se révèle après transformation, à la fin des épreuves. Une beauté de laquelle on prend soin malgré tout de ne rien nous dire. Tant mieux, d’ailleurs, car on aurait du mal à la reconnaître tant elle est toujours culturellement marquée, et de ce fait très relative, comme nous le montrent les coutumes et traditions esthétiques des différentes civilisations qui peuvent nous choquer quand on ne les comprend pas, autant qu’on peut les considérer quand on a appris à leur donner du prix.

Mais si tout le monde s’accorde sur l’importance et la nécessité de la beauté chez la femme, encore n’est-elle pas perçue de la même façon selon les rapports qu’on peut entretenir avec elle. Car le corps de la femme et sa sexualité restent des sujets problématiques dans nos sociétés, comme elles le sont depuis déjà des millénaires, depuis la crainte des abus sexuels, du déshonneur familial, du malheur personnel, et plus encore, de la descendance illégitime, en passant par la construction progressive d’une culture misogyne qui semble trouver ses arguments d’autorité dans la religion.

Une femme doit être belle et en même temps, on doit pouvoir savoir pourquoi et pour qui. Une femme doit se faire belle pour une soirée, pour un mariage, un événement, pour aller au travail, et encore plus pour séduire. Dans son milieu familial, dans un environnement où elle est connue et scrutée, il n’est pas rare qu’elle subisse des pressions psychologiques dès lors qu’un soin inattendu ou une élégance marquée ne risque de la faire remarquer plus que de coutume.

En regardant la video d’un rabbin, j’y ai appris que la beauté de la femme était dans ses cheveux, et c’est pourquoi elle refusait de les couper. Car couper ses cheveux, c’était retirer sa beauté. C’est pourquoi elle doit les cacher afin que cette beauté n’appartienne qu’à son mari. Et il en est ainsi pour toutes les religions où le corps des femmes est assez contrôlé pour qu’on veuille le cacher et en réserver l’exclusivité jusque dans sa façon d’apparaître.

Mais il n’est pas besoin de ce cas extrême. Comme dans l’oeil du jaloux, du soupçonneux, de l’âme inquiète toujours blessée, chaque soin que la femme sur laquelle il se croit des droits prend pour elle est un soin qu’elle prend dans une intention contre lui, pour le trahir, l’abandonner, ou le ridiculiser, toutes craintes qu’il porte en lui depuis très longtemps et qu’il plaque sur chaque femme qu’il aime. Elle se maquille ? C’est pour attirer l’attention. Elle choisit de beaux vêtements qui la mettent en valeur ? C’est pour plaire, forcément. Elle s’est payé une nouvelle coupe de cheveux ? Elle est amoureuse de quelqu’un d’autre, c’est sûr.

Rien que sous mes fenêtres, il y a encore quelques jours, deux voix : un garçon, une fille. Il est un peu plus de deux heures du matin et le garçon énervé crie : « Tu as vu comme tu es habillée ? Non mais tu as vu comment tu es habillée ? Si c’est comme ça, va avec quelqu’un d’autre. »A ce moment-là, c’est la canicule : tout le monde « s’habille comme ça », à peu de choses près. Mais bon, là, c’est le corps de la fille avec qui il sort, donc ce n’est pas pareil. Les autres hommes que lui vont la désirer. Il le sait bien d’ailleurs, puisqu’il doit certainement désirer les autres filles, celles qui sont habillées comme ça aussi.

Quant à savoir s’il accepte qu’elles soient habillées comme ça parce qu’elles ont chaud et que c’est leur droit ou parce qu’elles veulent allumer les hommes, c’est ce qui est difficile à savoir. Ce qui est certain, en revanche, c’est que si elle tient à ce garçon, sa liberté de s’habiller reculera dans la suite de leur relation.

Cette peur projetée sur l’autre n’est pas propre au regard affolé que l’homme porte sur la femme, tout regard inquiet et à l’estime de soi défaillante avec une tendance à l’insécurité peut en être porteur. Mais lorsque des préjugés, l’ignorance, la peur et les croyances s’acharnent sur un même sexe depuis des millénaires dans les cultures de la majorité des civilisations, il est beaucoup plus dur pour celui-ci d’y échapper et il en est,  de fait beaucoup plus massivement et impunément la cible.

Et pourtant…Une femme qui manque de coquetterie, on va dire qu’elle se laisse aller, qu’elle se néglige, alors qu’on va l’estimer radieuse sans forcément la désirer si elle prend soin d’elle. Si elle souffre de déprime ou de dépression, ce sera même l’indice grâce auquel son psy et son entourage reconnaîtront qu’elle va mieux, et que la période sombre est derrière elle. C’est pour éveiller les sentiments de plaisir et d’estime de soi qu’on propose depuis quelques temps déjà des séances de mise en beauté dans les hôpitaux pour les femmes atteintes de cancer, afin d’améliorer leur humeur par leur amour d’elle-même, et par là-même leur potentiel de guérison. On les maquille, et le visage triste s’illumine soudain de se reconnaître ou de se trouver belle.

La beauté est donc toujours dans l’oeil de celui qui la regarde, et son sens est bien différent selon qu’on la désire, qu’on en désespère ou qu’on la redoute.

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Le massage, rencontre avec la beauté intérieure

Le massage est une pratique médicinale très ancienne développée dans beaucoup de civilisations selon leurs propres conceptions culturelles, leur histoire et les fonctions qu’elles lui ont assignées. En Inde, par exemple, le massage est au coeur des pratiques de la médecine traditionnelle, l’Ayurvéda. En Corée et ailleurs en Asie, le massage est si courant qu’il est d’ailleurs une pratique d’enfant aimant à l’égard de ses parents. Au Maghreb, et un peu partout dans le monde musulman, il est au coeur des pratiques hygiéniques développées avec art dans le hammam. En Occident, par contre, son statut est beaucoup plus ambivalent.

Son histoire connue remonte à la Grèce antique où il faisait partie des techniques de soins prodigués notamment aux athlètes. Il a également été exercé par de prestigieux médecins sur des empereurs romains atteints de diverses maladies, comme l’était Jules César, par exemple. Mais comme aujourd’hui où de nombreux salons de « massages » dissimulent en réalité des lieux de prostitution, la pratique du massage à Rome fut rapidement dévoyée et son usage interdit dès que le Christianisme gagna l’Empire.

Devenue suspecte, la pratique dut attendre longtemps avant de refaire son apparition. Mais le massage n’est pas le réel problème, et notre connaissance en histoire de l’hygiène en Occident nous rappelle que pendant de longs siècles, se laver même était devenu presque impossible, comme nous le démontre le bain annuel de Louis XIV dont nous avons tous entendu parler. Le problème du massage en Occident est en réalité celui du corps, très déconsidéré dans les cultures judéo-chrétiennes. L’omniprésence des appareils électriques dans les cabinets de kinésithérapeutes qui, autrefois, y allaient de leurs propres mains et qui maintenant laissent faire le courant, confirment ce rapport gênant au corps qui a finalement été évacué autant que possible de la majorité des pratiques médicales.

Parallèlement pourtant, sous l’impulsion très contemporaine du « bien-être » comme valeur positive, des offres de massages de détente – interdits désormais sous cette appellation réservée au domaine médical, contre celle de modelage, à la pratique pourtant identique – inondent le marché sous des formes toujours nouvelles, exotiques, faussement anciennes ou réinventées pour créer une offre aussi diversifiée que dans un supermarché : massages ayurvédiques, thaïlandais, suédois, shiatsu, aux pierres chaudes, à la bougie, etc..

Dans ce méandre d’offres compliquées entre prostitution, pratiques médicinales mésestimées de bien-être dont les symboles multipliés, et un peu superficiels – bougies, musique de relaxation aux synthétiseurs – dérangent parfois plus qu’ils ne détendent, la vérité sur le massage se perd dans les emplois artificiels ou dévoyés qu’on en a fait.

Pourtant, le massage est une pratique qui agit à des niveaux si profonds sur la beauté qu’on a peine à le réaliser pleinement. Sur le muscle endolori, par exemple, il est désormais établi scientifiquement par le chercheur en neuro-métabolisme, Mark Tarnopolsky, que le massage n’agit pas superficiellement mais au contraire profondément sur les gênes musculaires de façon à créer un effet anti-inflammatoire. Plus qu’un léger bien-être provoqué par un agréable pétrissage, la pression se transforme en information biologique qui va activer des gênes aux effets réparateurs.

De même, cette pression exercée sur le corps a un impact sur notre façon de nous sentir être au monde. Etre massé, c’est être comme le petit enfant pour qui la caresse ou le soin de la mère est une forme d’amour, d’acceptation complète de sa personne. C’est pourquoi le massage a le pouvoir de dissiper la dépression, le dégoût de soi, le déni de son propre corps au profit de son acceptation, d’une bienveillance rarement éprouvée à son endroit, et de la conscience de sa beauté profonde, essentielle, loin de tous les canons esthétiques en vigueur.

Car mieux encore que la nourriture, l’accueil sincère par le corps social signe, comme peut le faire toute forme d’amour, le droit à sa santé mentale, sa reconnaissance et au prolongement de sa vie, comme le dit Bloom dans son célèbre Principe de Lucifer : » s’embrasser régulièrement fournit de l’oxygène supplémentaire et stimule la production d’anticorps. La proximité des autres peut guérir. » Cette proximité se fait de façon directe par le massage, directe et rapidement active sur de nombreux troubles mentaux. En médecine indienne traditionnelle, schizophrénie et dépression se soignent d’ailleurs par le massage.

Et cela vaut aussi pour l’auto-massage qui a l’art de nous entraîner au-delà des jugements sévères que nous nous adressons lorsque nous comparons notre enveloppe malheureuse avec celles de beautés inatteignables, pour nous faire découvrir malgré nos conditionnements les vraies limites de notre corps et de notre beauté dans son essence.

Enfin, le masseur  d’Himmler, Felix Kersten, savait si bien faire disparaître la douleur de son patient, qu’il a permis de sauver 100 000 vies dont celles de 60 000 juifs, de 1941 à 1945. Certes, ce fut la crainte de ne plus bénéficier de ses soins qui poussa Himmler à se laisser de plus en plus manipuler par les chantages de ce philanthrope qui échangeait des soins contre la vie d’être humains et qui est encore trop peu connu du grand public, mais on ne peut s’empêcher de se dire qu’il y a peut-être aussi un peu de ce pouvoir qu’a le massage de nous révéler notre beauté intérieure et notre lien profond avec le corps social, et finalement avec l’humanité tout entière…

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