Mythologie et réflexion

Eros contre Aphrodite ?

La Grèce ancienne avait déjà son dieu du désir. Dans la Théogonie d’Hésiode, Eros est un dieu primordial dans le sens d’archaïque, un de ceux qui viennent en premier. Après Chaos et à l’opposé de lui, il est un ordonnateur. Le désir régule, met de l’ordre. Il va concerner l’ensemble des êtres, l’ensemble du vivant. Le désir est un principe premier qui permet au vivant de se stabiliser et au monde d’être monde. le principe même de la vie. C’est un dieu fondamental.

Plus tard est venue Aphrodite, déesse de l’Amour et de la Beauté. Comme Eros, elle inspire le désir et pourtant, quel besoin a-t-on eu d’une divinité de plus pour un principe déjà incarné par Eros ? Le fait est qu’Aphrodite n’est pas une déesse primordiale. Elle concerne le monde grec civilisé où règne la religion des Olympiens. Elle est plus récente et inclut cette notion strictement de civilisation : la Beauté.

En effet, la beauté se définit par rapport à une norme qui s’oppose à celle de la laideur. Et pour l’établir, il faut qu’un certain sens du goût se soit développé selon des normes établies au fil de longues générations d’individus vivant en société. Ainsi, il y a des pays où les femmes les plus grosses sont considérées comme les plus belles et où on les fait grossir pour qu’elles prennent de la valeur, et des pays où on les veut minces et où les techniques pour les faire maigrir se multiplient, chacun selon les normes de société qu’il a établies.

Par le biais de la Beauté qu’elle représente, Aphrodite recouvre ainsi l’Amour humain, celui qui a inclus des règles de civilisation comme valant plus que celles qui régissent le vivant. On le voit très clairement dans l’accessoire qui permet à la déesse d’inspirer ce désir, sa ceinture, ou, comme le dit l’Iliade, le ruban doré qu’elle porte sur son sein et qui contient tous les désir possibles, tous les charmes et propos amoureux, en bref, toutes les perspectives d’amour.Comment ne pas voir dans tout cela la présence de la civilisation, de l’humain trop humain et de l’expression de la pensée ?

Le désir ne passe plus par le corps mais par le mental. Dans cette utilisation du ruban ou de la ceinture, on peut déjà noter que c’est un accessoire qui ne peut être inventé que par des hommes dotés d’une culture qui a le pouvoir d’inspirer l’amour. C’est un objet culturel, un accessoire de mode, en somme, qui contient la trame de tous les désirs. Les désirs eux-mêmes sont inscrits, définis par la ceinture ou le ruban. Or, la sexualité humaine répond aussi à des codes de société : ce qu’elle admet, ce qu’elle refuse, ce qui est tabou, ce qui est transgression, ce qu’elle valorise, etc. Tout cela est contenu dans une ceinture ou un ruban sans qu’on nous en explique le contenu. Nul n’est besoin, d’ailleurs, ceux qui écoutent l’Iliade à l’époque où elle était encore chantée, savent très bien ce que le désir recouvre.

Aujourd’hui que les codes ont changé, nous pouvons mettre dans cette ceinture ou ce ruban tout ce que nous-mêmes savons et acceptons du désir humain mais ce sera certainement différent de ce qui était admis il y a plus de deux millénaires. Enfin, dernier point, le ruban est près de son sein. Le sein n’est pas forcément ce qu’on croit qu’il désigne. De fait, on en parle aussi pour l’homme car le sein désigne d’une manière plus générale, l’endroit de la poitrine. La poitrine est ce qui renferme le coeur, le coeur était, pour les Grecs anciens, le siège des émotions :  » Calme-toi mon coeur ! », demande Ulysse en proie à des émotions trop fortes. Aimer, désirer, passent donc désormais par la tête et le coeur.

Plus tard dans la culture grecque – bien que les variantes du mythe permettent encore d’autres possibilités -, et plus encore dans la civilisation romaine, Eros devient le fils d’Aphrodite. De ses flèches qu’il décoche, il fait s’éprendre soudain quelqu’un de quelqu’un d’autre, à la demande de sa mère qui a toujours une bonne raison. Pourquoi ?

Peut-être pour mettre plus d’ordre et de raison qu’il n’y en avait dans les mythes grecs. En effet, pour punir Aphrodite, Zeus la fit s’éprendre d’un mortel. Cela ne peut donc être son privilège. Et la ceinture ? Elle la prête à Héra qui la lui demande lors de la guerre de Troie, mais à part elle, qui se permettra de la lui demander pour l’utiliser à son avantage ? De ce fait, Aphrodite en reste seule l’utilisatrice, et dans ce cas qui peut charmer quelqu’un en dehors d’elle ? Le mystère de l’Amour continue ainsi de rester entier, les explications restant contradictoires si ce n’est incohérentes.

Avec Eros-Cupidon qui lance ses flèches, on a une métaphore acceptable de la façon dont le fait de tomber amoureux nous atteint soudainement, avec violence et de façon assez durable, comme si on avait été touché par une pointe empoisonnée. Aphrodite qui décide de qui sera touché exprime le fait qu’il y a forcément une raison à cet état mais qu’elle n’est pas accessible, que c’est une force supérieure, un dieu qui en décide. C’est l’allégorie qui illustre la maxime :  » Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît point. ». La raison inconnue est celle décidée par la déesse.

Dans une société aussi policée et urbaine que l’athénienne et plus tard la civilisation romaine, le sauvage et primordial Eros ne peut plus être. Il devient un petit archer au service d’un chef tout-puissant dont on ne remet pas en question les ordres, un petit archer qui n’est plus l’ordonnateur du chaos mais le petit fauteur de trouble dans une société très organisée.

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Née des eaux

Aphrodite est dite « née des eaux », plus précisément de l’écume de la mer. C’est Chronos, qui jeta les testicules de son père Ouranos, pour libérer Gaïa de ses accouplements incessants. De ses testicules tombées dans l’océan et de l’écume naquit Aphrodite, déesse de l’Amour et de la Beauté.

Outre l’absence de parents directs, on peut également noter cette qualité d’être née des eaux.

Il y a beaucoup de choses à dire sur le fait de naître des eaux. L’une d’entre elles est que le corps humain est constitué en majeure partie d’eau, comme chez la plupart des êtres vivants, et l’homme lui-même passe les 9 premiers mois de sa vie dans l’eau. D’une manière générale, on pourrait dire aussi qu’il n’y a pas de vie sans eau et que les astrophysiciens, pour commencer à étudier une planète pouvant potentiellement accueillir la vie, s’interrogent d’abord sur la présence d’eau.

Dans l’histoire de la Terre elle-même, l’océan est le lieu où est apparue la vie. Est-ce une intuition que les anciens Grecs auraient eue ? Chaque mythologie a restitué en symboles, mythes et histoires, des intuitions, des compréhensions fines sur le monde avec des moyens limités. D’après Freud, ils sont allés jusqu’à la compréhension intuitive de l’inconscient, les dieux étant, pour lui, la projection extérieure de phénomènes intérieurs.

L’Amour, la Beauté, sont des émotions intérieures qui, si elles ne sont pas universelles dans les critères qui les définissent, le sont du point de vue de l’émotion elle-même, comme est universel notre sentiment du sacré, du beau, de l’Amour, en contemplant l’Océan. Qui d’autre alors qu’Aphrodite, aurait pu naître des eaux ?

Du point de vue des Grecs anciens, la mer est une étrangère fascinante et dangereuse, la frontière qu’il faut dépasser pour s’agrandir, s’enrichir, s’épanouir. C’est le domaine de Poséidon – un des trois Chronides qui se sont partagés la Terre – à qui elle échoit. Lui, c’est le versant terrible et dangereux de l’Océan, dont le caractère irascible a été décrit dans l’Odyssée. L’autre versant, prospère, fécond, attirant, échoit à la belle Aphrodite qui est née des eaux, de l’écume de la mer, non loin des côtes de Cythère, et qui chaque année se baigne dans les eaux de Paphos, son site consacré, pour retrouver la virginité que sa nature divine ne lui permet pas de garder.

Eau et amour sont essentiels à la vie, eau et amour sont essentiels à la beauté qui se fanerait sans l’un ou l’autre. Mais où étancher une soif d’amour ?

Abandonne-toi à Aphrodite, et quand tu perds le lien avec ta partie divine, rejoins la mer, ta mère archaïque, et laisse-la te révéler à toi-même ta virginité d’âme et de coeur…

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