Aphrodite

La Vénus de Milo vous souhaite de bonnes fêtes

Venue faire un cadeau de Noël à la boutique du Louvre, quelle n’a pas été ma surprise de voir que pour cette occasion, la Vénus de Milo avait revêtu ses habits d’or et d’argent, couleurs traditionnelles de Noël, du retour de la lumière amenée par le solstice. Pour la première fois, les jours rallongent; l’or et l’argent symbolisent l’espoir que représente cette victoire du soleil contre les ténèbres qui doit amener bientôt le retour du printemps.

Lors de ma précédente visite, la gigantesque Vénus rouge trônait déjà au milieu du magasin, mais aujourd’hui, elle s’associe discrètement à de joyeux lustres de même couleur ajoutés pour les fêtes. Ma déesse préférée revêtait aussi aléatoirement les couleurs du pop art dans une volonté de modernisation et de banalisation induite par cette transformation d’une oeuvre d’art unique en produit manufacturé en série et rendu contemporain par les couleurs criardes de la bande dessinée.

Je la retrouve aujourd’hui avec les mêmes couleurs, mais l’aléatoire a disparu. En disposant les Vénus colorées dans cet ordre plutôt qu’au hasard, le symbole peut évoquer selon les valeurs de chacun, le spectre de l’arc-en-ciel, les symboles des chakras ou celui de la fierté gay. Flexible dans les symboles qu’elle incarne, la Vénus de Milo s’adapte pour parler à chacun le langage de ses valeurs, de ce à quoi il tient ou de ce dont son imaginaire se nourrit.

Et comme le monde contemporain, c’est aussi la consommation, l’achat des cadeaux en ces fêtes de fin d’année, les Vénus de Milo argentée et dorée en série limitée trônent parmi d’autres objets dans ces couleurs, de simples ornements de fêtes qui disparaîtront certainement après elles, aux bijoux permanents de la boutique. De façon très appropriée également, une Vénus de Milo violette vient renforcer le prestige et la beauté des bijoux en améthyste.

Ces derniers arrangements rappellent ceux qu’on a fait dans les grands magasins pour nous séduire avec des thématiques colorées et des mises en scène appropriées qu’Emile Zola a immortalisées dans son livre Au bonheur des Dames. Ces valeurs, où la beauté se met au service des industries, du commerce et de la consommation, sont les nôtres depuis le XIX ème siècle. Elles ont commencé à bercer nos grands-parents et nos parents, et envahissent plus que jamais notre monde contemporain.

Quand on sait que la Vénus de Milo a plus de 2000 ans, on s’étonne quand même de voir un symbole aussi ancien avoir traversé les âges en commençant  comme divinité, puis comme idôle à faire tomber, en poursuivant sa route en symbole artistique de la beauté à admirer, puis à détourner pour finir intégrée à la modernité, accompagnant nos valeurs et notre vie contemporaine, comme une vieille amie plutôt que comme une divinité lointaine ou comme une oeuvre d’art un peu austère.

Et parce que mon rapport à l’écriture passe d’abord par la sensualité du papier et que je ne sais pas écrire sur ordinateur sans avoir d’abord écrit au crayon, je n’ai pu, malgré son prix, résister à ce carnet pourvu de lignes, agrémenté de la déesse et faisant discrètement office de miroir, avec d’un côté écrit « Beauté » et de l’autre « Beauty ». Je ne pouvais pas rêver plus approprié pour les articles de mon blog.IMG_4900.JPG

Bonnes fêtes de fin d’année à tous ceux qui ont la Beauté et l’Amour pour valeurs. Pleins de voeux de bonheur pour l’année à venir.

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Reflet de Cythère (6)

Dans Reflet de Cythère, une poésie, invocation, ou texte permettant de mieux connaître Aphrodite et son culte est choisi. Aujourd’hui, pour continuer sur le thème des fesses, Aphrodite se fera plus lointaine.

Dans l’Antiquité, la mythologie, les dieux restaient une référence; dans la philosophie de Socrate lui-même, ce sont des motifs très employés car leur diversité permet d’illustrer les vérités qui ont l’art d’être flexibles.

Dans la poésie amoureuse et érotique, Aphrodite et Eros sont logiquement des références sur lesquelles axer le discours. Eros est alors le petit dieu cruel et inflexible qui a l’art de rendre fou ceux qu’il tourmente, Aphrodite, aux fonctions plus polyvalentes, joue des rôles plus variés. Mais bien souvent, Cythérée est la divinité à laquelle comparer la femme aimée, à égalité ou en défaveur de la déesse de l’Amour.

Dans ce poème extrait des épigrammes érotiques de l’Anthologie Palatine – seul ouvrage où apparaît Rufin, poète dont on ne sait presque rien -, c’est le concours de Beauté d’Athéna, Aphrodite et Héra menant au Jugement de Pâris qui est pris pour référence.

« J’ai jugé des fesses de trois beautés. D’elles-mêmes m’ayant pris pour arbitre, elles me montrèrent à nu leur corps éblouissant. L’une avait les fesses d’une peau blanche et douce, et l’on y remarquait de petites fossettes comme sur les joues d’une personne qui rit. L’autre, étendant les jambes, laissa y voir une chair aussi blanche que la neige et des couleurs plus vermeilles que des roses. De la troisième la cuisse ressemblait à une mer tranquille, la peau délicate n’offrant que de légères ondulations. Si le berger Pâris eût vu ces fesses, il n’aurait plus voulu voir celles des déesses. »

Rufin. Anthologie Palatine.

Une liberté de ton qui attendit plus de mille ans pour revenir en Occident.

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Mythe d’un secret de beauté ancien : la rose

On trouve au livre XII des histoires diverses d’Elien, historien romain de langue grecque des II ème et III ème siècles après J-C, l’histoire curieuse d’une certaine Aspasie, dont la destinée est marquée par la faveur d’Aphrodite tout au long de sa vie. Le début de la vie de cette Aspasie est pourtant marqué du sceau de la laideur avant que la petite fille se transforme en la plus belle de toutes grâce à un remède spécial :

« Aspasie de Phocée était la fille d’Hermotine : sa naissance coûte la vie à sa mère. (…) Dans son enfance, il lui survint sous le menton, une tumeur qui la défigurait : le père et la fille furent également affligés de cet accident. Hermotine la fit voir à un médecin, qui promit de la guérir moyennant trois statères : « Je ne les ai pas », lui dit Hermotine. »Et moi, je n’ai point de remède à vous donner. »

Aspasie, justement attristée par cette réponse, sortit en pleurant : un miroir qu’elle avait sur les genoux, et dans lequel elle ne cessait de se regarder augmentait encore son affliction. Dans cet état, elle ne put souper. Cependant, un sommeil favorable s’empara de ses sens; elle vit, en songe, s’approcher d’elle une colombe qui, prenant tout à coup la figure d’une femme, lui tint ce discours : »Prenez courage; laissez là médecins et remèdes; mettez en poudre quelques roses sèches d’une des couronnes consacrées à Aphrodite, et appliquez-les sur votre mal. »

A peine Aspasie eut entendu ce conseil, qu’elle se hâta de le suivre, et sa tumeur disparut. Ainsi, par la faveur de la plus belle des déesses, elle redevint la plus belle des filles de son âge; et dans son siècle, il n’y eut point de beauté qu’on pût comparer à la sienne : elle était formée de l’assemblages de toutes les grâces. »

Elien. Histoires diverses. Livre XII. I.

La colombe était un oiseau consacré à Aphrodite. Bien que cela paraisse étrange, c’était l’animal qui conduisait son char. L’arrivée de la colombe annonce celle de la déesse de l’Amour. Aujourd’hui, messagère de la paix ou symbole plus ambigu annonçant la grossesse de Marie, l’oiseau conserve les symboles associés à la déesse de l’Amour : la douceur, la fragilité, l’amour, et même la sexualité trouble.

La rose était une fleur consacrée à Aphrodite, mais dans l’Antiquité, elle était d’une taille bien inférieure à celle des nouvelles variétés hybrides et souvent magnifiques, qu’on dénombre par centaines, variant en couleurs et parfums presque à l’infini. Car considérée depuis toujours comme la plus belle et la plus odorante, elle a fait l’objet de toutes les exploitations, améliorations, expérimentations possibles jusqu’à ce qu’on puisse la rendre aujourd’hui éternelle, comme on le voudrait de l’Amour et de la Beauté.

Des roses, oui, mais pas n’importe lesquelles : celles offertes en couronne à Aphrodite lors de son culte. On a dit bien souvent que rien ne ressemble plus à la religion de l’Antiquité gréco-romaine que celle pratiquée par les hindous qui, elle, n’a quasiment pas changé depuis cette époque. Dans l’hindouisme, la statue n’est pas le dieu, mais le dieu vient habiter sa statue : c’est donc personnellement que la divinité reçoit les offrandes qui lui sont faites. Parmi celles-ci, des fleurs, de l’encens, des lumières et de la nourriture. Après avoir reposé le temps de la cérémonie sur l’autel où elle a été offerte, l’offrande, chargée de la bénédiction du dieu, se partage.

Dans l’histoire d’Elien, la couronne de roses, chargée du pouvoir de la déesse de l’Amour et de Beauté, peut agir sur la peau de la petite fille au moyen d’un cataplasme. Cette histoire est postérieure à  l’époque mythologique où les dieux intervenaient directement car c’est de façon indirecte et liée au culte que la déesse manifeste son pouvoir.

Des histoires ! Encore et toujours des histoires !

Mais oui ! Et de belles, en plus !

Rose de Damas, rose de mai, rose de Turquie, de Syrie, etc..Au-delà des jardins qu’elle embellit, il n’est pas de fleur plus réputée dans les soins de beauté pour sa douceur et son parfum, en externe, et même en interne ! Des sirops, confitures aux pétales, thés, lotions du Maroc, poudres ayurvédiques indiennes en passant par les masques, crèmes et les huiles essentielles, il n’est pas un cosmétique contemporain ou traditionnel qui puisse nous attirer plus que ceux qui sont faits à base de rose.

C’est comme si, sans jamais l’avoir appris, une part de nous se rappelait de la promesse faite par Aphrodite à la petite Aspasie d’en faire, grâce à sa fleur consacrée, la plus grande des beautés de son siècle…

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La leçon de beauté des Aphrodites

Vous les avez déjà vues aux musées, et leurs formes statiques et graves vous ont plus touchés par leur sérieux, leur classicisme, leur aspect artistique que par l’idée que vous vous faisiez souvent de la Beauté. Peut-être même que vous les trouvez ennuyeuses et vous pensez qu’appartenant au passé, elles n’ont plus rien à vous apporter ni à vous apprendre sur la beauté.

Et bien détrompez-vous.

Si nous partons du principe qu’Aphrodite est la déesse de la beauté et que chacun des sculpteurs qui en a conçu une a projeté dans sa sculpture un idéal de la beauté accepté par tous, alors, ces statues ont forcément quelque chose à nous dire sur la Beauté.

Alors oubliez dates, noms d’artistes, périodes artistiques et techniques, et écoutez les vérités que les déesses du Louvre ont à nous apprendre sur la beauté.

– La beauté ne concerne pas que la jeunesse

Parmi les différentes représentations de la déesse de l’Amour et de la Beauté figurent des femmes qui font assez juvéniles, comme la Vénus d’Arles, dont le corps et le visage sont lisses. C’est vrai aussi de l’Aphrodite de Cnide, dont il ne nous reste de la statue que l’intervalle entre le cou et les genoux. En revanche, les autres corps nus comme celui de l’Aphrodite « aux cheveux lâchés » , l’Aphrodite pudique et la Vénus de Milo présentent des femmes aux corps et aux visages plus matures, aux traits plus durs et aux corps marqués, où le muscle a pris forme au fil des ans.

– La beauté n’implique pas nécessairement la nudité

La Vénus de Cnide fut la première statue d’Aphrodite nue, et c’est ce qui fit sa célébrité. Mais de la Vénus de Milo à la Vénus d’Arles en passant par la Vénus Genitrix, on voit que la beauté se conçoit dans toutes les étapes du dévoilement du corps féminin, d’un sein à la totalité de ce corps. Mais la beauté se conçoit aussi dans un corps habillé comme celui de l’Aphrodite au pilier, où le vêtement, fait de multiples drapés, participe à cette beauté, et même, la construit peut-être.

– La beauté, c’est la fermeté

En revanche, si le corps peut être plantureux, généreux à certains endroits, comme le ventre de la Vénus de Milo dont Rodin disait qu’il était « splendide, large comme la mer« , il ne peut être relâché. Comme aujourd’hui, le relâchement signe du délabrement, est incompatible avec l’idée qu’on se fait, de la beauté. La confirmation de cette identification entre beauté et fermeté se vérifie dans le galbe des seins de ces déesses, et atteint son paroxysme dans le bras tendu de la Vénus d’Arles. Car si ce bras tendu et cette main parfaite démontrent surtout le talent du sculpteur, n’importe quelle femme attentive sait que très tôt, le relâchement se manifeste à l’arrière du bras, chez la femme.

Pas sûr que la magnifique tenue du bras de la déesse ne soit qu’un détail insignifiant.

– La beauté est aussi soumise à  la mode

Pour vérifier ce fait, il n’y a qu’à regarder l’affreuse coiffure de l’Aphrodite pudique qu’aucune femme ne porterait aujourd’hui en se trouvant belle et qu’aucun homme ne regarderait en la trouvant autrement que ridicule. Par ailleurs, si on regarde les coiffures de toutes les statues, elles sont toutes bouclées, même si les coiffures sont toutes différentes.

Enfin, il faut bien reconnaître que ces statues de corps féminins ont presque toujours, comme l’ont fait remarquer beaucoup d’historiens de l’art, des corps plutôt masculins. Et le fait est que dans la poésie comme dans la philosophie de cette époque-là, et pour la seule fois de l’histoire, c’est la beauté masculine qui est préférée.

– La beauté, c’est la dignité

Les attitudes des déesses représentant l’Amour, la Beauté, la Sexualité, sont paradoxalement prudes ou fières, jamais lascives. Etrangement, seule l’Aphrodite au pilier, dont la posture paraît un peu vulgaire, a changé de destin et est devenue Muse, semblant nous donner ce conseil avisé et toujours valable : »Si tout espoir de beauté est mort pour toi, exerce un art où tu excelles pour t’en donner un peu. »

Et c’est vrai que beaucoup d’artistes qu’on n’a pas toujours trouvé beaux ou belles ont su séduire par leur talent et projeter vers l’extérieur leur beauté intérieure.

Et si on écoutait un peu les déesses ? On constaterait certainement que l’idée qu’on se fait de la beauté en Occident reste inchangée depuis les Aphrodites.

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Reflet de Cythère (5)

Dans Reflet de Cythère, une poésie, invocation, ou texte permettant de mieux connaître Aphrodite et son culte est choisi.

Aujourd’hui, ce sera le poète Léonidas de Tarente qui s’y collera.

Il s’était attaché à décrire avec tendresse la vie des petites gens et s’était fait une spécialité des ex-voto réels ou fictifs. Il a été choisi pour illustrer un poète et non une poétesse vénérant la déesse de l’Amour et de la Beauté.

Car le domaine d’Aphrodite intéresse aussi bien les hommes que les femmes, et malgré mon étonnement constant face à cette réalité et la grande discrétion de la majorité d’entre eux, les hommes sont nombreux à suivre ce blog, bien plus nombreux que ce que j’aurais pu m’imaginer.

C’est à leur intention et en pensant d’abord à eux que ce poème a été choisi, bien qu’il s’adresse à tout le monde.

Hymne à Aphrodite

« Je vais chanter Cythérée, née à Chypre. Elle fait aux mortels de doux présents; son aimable visage toujours sourit et elle porte la gracieuse fleur de la beauté. 

Je te salue, déesse, reine de Salamine et de Chypre; accorde-moi des chants qui excitent les désirs; je me souviendrai de toi et des autres chants. »

Léonidas de Tarente. III ème siècle av. J-C

Dans cette poésie, on portera notre attention sur la notion de chant. Aujourd’hui, le chant est quelque chose de laïc, banal et récréatif, mais à la base, c’est une pratique religieuse et magique ( en latin, le chant, c’est carmen, qui signifie le charme, la formule magique ) et pouvait donc inspirer des désirs en convoquant les dieux.

La parole inspirée et le chant n’ont pas perdu de leur pouvoir sous prétexte que les dieux grecs ne sont plus vénérés. Il y a toujours quelque chose d’Orphée dans la parole inspirée de celui qui aime.

Toi aussi, quand tu auras été inspiré par l’Amour au point que tes paroles et tes chants suscitent le désir, souviens-toi d’Aphrodite l’espace d’un instant.

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Reflet de Cythère (4)

Dans reflet de Cythère, une poésie ou une invocation à Aphrodite est mise à l’honneur.

Ici, ce sera la plus célèbre, la plus évidente et pourquoi pas la plus connue de toutes les poétesses, Sappho qui vivait dans l’île de Lesbos au VI ème siècle et dont le nom comme le lieu où elle habitait n’ont plus fini que par désigner les amours entre femmes, au mépris de l’auteure et son oeuvre.

Pourtant, Sappho fut certainement une femme remarquable dont les talents furent malgré tout reconnus dès l’Antiquité. C’était une aristocrate, éducatrice de jeunes filles destinées au mariage à qui elle apprenait le chant, la poésie et la danse. Elle composait également, outre les rares poésies qu’on a conservées d’elle, la musique sans laquelle ces poésies ne pouvaient se dire, puisque la poésie, à cette époque, était chantée. Sa musique est aujourd’hui perdue.

Que chantait Sappho ?

Ca, tout le monde le sait : son amour pour certaines jeunes filles qu’elle éduquait, comme les philosophes et poètes masculins de l’Antiquité évoquaient leurs amours pour leurs disciples et leurs amants.

En quoi le contenu de la poésie de Sappho diffère-t-il ? A créer des mondes dans lesquels hommes et femmes ne se rencontrent pas, on crée plus facilement des rencontres entre gens du même sexe. Logique, non ?

Pourtant, même la Grèce ancienne finit par trouver les amours de Sappho répréhensibles et on se moqua d’elle. Car outre qu’on est toujours plus dur pour les femmes que pour les hommes, dans une structure patriarcale, voir une femme se comporter de la même manière qu’un homme tout en les ignorant, ce n’est pas acceptable.

De façon plus personnelle, Sappho était une dévote d’Aphrodite à qui sa musique, sa poésie, ses sentiments et les jeunes filles qu’elle préparait au mariage, étaient entièrement consacrés.

Le seul poème qui nous soit parvenu entier est l’hymne à Aphrodite, et pour donner un profil moderne et délicat à son auteure, la belle sculpture de Sappho de James Pradier que l’on trouve au musée d’Orsay donne le ton, même si à côté de la poétesse un peu mélancolique, se trouve posée la lyre en carapace de tortue telle qu’elle fut fabriquée par Hermès selon la mythologie.

La poésie choisie est une prière que Sappho adresse à sa déesse, une prière pour être aimée de la personne qui la dédaigne. Cette prière, le texte le révèle, n’est pas la première que la poétesse lui adresse. Car Sappho, digne dévote d’Aphrodite que ses dons ont touchée, semble aimer sans cesse, dans ce lieu où les jeunes filles, destinées à se marier, ne restent pas. Sappho aime et s’attache en pure perte, prise dans le mouvement inexorable de la vie.

Parmi les traductions disponibles, celle de Renée Vivien a été choisie parce qu’elle ne change ni Aphrodite en Vénus ni le « elle », qualifiant la personne aimée, en « il », comme le font d’autres versions plus consensuelles.

N’importe, tendons l’oreille à la prière d’Aphrodite, et qu’elle aussi nous entende…

                                                                              Hymne à Aphrodite

« Toi dont le trône est d’arc-en-ciel, immortelle Aphrodita, fille de Zeus, tisseuse de ruses, je te supplie de ne point dompter mon âme, ô Vénérable, par les angoisses et les détresses. Mais viens, si jamais, et plus d’une fois, entendant ma voix, tu l’as écoutée, et, quittant la maison de ton père, tu es venue, ayant attelé ton char d’or. Et c’était de beaux passereaux rapides qui te conduisaient. Autour de la terre sombre ils battaient des ailes, descendus du ciel à travers l’éther.

Ils arrivèrent aussitôt, et toi, ô Bienheureuse, ayant souri de ton visage immortel, tu me demandas ce qui m’était advenu, et quelle faveur j’implorais, et ce que je désirais le plus dans mon âme insensée. « Quelle Persuasion veux-tu donc attirer vers ton amour ? Qui te traite injustement, Psappha ? Car celle qui te fuit promptement te poursuivra, celle qui refuse tes présents t’en offrira, celle qui ne t’aime pas t’aimera promptement et même malgré elle. »

Viens vers moi encore maintenant, et délivre-moi des cruels soucis, et tout ce que mon cœur veut accomplir, accomplis-le, et sois Toi-Même mon alliée. »

— Traduction Renée Vivien, 1903.

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La Vénus de Milo version Pop Art

A la boutique du Louvre, la Réunion des Musées Nationaux a décliné certaines oeuvres emblématiques du musée telles que la Joconde et la Vénus de Milo en version Pop Art. La raison invoquée pour la Vénus de Milo est le fait que les statues et oeuvres d’art grecques antiques étaient polychromes. Bon, admettons même si elles sont ici monochromes en série ( non, ce n’est pas un nouveau profil de tueurs, seulement de moulages ).

Néanmoins, je me demande la raison qu’ils ont invoquée pour la Joconde…

Allez, reconnaissons à cette initiative la qualité de faire du neuf avec du vieux, de nous en mettre plein la vue et de nous inciter à réfléchir sur la valeur de l’oeuvre d’art et son accessibilité. De toute façon, tout le monde aime le Pop Art…

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Reflet de Cythère (3)

Dans Reflet de Cythère, une poésie ou une invocation à Aphrodite est mise à l’honneur. Généralement, il s’agit d’une poésie de l’Antiquité, époque où on croyait encore aux dieux anciens. Mais il existe des exceptions, et certaines fois, des gens conservent un coeur et une sensibilité païens sans qu’eux-mêmes sachent pourquoi.

C’est le cas de Leconte de Lisle, un de nos poètes un peu oubliés du XIX ème siècle. Parnassien, épris de Beauté, il était inspiré par la Grèce ancienne dont il traduisit des poèmes dans des vers d’une grande perfection formelle. C’est sans doute même ce qu’on lui reprocherait aujourd’hui.

Mais peut-on vraiment reprocher à un être épris de Beauté d’être prisonnier des formes ?

Cette poésie s’affirme comme Hymne orphique, imitant des Hymnes d’Orphée consacrés à chaque divinité sous le nom de « parfum » suivi du nom de la divinité et qui sont parvenus jusqu’à nous. Mais rares sont ceux qui les lisent encore.

La myrrhe était le parfum précieux de l’Antiquité consacré à Aphrodite, du nom de l’arbre d’où venait la sève odorante à la base du parfum et d’où sortit son grand amour Adonis. Une vieille histoire, encore !

PARFUM D’APHRODITE
« La Myrrhe
Ô Fille de l’Écume, ô Reine universelle,
Toi dont la chevelure en nappes d’or ruisselle,
Dont le premier sourire a pour toujours dompté
Les Dieux Ouraniens ivres de ta beauté,
Dès l’heure où les flots bleus, avec un frais murmure,
Éblouis des trésors de ta nudité pure,
De leur neige amoureuse ont baisé tes pieds blancs,
Entends-nous, ô Divine aux yeux étincelants !
Par quelque nom sacré que la terre te nomme,
Ivresse, Joie, Angoisse adorable de l’homme
Qu’un éternel désir enchaîne à tes genoux,
Aphrodite, Kypris, Érycine, entends-nous !
Tu charmes, Bienheureuse, immortellement nue,
Le ramier dans les bois et l’aigle dans la nue ;

Tu fais, dès l’aube, au seuil de l’antre ensanglanté,
le lion chevelu rugir de volupté ;
Par Toi la mer soupire en caressant ses rives,
Les astres clairs, épars au fond des nuits pensives,
Attirés par l’effluve embaumé de tes yeux,
S’enlacent, déroulant leur cours harmonieux ;
Et jusque dans l’Érèbe où sont les morts sans nombre,
Ton souvenir céleste illumine leur ombre ! »

Leconte de Lisle. Derniers poèmes publiés à titre posthume par José Maria de Hérédia. 1899.

Aphrodite la généreuse

Aphrodite est une déesse ambivalente au caractère réputé effroyable : https://echodecythere.com/2014/05/28/aphrodite-la-terrible/, et ce d’abord parce qu’elle nous impose l’amour. « Aphrodite est cruelle en nous forçant d’aimer.« , dit Sappho.

Elle est déesse de l’Amour et de la Beauté, mais lorsqu’elle se venge, on ne dirait jamais que la beauté, l’amour, la douceur sont ses caractéristiques. Un dieu, une déesse, pour une société pré-scientifique, c’est une cause, la cause invisible des actions des Hommes, celle qui les conduit au génie stratégique, aux arts, à la guerre, l’amour, la folie, la mort. Mais ce sont aussi des identités, des amitiés, des inimitiés, des amours, des actions parfois incompréhensibles et ambiguës. Justement, de façon très étonnante, Aphrodite sait être généreuse.

Sa générosité, c’est d’abord celle de sa nature. La déesse de Cythère s’éprend facilement, et des déesses, elle est la seule qui se soit autant offerte aux dieux ou aux mortels. Et si la mythologie nous raconte comment Zeus l’a fait s’éprendre d’Achise dans un sort auquel elle n’a pu échapper, ses autres amants ne semblent pas lui avoir été imposés par la volonté d’un dieu.

En revanche, les mythes nous racontent qu’Héphaïstos avait créé un filet pour emprisonner Aphrodite et Arès dans le lit accueillant leurs ébats pour exposer les deux adultères aux dieux de l’Olympe. Contre ce qu’il désirait, on se moqua de lui et les dieux envièrent Arès, disant que si le prix à payer pour être l’amant d’Aphrodite était d’être emprisonné dans le filet, ils voulaient bien risquer cette humiliation. Qui dit cela ? Trois dieux : Hermès, Poséidon et Dionysos. En récompense de leurs propos galants et leur admiration, Aphrodite conçut Hermaphrodite avec Hermès, Rhodos avec Poséidon et Priape avec Dionysos. C’est dire si elle sait accepter un compliment !

D’autres dons, d’autres actes généreux furent offerts aux mortels par la déesse. Elle sauva Boutès, marin faisant partie de l’équipage de Jason parti à la conquête de la Toison d’Or. Attiré par le chant des Sirènes, il plonge et manque se noyer. Aphrodite le ramène en Sicile dont il devient le roi et lui donne deux enfants.

Mais l’histoire la plus connue parce que la plus réadaptée dans d’autres arts est celle de Pygmalion, sculpteur célibataire endurci tombé amoureux de la statue qu’il réalisait. A cette statue, la déesse va donner vie comme une mère ferait un cadeau d’exception à un enfant prodigue revenu repentant dans le giron de la loi maternelle. Pygmalion acceptant enfin l’amour et en subissant toutes les souffrances, Aphrodite lui permet de le goûter jusqu’au bout avec la belle Galatée, femme de marbre qu’il avait créée devenue femme de chair qu’elle a animée.

Cette figure maternelle, qu’on lui concède rarement à cause de sa fonction sexuelle, est pourtant celle qu’elle adopte le plus volontiers avec les mortels, n’hésitant pas à intervenir pour protéger ses fils lors de la Guerre de Troie, mais aussi sous la forme inattendue d’une vieille femme, laissant penser comme Socrate, qu’il existait deux Aphrodites, l’une ancienne et spirituelle inspirant l’amour éternel, et l’autre plus jeune et superficielle, inspirant l’amour physique.

Ainsi, pour honorer la parole qu’elle a donnée à Pâris de lui permettre de posséder Hélène, la plus belle femme du monde, c’est sous cette forme qu’elle apparaît dans le palais de Priam pour ranimer le désir vacillant de la belle pour celui qui l’a séduite. Car depuis que Grecs et Troyens se font la guerre, Hélène a revu son premier époux, est prise de remords et commence à regretter son ancienne vie d’autant plus facilement qu’Héra et Athéna, du côté des Grecs, tentent d’infléchir son coeur en faveur de son ancien mari Ménélas. Mais Aphrodite veille. Troie sera en flammes plus facilement que la déesse ne manquera à sa parole.

C’est encore sous cette forme qu’elle fait son don le plus surprenant et le plus désintéressé des mythes qui la concernent. Passant par Lesbos, la célèbre île où vécut Sappho, elle emprunte la barque d’un vieux passeur pauvre mais généreux. Croyant que l’aspect misérable de la déesse était dû à sa vieillesse et à sa pauvreté, il décide de ne pas la faire payer. Aphrodite, reconnaissante, lui offre un baume magique lui rendant jeunesse et beauté. La légende raconte que c’est par amour pour lui, Phaon, que Sappho, pourtant peu attirée par les unions hétérosexuelles, s’est jetée d’une falaise par dépit amoureux. Il se dit que la déesse l’aima aussi.

Nos sociétés n’ont plus de déesse de l’Amour et de la Beauté à laquelle ils croient pour comprendre par une culture et des symboles cette partie fondamentale de leur existence qui se verra, au pire exposée vulgairement, au mieux gardée secrète en le coeur de chacun, ou confiée à l’oreille d’un membre du corps médical.

C’est pourquoi, lecteur, lectrice, toi qui as si souvent connu Aphrodite sous son aspect terrible et qui en as gardé le souvenir douloureux, songe pour une minute à Aphrodite la généreuse en te rappelant et honorant tout ce qu’elle t’a donné.

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Sourire et beauté

Parmi les caractéristiques d’Aphrodite, qui bien entendu sont toujours vagues – comme le veut le caractère divin qui doit demeurer mystérieux – il y a le sourire. Les épithètes homériques, qualificatifs redondants adjoints au nom d’un dieu ou d’un héros, désignent Aphrodite comme la  » déesse tout sourire ».

Le sourire est une expression très puissante qui n’a pas fini de livrer tous ses secrets mais son rôle social est immense et son pouvoir est proportionnel et ce sans que nous nous en rendions compte tellement il est banal. Banal, multiple, universel, la première force du sourire est de faire oublier son pouvoir.
Quand on y réfléchit, pourtant, toute mère se souvient du premier sourire du bébé, ce sourire des premiers jours dont on dit qu’ils s’adresse « aux anges » tant il est déconnecté d’un contexte social, émotionnel, relationnel qui est celui que le parent attend. Le premier sourire, qui veut dire « je te reconnais, je t’accueille, je t’aime » et qui précède tous les mots qui l’exprimeront par la suite, bouleverse le coeur du parent. C’est la promesse de vivre désormais dans l’amour mutuel, dans un échange d’affection dont nous sommes conscients et qui nous construit.
Le sourire, c’est aussi ce qui vient détendre l’atmosphère, qui peut changer miraculeusement un dialogue tendu en un échange bienveillant, transformer un bureaucrate pressé en une personne avenante et prête à aider, une personne déshumanisée en un être qui se rappelle de son lien avec toute l’humanité.
Ainsi, vous rappelez-vous ces soldats allemands à qui on avait commandé de tuer des juifs lors de massacres sauvages et désorganisés qui avaient lieu en Allemagne dans les années 30, avant que soient conçus les camps de la mort ? L’un d’entre eux se souvient pour toujours de cette fillette qui lui avait souri avant qu’il l’abatte au milieu de tant d’autres. Un massacre, des gens, une fillette, plusieurs autres sans doute. Combien le soldat en avait-il tué avant elle ? Et pourtant, c’est ce sourire qui le ramène à l’humanité, à la culpabilité, à la conscience du geste et au remords éternel. Qu’en est-il des autres ? L’humanité était également là, chez ceux qui avaient peur devant la mort et ne souriaient pas. Mais le massacre ne devient tangible pour lui que grâce à ce sourire, miroir de cette humanité dont il fait partie et au-dessus de laquelle il a cru se mettre.
Le phénomène surprend également lorsqu’au Louvre on voit se presser une foule devant la Joconde à l’énigmatique sourire, dit-on, au point qu’il est difficile d’y avoir accès. De tous les tableaux, il est le seul à bénéficier d’une protection supplémentaire. Pourtant, objectivement, des tableaux de De Vinci, celui-ci n’est pas le plus représentatif de son talent. En effet, il représente une austère femme brune habillée de vêtements sombres en plan rapproché quand d’autres tableaux représentent des personnages en pieds, des draperies, des décors, des scènes touchantes. De Vinci lui-même sera fasciné par ce tableau qu’il promènera avec lui pendant 15 ans et qu’il considérera toujours comme inachevé.
Et comment expliquer que de l’imposante cathédrale de Reims, ce soit l’énigmatique Ange au Sourire qui marque le plus les consciences ?
Peut-être à cause de la puissance du sourire lui-même, ou peut-être à cause de son ambiguïté. En effet, parmi les différentes choses qu’il peut exprimer, il y a l’ironie, la folie, la cruauté, comme le rictus permanent du Joker dans Batman qui traduit sur son visage son rapport au monde et qu’on retrouve aussi sur les clowns qui font peut-être autant peur aux enfants qu’ils les font rire. Le sourire est en réalité difficile à représenter dans une oeuvre d’art justement à cause de la proximité de cette subtile expression avec un vulgaire rictus de moquerie qui déforme le visage et révèle la noirceur de l’âme.
Ainsi, alors qu’elle est qualifiée de « déesse tout sourire », les sculpteurs n’ont jamais représenté Aphrodite souriante, sans doute parce que sa statue ne présenterait rien d’autre qu’un sombre et étrange visage. Car la vraie puissance du sourire, sa magie, ne s’exercent que sur le vivant.
Quel rapport alors entre sourire et beauté ?
On a constaté l’existence de plusieurs sourires dont deux très opposés. L’un, demi-sourire, est volontaire. C’est un outil social et commercial que la langage populaire appelle parfois un « sourire de boulangère ». L’autre, « tout sourire », involontaire et sincère, est l’expression immédiate d’une émotion. Il exprime la gaieté, la joie, la vie, caractéristiques propres à Eros. Un vrai sourire illumine un visage, défroisse des traits, rajeunit, communique le bien-être. Sa capacité à transformer un être humain est immense !
Et si le texte dit que la déesse de la Beauté est « tout sourire » mais que la statuaire ne le représente pas allez voir du côté des photos de Marylin Monroe et comparez-les avec les photos des autres belles femmes connues. La voyez-vous cette différence infime et pourtant fondamentale qui la met au-dessus de toutes les autres ? C’est ce sourire authentique, sincère, sans retenue qui traduit l’émotion d’un coeur qui s’offre à l’autre avec générosité et naïveté.
Vous ne trouverez cela nulle part ailleurs. Sauf dans l’épithète d’Homère  » Aphrodite tout sourire ».

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