Seins et Renaissance : le retour de Vénus

Dans une anatomie comme dans la société, les seins font office de précurseurs, voire de révolutionnaires à l’avant-garde de la sexualité d’une femme comme des changements de mentalités.

C’est visible à la Renaissance où la femme prend de la valeur, où « le deuxième sexe se transforme en beau sexe », selon l’expression de Georges Vigarello. La femme, admirable et majoritairement représentée n’est plus la Vierge Marie mais Vénus, l’Aphrodite des Romains. La femme, devenue belle et digne d’être admirée pour ça, devient une déesse. Elle est alors chantée notamment par les poètes de la Pléiade, ceux-là même dont on nous a appris tant de poèmes épicuriens sur l’amour et le temps qui passe et dont on nous a tu les poèmes érotiques aux propos de nature à incendier l’âme des lycées qui les ont vus au programme sans en avoir trop su grand-chose.

Car à cette époque, dans les poèmes, on parle autant d’amour que de sexe, et chez Marot comme chez Du Bellay, c’est surtout de « tétin » qu’il est question. D’ailleurs, Guy Bechtel le confirme dans son essai Les quatre femmes de Dieu : « Le 16 ème siècle avait vu quelques excès dans le déshabillage mammaire. » On parlait de seins parce qu’on les voyait, et on les voyait parce qu’on les montrait. En bref, les seins devinrent presque une obsession, offrant une première idée moderne d’un érotisme qui commençait par le haut.

Pourquoi par le haut ? Justement parce que malgré l’influence renaissante des idées de l’Antiquité sur la beauté, le siècle reste pénétré de christianisme et spiritualise ainsi la silhouette : réside en haut ce qui relève du divin et en bas ce qui est bassement terrestre. Dans ce découpage idéologique, les seins, appartenant à la partie haute du corps féminin, sont jugés dignes d’être admirés.

Pourtant, aux siècles précédents, ils n’étaient pas moins jugés dignes d’intérêt. La peinture religieuse du Moyen-Age n’a pas manqué de représenter des Vierges à l’enfant, poitrine nue et allaitante devant laquelle on était en admiration. Mais pour la première fois depuis l’Antiquité, les peintres représentent le sein féminin pour lui-même, sans qu’ils se sentent obligés de s’appuyer sur la religion et sur la figure mariale en particulier. Et pour cause, les seins qu’ils montrent, ce sont ceux de la femme désirable, de celle qu’on pourrait aimer, voire qu’on aime déjà.

Ainsi, à la fin du XV ème, Agnès Sorel, maîtresse de Louis VII et première maîtresse officielle de l’histoire de France, apparaît sur les tableaux de Jean Fouquet avec un sein dénudé dans une représentation de Vierge à l’enfant mais aussi dans un simple portrait, dans l’esprit du Quattrocento.

A sa suite, des tableaux de François Clouet à ceux de l’école de Fontainebleau, des portraits de femmes aux seins dénudés se multiplient. Mais le plus étonnant, c’est qu’y sont représentées des maîtresses royales, des femmes dont les monarques se sont épris d’abord pour leur beauté. De Diane de Poitiers, favorite d’Henri II à Gabrielle d’Estrées, aimée d’Henri IV, les maîtresses aimées s’exposent et dévoilent leur poitrine sans pudeur dans un monde chrétien et pudibond.

Contre les valeurs chrétiennes justement, dans la scène du tableau de François Clouet de la dame au bain et que le tableau de l’école de Fontainbleau reprendra avec Gabrielle d’Estrées, se lit l’aveu des changements de fonctions attribuées aux seins. La belle femme, aimée du monarque expose sa poitrine au regard pour le plus grand plaisir de son royal amant qui l’aime, la désire, la possède et l’expose avec fierté aux yeux de tous, tandis qu’au second plan, la nourrice expose aussi son sein pour allaiter l’enfant illégitime né de leurs amours. Car les grandes dames ne se chargent pas de l’allaitement qui les rabaisserait au rang de bête. C’est donc toujours une nourrice qui s’en charge.

Si ce n’est pas la première fois que les seins d’une favorite royale sont exposés uniquement pour l’agrément, pour le plaisir de la vue, l’opposition entre la fonction nutritive reléguée au second plan et la fonction érotique et sensuelle au premier plan témoigne d’une société qui vient de changer de valeurs et qui fait passer la beauté devant les fonctions reproductives auxquelles l’Eglise voulait limiter les relations entre hommes et femmes.

C’est le triomphe de la femme par le moyen de sa beauté qui caractérise le début de la modernité. C’est paradoxalement à la fois son émancipation possible et son aliénation certaine. C’est aussi un paradoxe dont nous sommes les héritiers et dont nous ne sommes pas complètement sortis.

Et tout ça avec juste une paire de seins !

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