Hugo

Désir versus Sehnsucht

Au-delà de sa dimension instinctive et primordiale, le désir est aussi quelque chose de culturel et donc différent d’une société à une autre. Sa manière de se concevoir passe par la langue – forgée par les écrivains et les poètes – qui a le pouvoir de façonner la pensée.

En français, le désir vient du latin desiderare qui signifie désirer et regretter l’absence de, mais il est aussi de la même famille que sidus, l’étoile. Nous considérons donc le désir à la fois comme une tension vers un objet en même temps que son regret avec la tête et les yeux tournés vers les étoiles ou regrettant que la destinée – qui se décide dans les étoiles dans la grande tradition antique encore vivace de l’horoscope – ne soit pas plus favorable à nos amours et à nos voeux.

En Allemagne, en revanche, le désir, Sehnsucht, est comme en français marqué du sceau du désir et de la nostalgie, mais aussi de l’attente passionnée, de la langueur et de l’impatience. Sur le site de Karambolage, Bettina Wolfahrt nous précise :  » Tous ces états d’âme passionnés résonnent en allemand dans ce seul mot de Sehnsucht. » On a déjà dépassé le champ sémantique du mot désir. Néanmoins, s’y ajoute encore une émotion : la souffrance. Toujours sur le site de Karambolage, pour l’expliquer, on cite Goethe qui écrit :  » Seul qui connaît la Sehnsucht sait combien je souffre. », et on nous précise que la Sehnsucht est un état d’âme exclusivement allemand.

Pourquoi une telle différence entre ces façons de concevoir le désir ?

La réponse se trouve peut-être dans la culture littéraire.

Les artistes révèlent en nous ce que nous possédons sans le reconnaître et définissent nos émotions, leur donnant une âme au moyen de leurs oeuvres. Ce sont des miroirs en même temps que des accoucheurs d’âme dont le nouveau-né sera le langage, la langue vivante que l’usage par le poète ou l’écrivain finira de façonner et que les utilisateurs de la langue qui viendront après lui finiront de faire grandir.

Goethe, chef de file des romantiques allemands, auteur de première importance, a marqué l’âme de son pays en exprimant la souffrance et le tragique de l’amour impossible à travers Les souffrances du jeune Werther et Les Affinités électives. C’est le Goethe des Allemands, celui qui préfère aussi une injustice à un désordre. C’était un écrivain plus contemplatif qu’engagé, avec un goût prononcé pour les sciences qui nécessitent autant d’observation que de solitude.

Or, ce Goethe-là, ce n’est pas celui des Français. Le Goethe des Français, c’est celui qui a écrit Faust. Une oeuvre qui nous a tellement plu que ce sont des Français, Gounod et Berlioz, qui en ont fait un opéra, tandis que d’autres Français l’adaptèrent au cinéma et même à la télévision. La pièce de théâtre, Faust nous a plus séduits que ces lamentations et langueurs amoureuses contenues dans les romans de son auteur. Et pour cause : c’est une oeuvre française du XV ème siècle, Le miracle de Théophile, qui l’a inspirée.

L’âme des Français, contenue dans leur littérature et que leur littérature leur a aussi permis de révéler, c’est celle de la fronde, de la rébellion. Et parmi ses romantiques, demandez-lui de choisir entre Lamartine et Baudelaire, le Français choisira Baudelaire, le ténébreux, le marginal qui n’aime les Fleurs que quand ce sont celles du Mal; demandez-lui de choisir entre Chateaubriand le dépressif et contemplatif et Victor Hugo, tout aussi dépressif mais épris de justice sociale et qui a lutté pour elle, et il choisira toujours Hugo. Les romantiques qu’il préfère sont les plus frondeurs, et la beauté des vers, la beauté de la prose doivent s’associer pour lui à un combat contre autre chose : la littérature elle-même ou les inégalités dans la société, les préjugés, etc. N’importe quoi pourvu qu’il y ait combat.

Dans notre façon française de désirer, il y a un peu de cela : une volonté de contrer le sort et d’atteindre les étoiles, d’atteindre son but. C’est une manière frondeuse de vivre l’amour et le désir qui, si elle n’exclut pas la nostalgie, lui laisse néanmoins peu de place.

Dans la manière allemande, cette façon hyper-sensible de désirer est emprunte de ce romantisme qui fut l’Age d’Or de son rayonnement littéraire à travers le monde et dont les romantiques français n’ont été finalement que de pâles imitateurs.

Et quand on fait une recherche d’images comparées, le mot désir nous proposera des images uniquement érotiques et sensuelles tandis que le mot Sehnsucht nous présentera aussi beaucoup d’images de paysages et de messages mélancoliques, bien que des photos érotiques ainsi que des messages d’amour nous soient également proposés, reflétant bien la diversité des sens de ce mot.

Néanmoins, qu’on ne s’y trompe pas. D’accord, la Sehnsucht, ça a pu être ça et d’autres choses du même style : https://www.youtube.com/watch?v=b1TIjFSR5KE.

Mais c’est aussi ça

Et soudain, on comprend à quel point ce sentiment peut être aussi puissant que subtil.

Dommage qu’il soit inaccessible aux Français.

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Fleurs et Beauté

Dans l’Antiquité, Aphrodite était aussi la déesse des fleurs et des parfums. C’est que de tous temps, on a associé les fleurs à la Beauté. Entre les deux, en effet, les liens symboliques sont étroits et nombreux.

La fleur symbolise d’abord l’élan vital du désir, de la sexualité. Recevoir des fleurs et les voir depuis la plus tendre enfance nous font oublier qu’elles sont avant tout les organes de reproduction des plantes et que pour appeler l’insecte pollinisateur, la diversité de leurs beautés comme les odeurs et les couleurs, sont autant de stratégies qui peuvent rappeler celles des êtres humains dans la séduction. De fait, le bouquet de fleurs est le cadeau initial de toute séduction, celui qui doit attendrir le coeur.

D’autre part, la fleur est associée depuis longtemps à la femme qui lui est comparée depuis l’Antiquité au travers de poèmes qui rapprochent l’une et l’autre à  la fois pour leur beauté, leur fragilité et leur caducité, appelé vieillissement chez les humains. Dans la poésie de Ronsard, la plus connue en France pour la poésie amoureuse comparant femmes et fleurs, ce genre de rapprochement sert ses intérêts hédonistes. En montrant à la femme aimée qu’elle sera bientôt  » fanée » comme la rose qui lui ressemble tant, il espère la pousser à partager avec lui l’amour dont elle ne pourra profiter plus tard, dût-il être un vieillard et elle une adolescente :

 » Puisqu’une telle fleur ne dure

Que du matin jusques au soir ! (…)

Cueillez, cueillez votre jeunesse :

Comme à cette fleur la vieillesse

Fera ternir votre beauté. »

Le langage imagé mais couramment employé fait d’ailleurs le rapprochement entre la femme et le végétal mais uniquement à partir de la puberté, âge de la femme où elle peut être enfin  » consommable » et où elle est une jeune fille en fleur, dont on sent le parfum et on admire la beauté mais dont on ne touche pas le fruit, encore défendu peut-être. Bien plus tard, elle finit par être qualifiée de  » femme mûre », adjectif employé principalement pour les fruits, la fleur étant le premier état de ce qui deviendra un fruit.

Mais la particularité d’une fleur peut aussi résider dans son odeur, et là aussi, il y aura une association symbolique entre la jeune fille et la fleur au parfum léger de fleurs délicates, et la femme mûre, amante expérimentée au parfum entêtant d’une fleur exotique, puissante et vénéneuse, sans parler d’autres entre-deux tout à fait possibles et à quoi semble faire écho la diversité des fleurs en général. Cette diversité des fleurs elle-même rappelle les variétés de femmes, de rencontres et de choses à vivre avec elles en amour.

A une époque plus pudibonde, les fleurs ont également pu servir à exprimer une grande variété de sentiments dans ce qu’on a appelé le langage des fleurs dont il reste aujourd’hui principalement le code couleur des roses : blanc pour l’amour chaste, rose pour l’amour jeune ou naissant, rouge pour l’amour passion et jaune pour l’amour teinté de jalousie.

Les fleurs, c’est également ce qu’on offre lors des fêtes. Là aussi, c’est leur beauté et leur diversité qui permettent d’égayer l’instant de couleurs, formes et senteurs. Mais c’est aussi le caractère caduc de la beauté des fleurs qui s’accorde bien avec les fêtes ponctuelles et les rites de passage. En effet, quelques jours plus tard, les fleurs sont fanées comme l’instant de liesse est passé et que le quotidien a repris le dessus. La beauté des fleurs, c’est comme la beauté des vies humaines dans l’aspect physique des hommes et des femmes comme dans les beaux instants qu’ils peuvent vivre : elles sont uniquement de passage. C’est pourquoi on préfère honorer les morts de fleurs plus résistantes comme les chrysanthèmes qui expriment l’attachement durable, voire éternel comme Hugo dans Demain, dès l’aube, qui choisit une fleur vivace pour orner la tombe de sa fille :

 » Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe

Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. »

Enfin, dans une chambre d’hôpital, triste et blanche, à l’espace restreint et que seule anime parfois une télé, le bouquet de fleurs – évoquant la forme ronde de la Terre dans un cercle, seule forme géométrique parfaite produite par la Nature et conçue par l’Homme également dans une belle réconciliation – égayera d’un sourire le visage d’un malade en lui rappelant que le monde existe et que, bien que ce soit facile de l’oublier quand on est enfermé, la vie est belle dans sa diversité.

Si la fleur nous rappelle souvent par sa fragilité que nous allons mourir, elle nous promet aussi que nous allons, auparavant, connaître la grande diversité des joies de l’Amour et de la Beauté.

Comment s’étonner alors qu’Aphrodite en soit la déesse ?

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