Beauté et secret

La beauté a souvent un lien avec le mystère, voire l’épiphanie, c’est-à-dire une soudaine apparition divine, avec laquelle elle a de nombreux points communs. Effectivement, la beauté agit comme un coup de foudre, imposant silence et respect, faisant entrer du miracle, de l’exceptionnel dans une vie ou juste dans un moment. C’est d’ailleurs un mystère qui a beaucoup fait réfléchir les philosophes et les a souvent convaincus de l’existence de Dieu. La beauté, la perfection, semblent démontrer une intention pré-existante et non un hasard. C’est vrai dans l’oeuvre d’art où tout est dû au génie de l’artiste, cela paraît vrai aussi dans la beauté de la nature, souvent attribuée à l’oeuvre du Créateur.

Dans la beauté humaine, plus spécifiquement féminine, se pose souvent la question de ce qui est naturel et de ce qui est dû au maquillage, à la retouche, à la coloration, voire à la chirurgie esthétique. Cette question hante les sites internet et les magazines people qui traquent les stars sans maquillage pour percer le mystère qui se cache derrière la beauté d’une célébrité ou qui font se succéder les clichés d’une personnalité avant et après son éventuelle opération de chirurgie esthétique pour traquer les changements.

Cette curiosité illustre bien le rapport que nous entretenons à la beauté. Toujours soumis à des jugements anciens datant des philosophes grecs et s’étendant à l’époque chrétienne au point de déborder l’époque contemporaine, nous considérons toujours comme une duplicité le fait que la femme se maquille, arrange son apparence, dissimule ce que la nature lui a offert de moins beau. Outre la peur engendrée par ce comportement considéré comme manipulateur, la construction de sa propre beauté et la dissimulation de son âge sous les fards, la coloration ou la chirurgie esthétique donnent à certains hommes le sentiment d’être trompés sur la marchandise.

Alors, comme tout ce qu’on soupçonne, redoute, suspecte, la beauté qui se construit doit être cachée. Dans l’Art d’aimer, son livre de conseils pour séduire, Ovide écrit, vers le premier siècle tout un chapitre résumé ainsi : « Ne pas se laisser voir à la toilette » :

« Mais que votre amant ne vous surprenne pas avec vos boîtes étalées sur la table : l’art n’embellit la figure que s’il ne se montre pas (…)De même toi, pendant que tu cultives ta beauté, nous croyons que tu dors : tu paraîtras avec plus d’avantage quand tu y auras mis la dernière main. (…) Il y a bien des choses qu’il convient que l’homme ignore. »

L’illusion fonctionne ainsi uniquement si seul le résultat est montré tandis que l’art qui a permis de l’obtenir est caché, tout comme un tour de magie impressionne tant qu’on ne connaît pas le truc qui crée l’illusion. Cette loi fondamentale met d’ailleurs en lumière la part de merveilleux attribuée à la beauté : est beau ce qui séduit, ce qui enchante sans dévoiler son mystère. Cette obligation au secret, au mystère, est la condition pour bénéficier des avantages de la beauté construite.

Mais le corollaire au mystère, au secret, c’est la violence qu’il faut déployer pour les conserver afin d’obtenir la beauté. Depuis qu’il existe, le métier d’esthéticienne consiste à posséder ce secret et à en faire bénéficier les femmes qui viennent s’offrir ce service. Une mission qui ne se fait pas sans son lot d’humiliations, tant peut être difficile ce métier de savoir construire la beauté d’une autre femme.

Qui recueille les confidences d’une apprentie étudiant l’esthétique en alternance avec un poste dans un institut entendra parler du mépris avec lequel une cliente peut traiter celle qui s’occupe de sa beauté, présentant sans complexes son corps malpropre à épiler, voire, ruisselant du sang de ses règles, et ce dans sa propre indifférence la plus totale ! Ce rapport de mépris et de violence envers celle qui s’occupe de la beauté d’une autre existait déjà du temps d’Ovide :

« Que la coiffeuse n’ait rien à craindre de vous : je hais les femmes qui lui déchirent la figure avec leurs ongles ou qui prennent une épingle à cheveux et la lui enfoncent dans le bras. »

Ovide. L’art d’aimer.

C’est que ces filles qui s’occupent de la beauté sont à la fois les dépositaires des secrets pour la construire et les mieux placées pour en révéler les artifices. En effet, comment ne pas craindre une femme qui, sachant rendre belle une autre femme, sait aussi que sa beauté, loin d’être naturelle, est le fruit d’un laborieux travail maniant ses poils, sa graisse et ses chairs flasques ?

Dans toutes les organisations maniant les secrets, qu’elles soient politiques ou criminelles, on se méfie toujours de celui qui en sait trop, et qui surtout, sait l’essentiel..

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